Interview de M. René Monory, président du Sénat, dans "Le magazine de Libération" du 17 décembre 1994, sur son parcours politique.

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Média : Le Magazine de Libération

Texte intégral

Aux États-Unis, on dirait de René Monory qu'il est à "un battement de cœur" de la Présidence, et personne n'y trouverait rien à redire. La formule vaut systématiquement pour le vice-président américain. En France, où la maladie du Président entretient la rumeur de sa démission, on dira qu'il est malvenu de donner la parole au président du Sénat, intérimaire par vocation, pour la simple et définitive raison que cela ne se fait pas. Mais il n'est pas non plus besoin de spéculer sur l'avenir, une éternité de cinq mois, pour savoir à quoi ressemble le deuxième personnage de l'État. Comme l'eût dit Montaigne, René Monory ici se "déboutonne". D'un garage de Loudun aux ors du Luxembourg, voici Monory ou l'art de réussir en politique. Ou, pour rester dans les clichés américains : René Monory, l'homme auquel vous achèteriez une voiture d'occasion. C'est un terrain sur lequel il a fait ses preuves.

Je suis né le 6 juin 1923 à Loudun, dans une famille très simple. Ma mère était une femme très modeste, et mon père n'avait pas dépassé le certificat d'études. J'ai quitté l'école avec le même diplôme et j'ai rejoint l'école professionnelle pour faire plaisir à mon père qui me voyait lui succéder. Ma mère, elle, rêvait d'avoir un fils instituteur.

Dans ma classe, tout le monde avait 12 ans et je n'en avais que 9. Tous les matins, pendant un an, je me levais à 5 h pour révisé. À 15 ans, j'ai été reçu aux deux examens du premier coup. Je n'avais pas spécialement envie de faire des études, mais finalement, à partir du moment où j'en faisais, j'avais envie de les réussir. Pendant les vacances, je travaillais avec mon père dans le garage, je bricolais, comme ça. Mon père a été mobilisé à la guerre et je me suis retrouvé tout seul en 1939. Réfractaire au STO, je m'engage dans l'armée en janvier 1945. J'avais 22 ans et je suis parti très vite dans le Jura. Un jour, un commandant avait besoin de chauffeurs. Comme je n'avais pas été choisi, je suis allé le trouver pour m'imposer. Question de tempérament ! Mon père était un type formidable. Il avait énormément travaillé car il n'avait rien au départ. Il s'était installé en 1922 grâce à une tante qui lui avait prêté dix mille francs. En 1949, à 54 ans, il pouvait travailler encore. Mais son inclination lui barrait une expansion assez forte. Moi, débarquant avec mes illusions, mon dynamisme et mes erreurs, je lui ai dit : "Papa, je prends la direction de l'affaire ou je m'en vais !". Il a hésité huit jours avant de me dire : "On va essayer." C'était quand même mon père. J'avais ajouté : "Papa, je ne vais pas manger le bazar et je te ferai vivre jusqu'à la fin de tes jours." De toute façon, il lui fallait un relais et j'étais fils unique. Je reconnais que ce n'est pas tendre. Vous savez, dans la vie, comme je suis parti de loin, j'ai toujours dû me dépêcher. C'est l'un des secrets pour devenir président du Sénat. Mais attention : sans jamais marcher sur les pieds des autres. Certains sont trop pressés. Ils écrasent tout sur leur passage. Il ne faut jamais faire ça. Par contre, il ne faut pas perdre de temps non plus. J'achetais des voitures à Paris que je ramenais à Loudun pour les réparer et les vendre. La première année, j'en ai convoyé plus de cent. Je travaillais la nuit et ce n'était pas facile. Un ou deux copains m'ont aidé. Voilà comment j'ai démarré mon entreprise. Après, j'ai représenté la marque Peugeot, puis les tracteurs, et j'ai monté enfin une affaire de pétrole assez importante. En 1977, je l'ai abandonnée à mes collaborateurs parce que je ne voulais pas mélanger la gestion des affaires avec mes activités ministérielles.

Puis je l'ai revendue en 1982.

