Interviews de Mme Nicole Notat, secrétaire générale de la CFDT, à France-Inter le 29 avril et sur France 3 le 3 mai 1994, sur les projets de loi sur la famille et la Sécurité sociale, sur la solidarité internationale des syndicats et sur la proposition d'un référendum sur l'emploi par Philippe Séguin.

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Média : France Inter - France 3

Texte intégral

France Inter : vendredi 29 avril 1994

A. Ardisson : Êtes-vous choqué par l'arrivée de Berlusconi au pouvoir ?

N. Notat : Oui, parce ce que cela veut dire que dans un pays dont on pouvait penser qu'il avait des bases démocratiques solides, n'importe quoi peut se passer. Une société qui laisse faire comme ça le populisme, c'est inquiétant, c'est à nos portes.

A. Ardisson : Que pensez-vous de la séparation entre la réforme de la Sécurité sociale et le projet famille opérée par S. Veil ?

N. Notat : Je suis plutôt satisfaite qu'il n'y ait plus un mélange des genres. La loi sur la famille est une loi qui se suffit à elle-même, qui nécessite de prendre des mesures qui permettent d'avancer vers une politique familiale moderne. Il y a des mesures positives dans cette loi. Notre critique porte sur l'application tardive qui sera faite de mesures. Toutes les mesures, l'allocation parentale, l'allocation pour les jeunes qui continuent leurs études, sont des mesures facilitatrices pour les familles, elles permettent de garantir le maintien des femmes dans l'activité de travail, de ne pas aller vers des ruptures entre les choix familiaux et les choix de travail, mais vers des éléments de compatibilité. S'arrêter partiellement, c'est positif. La loi sur l'intéressement va permettre, avec les sommes d'intéressement, que les salariés auront, de convertir cet argent en congés, en temps disponible rémunéré. Ce sont des choses qui vont dans le bon sens pour les familles. Ce sont deux projets de loi qui vont dans le même sens pour la conciliation entre vie familiale et professionnelle et qui permet plus de temps nécessaire aux familles.

A. Ardisson : Que pensez-vous de l'autofinancement des branches de la Sécurité sociale prévu par le projet de loi ?

N. Notat : Oui, c'est une bonne chose. En fait, il s'agit de diverses mesures concernant l'organisation de la Sécurité sociale. La séparation des risques est déjà écrite dans les ordonnances de 1967. Aujourd'hui, il est clair que si la Sécurité sociale était attaquée dans sa philosophie générale, dans son unicité, vous entendriez la CFDT en tête de l'opposition. Ce n'est pas le cas. Faciliter la transparence pour chacun des risques, la maladie, la vieillesse, la famille, c'est permettre à chacune de ces grandes fonctions de la Sécurité sociale de prévoir l'avenir, de faire face aux problèmes qui sont les siens. Donc, c'est une bonne chose que de permettre à chaque risque de pouvoir se gérer de manière séparée.

A. Ardisson : C'est une démarche différente de vos confrères syndicalistes, est-ce le signe d'une évolution de la CFDT, on a l'impression que vous faites a priori confiance au Gouvernement ?

N. Notat : Au cours de ces derniers mois, la CFDT n'a pas fait tellement de cadeaux à ce Gouvernement, je veux parler du CIP, des mouvements auxquels il a donné lieu. Il me semble que les choses étaient tendues. Concernant la protection sociale, la position de la CFDT n'est pas une nouveauté. Cela fait dix ans que la CFDT réclame de vraies réformes de la Sécurité sociale. Nous réclamons une vraie réforme de son financement. Nous sommes depuis longtemps pour la CSG parce que cela nous semblait être une bonne mesure d'équité et de préservation de nos systèmes de Sécurité sociale. Notre position sociale est cohérente, c'est le prolongement des positions que nous avons prises depuis plusieurs années.

A. Ardisson : On disait que vous cherchiez à rénover la démarche du syndicalisme ? 

N. Notat : Cela fait plusieurs années qu'on le fait. J'ai même l'impression qu'on commence à gagner un petit peu puisque les effectifs de la CFDT depuis cinq ans ont progressé de 80 000 adhérents, nous avons franchi le seuil des 600 000 adhérents. Ce n'est pas encore la révolution, mais c'est le signe que les salariés ne sont pas aussi récalcitrants aux syndicats. Ils attendent d'un syndicat qu'il soit utile, qu'ils aient des délégués proches d'eux. Ils ont besoin du syndicat, mais le syndicat sans ses adhérents et sans ses salariés, il n'est rien.

A. Ardisson : Pourquoi ne pas faire de défilé le 1er mai ?

N. Notat : Le 1er mai, cette année, nous avons choisi de le faire sous le signe de la solidarité internationale. Comment ne pas donner à ce premier mai un relief particulier quand on voit ce qui se passe à nos portes, en Bosnie, en Algérie. Avec la Confédération internationale des syndicats libres, qui regroupe beaucoup de syndicats, avec la Confédération européenne des syndicats, avec la Confédération mondiale des travailleurs chrétiens, les trois secrétaires généraux seront à Sarajevo, dimanche, c'est plus qu'un acte symbolique.

