Texte intégral
En 1995, la France élira un président de la République, qui la fera entrer dans le troisième millénaire : cet élu ne devra pas manquer de souffle. Un homme importera : nos institutions y veillant, les partis s'y emploient dans la concurrence, le désordre et l'opacité.
La compétition s'organise pour elle-même, négligeant l'essentiel : ce qui nous tient à cœur. Que font les citoyens ? Ils contemplent les querelles et les hésitations. Gauche, droite, ils ne s'y retrouvent pas. Ils ne voient pas se dessiner le futur de leurs enfants. Ils s'éloignent de la poli- tique au moment où elle a besoin d'eux.
Ne nous demandons pas pour qui nous allons voter, mais, d'abord, pour quoi. Et pour quelles idées fortes. L'avenir de notre pays ne se résume pas aux succès des intrigues et des cotes de popularité. Parce que nous avons conquis des protections sociales, inventé les droits de l'homme et initié le droit d'ingérence, parce que trois millions d'entre nous sont au chômage, parce que notre jeunesse est agressée par le sida et la toxicomanie, parce que la guerre et le racisme sont à nos portes et que la souffrance ravage les pays les plus pauvres, l'élection doit amener la victoire d'une ambition forte et d'un projet clair pour la France et pour les Français.
Notre pays paraît s'enfoncer dans une décadence politique. Trois ministres démissionnaires et mis en examen, une centaine d'élus objets de poursuites judiciaires, des chefs d'entreprise suspectés de malversation : la trahison de certaines élites nous consterne. Évitons, cependant, de hurler avec les loups, pour qui chaque épisode judiciaire semble résumer une République qui ne mérite pas l'opprobre dont on la couvre. Les affaires témoignent aussi de l'émancipation d'une justice enfin capable de tenir tête au pouvoir politique comme aux puissances économiques. N'est-ce pas le signe d'une démocratie adulte ?
Conjonction d'une crise morale et de l'asphyxie des idéologies, c'est la fin des croyances aveugles et le début des solitudes multipliées. Je veux redonner le goût de la politique à la jeunesse, l'entraîner à s'occuper des autres et par là se prendre en charge elle-même.
Nous devons fonder notre engagement sur quatre principes :
D'abord, conforter la République, la faire estimer et aimer à nouveau. La République, ce n'est pas l'égalitarisme qui étouffe, qui anesthésie progressivement, mais l'égalité des chances et l'équité sociale. Chacun doit être un membre unique de la collectivité, y exercer ses talents, vivre ses convictions, pouvoir user de sa liberté avec autant de chances qu'un autre.
Ensuite, bâtir l'Europe. Rien ne se fera sans elle. Les nations y retrouvent leur vigueur, leurs espoirs. Les citoyens y construisent le partage du travail, les entreprises y développent leurs marchés. Elle est notre seule chance de redevenir la première puissance du monde. La paix, le combat contre le racisme, la prévention des conflits exigent une politique extérieure et de sécurité commune. C'est grâce à l'Europe que nous pèserons sur l'avenir de l'humanité, sur les mécanismes essentiels de la vie, de la nature, de l'environnement. Énergie nucléaire, manipulations génétiques, conquêtes de la mer et de l'espace : nos choix européens engagent les générations à venir.
Construisons la chaîne des idées
Refonder une éthique de la politique. Que les élus soient exemplaires : transparence de patrimoine, transparence de revenus, financement par l'État et par les citoyens des partis politiques. En la matière, l'invention n'est pas incompatible avec la rigueur, mais il ne suffit pas que les élus paraissent intègres : il convient qu'ils soient inventifs, entrainants, vivants.
Enfin, l'approche humanitaire : épidémies, misère, guerres et catastrophes écologiques ne s'arrêtent pas aux barrières de la douane. L'action humanitaire, mieux encore l'action préventive, s'impose. Elles ne remplacent pas la politique ; au contraire, elles la requièrent. Assurer pour l'humanité le minimum vital est une exigence du siècle à venir. Pour cela, nous devons veiller à la démographie mondiale et entamer l'indispensable partage. C'est le prix à payer si on ne veut pas voir arriver une immigration massive et incontrôlable, fuyant la détresse.
Il faut casser la spirale du "laisser exclure", du repli sur soi, du naufrage de l'État dans le microcosme. Les Français s'intéresseront à la politique le jour où la politique s'intéressera à eux. L'inégalité sociale n'est plus celle contre laquelle le dix-neuvième siècle a lutté. La tare de nos sociétés, celle qui les menace en profondeur, a pour nom l'exclusion. Notre système de protection sociale, non seulement n'est pas parvenu à la faire disparaître, mais contribue à certains égards à la renforcer. La solidarité ne doit pas être celle de l'argent ou de la précaution, mais celle de la participation active de tous. L'innovation sera profonde.
J'entends, avec tous ceux qui partagent cet espoir, profiter pleinement de l'élection présidentielle pour avancer sur cette ville. Je souhaite la construction d'une véritable majorité d'idées pour la France du vingt et unième siècle. Bâtissons un projet de démocratie humaniste, fondée sur l'équité, la responsabilité, l'intégrité et l'université. À chacun sa pierre. Dans toute la France, faisons la chaîne. Construisons la chaîne des idées.