La première fois que je me suis présenté au conseil municipal, c'était…, comment vous dire, ce n'était pas vraiment un pari, mais c'est parti d'une discussion avec une poignée d'amis que je voyais de temps en temps, le soir. "Quand même, nous disions-nous, il ne se passe rien dans cette ville !". On a fait notre liste municipale en 1953, un peu au flan. Nous cherchions quelqu'un d'extérieur pour mener cette liste. On a trouvé un brave bourgeois recalé de la liste sortante.

Ma principale difficulté dans cette ville au départ venait d'une catégorie de gens qui détenaient le pouvoir depuis deux cents ans. J'ai compris à Loudun que lorsque l'ouvrier devient patron, il est rejeté par les patrons. Venant de la classe ouvrière, j'ai été rejeté aussi par les bourgeois. Les bourgeois, c'étaient des professions libérales, des notaires, des huissiers, des avocats, des comtes parfois ou les marquis du coin qui avaient fourni des maires pendant deux siècles. De toute façon, jamais des gens issus du peuple. Dans les petites villes, tout le monde trouvait cela normal. Les bons bourgeois m'ont combattu quand je me suis présenté tête de liste pour la seconde fois en 1959. J'en ai souffert.

L'amitié, la fidélité, et renvoyer l'ascenseur

La tactique est toujours un peu la même : il faut se faire des amis de base, solides et sérieux, qui s'engagent à fond pour vous. Aux élections municipales, je faisais partie de ceux qui n'avaient pas été élus au premier tour. Je suis arrivé dernier, en nombre de voix. Mais j'avais 150 ou 200 amis sûrs.

Ces amis-là n'ont voté que pour moi au second tour.

Ils m'ont dit : "C'est normal, René. Sinon tu seras battu par tes propres camarades de liste." Donc l'essentiel, c'est l'amitié, la fidélité, et sans doute toujours renvoyer l'ascenseur.

Quand je me présente à la mairie de Loudun, en 1959, comme je suis le dernier élu, le vétérinaire qui me combattait dit : "Les électeurs ne veulent pas de M. Monory. Je serai donc candidat maire." Il fait 7 voix, j'en fais 16. Hors de la salle, 250 personnes hurlent après moi : "Démission !". Deux ans plus tard, je suis élu conseiller général au premier tour contre 5 candidats. Comme quoi les opinions se retournent.

J'étais un minable parmi les autres

J'ai toujours essayé d'être le meilleur dans ce que je faisais. Sans cette petite forme d'orgueil, on n'avance pas. Quand vous travaillez pour une maison, il vaut mieux avoir la côte plutôt que de craindre à tout moment d'être renvoyé. Je développais mes ventes régulièrement. Mon affaire grossissait. J'étais le plus petit concessionnaire Peugeot de France, avec un contrat de vente de quarante voitures par an. Je voulais m'agrandir, alors j'ai pris rendez-vous avec le directeur général de chez Peugeot, M. Lombard. Il a refusé en me disant : "Non, non, vous n'avez pas la dimension pour cela." Il m'a fait comprendre que j'étais un minable parmi les autres. En juin 1978, j'avais invité à déjeuner l'état-major de Peugeot et son président Jean-Paul Parayre, pour leur annoncer la libération du prix des voitures. J'étais ministre des Finances. Au dessert, je me suis tourné vers M. Lombard. Je lui ai rappelé l'anecdote : "Rappelez-vous, vous pensiez en ce temps-là que je n'étais pas capable de vendre soixante voitures au lieu de quarante". C'était assez amusant.

Voter des lois dans un bureau ?

Contrairement à tout ce que l'on raconte aujourd'hui, un homme politique efficace a forcément deux ou trois mandats. Sinon, il ne comprend pas ce qui se passe sur le terrain. Cette histoire de limitation des mandats, c'est vraiment la tarte à la crème du moment. Je vois tellement d'idiots, et parmi les plus grands, qui n'ont jamais géré sur place… Voter les lois dans un bureau, cela ne veut rien dire du tout, il faut mettre une âme, un contenu véritable. Le jour où l'Assemblée nationale ne sera composée que de gens qui n'ont qu'un mandat de député, plus personne ne comprendra rien à la France. On ne peut pas d'un côté se plaindre des énarques et de l'autre refuser le second mandat qui permet un enracinement local. Cela m'énerve : ce sont tous ceux qui ne parviennent pas à se faire élire à deux mandats qui disent qu'il n'en faut qu'un. Je ne citerai personne, mais je connais de grands ministres qui parlent du social et qui ne voient pas les conséquences concrètes de ce qu'ils décident.