Un syndicat international est capable de solidarité concrète pour des peuples qui souffrent, pour des syndicats qui se battent pour la démocratie, qui se battent contre les idéologies de la haine et du rejet de l'autre. A notre modeste contribution à la CFDT, nous avons participé à beaucoup de choses en solidarité avec la Bosnie ou la Croatie mais hier est parti un convoi humanitaire, en accord et à la demande des syndicats bosniaques. Ils nous ont dit envoyer tout ce qu'il nous faut pour que nos jardins reverdissent. Quel beau symbole ! Quelle belle fonction que celle du syndicat qui va organiser avec la population les moyens qu'ils retrouvent des moyens de consommation. Mais quel espoir aussi ! Parce que les jardins qui reverdissent, c'est aussi l'espoir que leur territoire est reconnu. Ça, c'est aussi la solidarité du mouvement international. Voilà ce que nous faisons.

A. Ardisson : C'est du syndicalisme ?

N. Notat : C'est du syndicalisme. Ô combien ! Le syndicalisme pour la paix, pour la démocratie, c'est sa fonction de base.


France 3 : mardi 3 mai 1994

Q. : Que répondez-vous à ceux qui disent qu'il faut trouver de nouveaux relais dans le monde du travail, que les syndicats ne suffisent plus et que c'est pour cela qu'il faut un référendum ?

N. Notat : Ne nous trompons pas de sujet. Le référendum, c'est ça qui est en cause, sur un sujet sur l'emploi. La proposition est d'un simplisme tellement déroutant qu'on a du mal à se demander si elle est sérieuse. Elle est dangereuse pour la démocratie: quand un Gouvernement commence à avoir envie de jouer à la démocratie directe, de parler aux citoyens les yeux dans les yeux, il y a un risque, il faut y faire attention. Et puis c'est une illusion. Et puis surtout, je crois que P. Seguin, président de l'Assemblée nationale, a illustré ce matin dans une interview ce qu'il voulait faire, les raisons pour lesquelles il avait besoin de ce « oui » massif des Français. Je parle à l'UNEDIC, et ça, c'est inacceptable et c'est ce qui m'a particulièrement mise en colère, irritée et agacée ce matin. 

Q. : Et quand on dit qu'il faut trouver de nouveaux relais dans le monde du travail ?

N. Notat : Bien sûr qu'il faut trouver de nouveaux relais, bien sûr qu'il faut que les syndicats se modernisent, bien sûr que les solutions à construire au problème de l'emploi sont des solutions nouvelles, à inventer. Mais ce n'est pas en niant l'existence des groupes intermédiaires, ce n'est pas en niant le besoin de corps constitués intermédiaires entre les citoyens et l'État que l'on trouvera des solutions. Une question à P. Séguin : une majorité politique, comme ce Gouvernement en a une à l'Assemblée aujourd'hui, qu'est-ce qui fait qu'il ne peut pas agir ? Qu'est-ce que le référendum apportera de plus ? 

Q. : Ce référendum permettra peut-être de contourner certains obstacles ou certains blocages de la société ?

N. Notat : On peut discuter référendum au cas par cas. Celui-là, non, ce n'est pas une solution appropriée. Et les solutions qu'il faut trouver à l'emploi, c'est justement sur le « comment » et sur le « quelles solutions », qu'il faut discuter. Et on sait bien là qu'il n'y a pas de solution simpliste, qu'il n'y a pas de solution globale et simplificatrice, que c'est une panoplie de propositions sur lesquelles il faut agir, et pour lesquelles il faut, au contraire, recueillir l'adhésion des principaux groupes concernés. Que ce soient les représentants d'entreprise, d'ailleurs je voudrais bien trouver des chefs d'entreprise et des représentants d'entreprise prêts à la négociation sociale pour trouver les véritables solutions à l'emploi. 

Q. : Mais justement, encore une fois, est-ce qu'un tel référendum ne permet pas de faire passer certains textes de loi, textes que vous demandez aujourd'hui ?

N. Notat : Ce n'est pas la proposition qui est faite. Il ne s'agit pas d'un référendum sur une proposition particulière, de nature à créer des emplois. Il s'agit d'une espèce de besoin de pleins pouvoirs : donnez-moi les pleins pouvoirs pour que je trouve les solutions à l'emploi. Mais lesquelles ? Et je redis : ce Gouvernement, avec la majorité qu'il a, a normalement déjà beaucoup de pouvoir, alors pourquoi est-ce qu'il n'y a pas les moyens d'avancer dès maintenant. Je pense que c'est plus complexe que ça et c'est justement en tentant de rénover les méthodes politiques également, en augmentant les moyens de la négociation sociale, du dialogue, de la concertation, de manière audacieuse, de manière exigeante, parfois, avec les organisations patronales et syndicales, que se trouveront les solutions novatrices sur l'emploi.