Le social, c'est quelque chose de poignant. Donnez-moi à gérer le RMI dans mon département, et vous verrez qu'il y aura deux fois moins d'allocataires et qu'en plus, ils seront contents. Être un homme politique consiste d'abord à comprendre les hommes.

Pierre Abelin

Autrefois, il y avait un vieux fief RPR dans mon coin. Ils n'avaient pas vraiment de leader local, mais ils avaient présenté" un chirurgien, ancien résistant, à la mairie de Châtellerault, un certain Boucher. Abelin avait été battu. Un jour, je le rencontre lors d'un banquet de pompiers. Abelin me dit : "Je vais me représenter à la députation, acceptez-vous d'être mon suppléant ?". Cet homme m'impressionnait. Il avait du talent, c'était un bon. J'étais débutant en politique et beaucoup de choses m'échappaient. Je le contestais presque en permanence. Je me souviens qu'il regardait tout le temps son journal local, pour voir ce qu'on disait de lui, et je me demandais à quoi cela pouvait bien lui servir. Il m'a beaucoup apporté et je pense lui avoir rendu la pareille. Il s'est fait élire en 1961-62 comme conseiller général avec 1 000 voix d'avance. Elles venaient toutes de ma circonscription.

Je m'y suis pris exactement de la même façon pour me faire élire la première fois au Sénat Je suis devenu ami un peu avec tout le monde, tout en étant exigeant.

Puis j'ai démontré que ceci, que cela… Certains ne m'écoutaient pas. Je me souviens d'un préfet qui s'appelait Denier, j'ai pris le train avec lui trois jours avant l'élection. Je lui ai dit : "Abelin sera élu, il aura deux vois d'avance, pas plus, mais il sera élu."

"Ah, pensez-vous, m'a-t-il répondu, il n'a aucune chance, ce sera une réélection tranquille, comme d'habitude." Je n'ai pas insisté et Abelin a été élu avec deux voix d'avance : j'étais bien préparé l'affaire.

Giscard m'a posé des questions, disait-il, intelligentes

Au début des années 70, ma carrière ministérielle s'est amorcée grâce à l'appui de quelques copains. Il y avait Pierre Abelin, Édouard Bonnefous et Yvon Coudé du Foresto, le rapporteur général de la commission des finances du Sénat, un homme formidable mais il avait 75 ans. Un jour de 1975, il me convoque dans son bureau : "Je veux assurer ma succession, je suis fatigué, j'ai regardé tout autour de moi, le seul qui peut me succéder, c'est vous." J'étais un peu surpris. "Mais si nous attendons les échéances normales, vous serez jalousé. Vous ne représentez pas l'homme que les gens attendent. Alors, je vais démissionner." Cela s'est passé comme il l'avait dit. Vous savez, il faut faire très attention dans une assemblée, toujours éviter la démagogie. Coudé du Foresto aimait bien les critiques positives. Jamais, je ne l'ai trahi en quoi que ce soit. Donc je suis devenu rapporteur général de la commission des finances du Sénat. Giscard m'avait remarqué lorsque j'étais simple commissaire. Il était encore ministre à l'époque, en 1974. Il m'avait posé des questions, disait-il, intelligentes. J'écrivais beaucoup de rapports et je les distribuais à tout le monde, ce qui était moins courant. En septembre 1976, au cours d'une partie de chasse, Giscard m'a dit : "On me reproche de ne pas avoir été très généreux avec votre groupe. J'essaierai de rectifier cela au cours d'un prochain remaniement. Accepteriez-vous d'être dans le gouvernement ?". Je lui ai répondu aussitôt : "Monsieur le président, pour un poste important, certainement ; mais s'il s'agit d'un secrétariat d'État, ma réponse sera non." Six mois plus tard, Barre me présente  une proposition par l'entremise de Poher, car il avait peur d'essuyer un refus. Poher me dit : "Tu sais, je crois que c'est pour être ministre de la Santé." Cela ne m'enthousiasmait pas. Je connaissais à peine Barre, on avait un peu sympathisé au Sénat. Un matin à dix heures, il me convoque dans son bureau. J'étais un peu inquiet, alors, j'ai téléphoné à Coudé du Foresto, à Pierre Abelin et à Édouard Bonnefous, et ils m'ont tous encouragé.

Barre m'explique que M. Peyrefitte a obtenu en définitive le ministère de la Justice qui était promis à Mme Veil. Celle-ci se retrouve en charge de la Santé, Barre me propose alors un grand ministère, avec l'Industrie, le Commerce et l'Artisanat, et il me donne trois minutes pour me décider. J'ai accepté et je suis revenu dans mon bureau.

Quand je suis arrivé au ministère de l'Industrie, j'ai cru naïvement que je pourrai avoir une influence sur les décisions. Mais elles appartenaient en fait aux Finances. Un jour, j'ai eu une petite aventure. On avait restructuré le secteur de l'horlogerie. Barre avait dit : "Monsieur Monory, depuis le temps que vous parlez de la liberté des prix, on peut l'appliquer à cette restructuration parce que, de toute façon, cela ne fera pas déraper l'inflation." J'ai pris acte. Le lendemain même, le directeur du Trésor fait une déclaration en affirmant qu'il est hors de question de libérer les prix. Barre était parti au Japon. À son retour, je lui explique que je ne suis pas du tout content de ce qui s'est passé : "Vous avez pourtant pris cette décision devant témoins !". Le Premier ministre me répond : "Pas besoin de témoins, je l'ai dit et cela sera appliqué." Donc, j'ai bien compris que le pouvoir était de l'autre côté de la Seine, rue de Rivoli.

Être ministre, pour moi, consistait à détenir le vrai pouvoir. Au bout d'un an, en 1978, après les élections, j'ai fait savoir que je serais intéressé par les Finances.

Sans que je le demande, le patronat avait déjà fait une démarche en ce sens auprès de Giscard. Un bon ami est venu me voir pour me parler d'un grand ministère avec encore la Santé et la Sécurité sociale. Je lui ai répondu : "Retournez d'où vous venez, je sais qui vous envoie. Dites-leur bien que je passe la Seine pour les Finances, ou je rentre chez moi. Il faut savoir ce que l'on veut."

Les trois décisions les plus marquantes que j'ai imposées en tant que ministre des Finances sont la liberté des prix, la loi sur l'épargne et la liberté des changes. C'était quelque chose, la liberté des changes : j'avais tout le Trésor contre moi. La frilosité régnait partout, on contrôlait l'argent, on contingentait le crédit, on donnait tant de pourcentage à telle banque et, surtout, on ne pouvait pas sortir de l'argent sans autorisation. C'était l'opposé" de ce qu'il fallait faire dans une économie en voie de mondialisation ! En définitive, c'est au moment de la liberté des prix que j'ai eu le plus de difficultés : ceux qui bénéficiaient du contrôle étaient installés dans un fromage bien organisé. Ils disposaient souvent d'un syndicat dirigé par un préfet en retraite. Ils s'imaginaient qu'un ancien préfet conservait d'excellentes relations avec l'administration. Ainsi ils pourraient gagner un pour cent de plus au moment de la détermination du prix d'un produit. C'était confortable. Le cas le plus spectaculaire était le prix du pain. Un jour, j'ai reçu dans mon bureau M. Combes, président des boulangers. Il venait me demander une augmentation de dix centimes pour la baguette. Je lui ai dit : "Et si je vous donnais la liberté totale ?" Il me répond : "Chiche !". Plus tard, il est remonté jusqu'à Giscard pour faire reprendre cette décision. Il considérait que le prix du pain devait être fixé par les fédérations des boulangers, sans concurrence. J'ai refusé : "Vous avez la liberté, c'est tout !". Il était fou furieux.

Lorsque Mitterrand a été élu en 1981, je ne suis pas resté longtemps au chômage. J'ai fait démissionner mon suppléant trois semaines après, et je me suis présenté le 12 juillet au Sénat. Tout le monde me disait : "Mais tu ne te rends pas compte, tu ne vas pas du tout dans le sens du vent !" Que le vent souffle dans la bonne direction ou pas, je me suis représenté.

J'ai été élu avec 500 voix sur 900 grands électeurs. Puis je suis parti en vacances. On est venu me rechercher pour que je m'occupe d'une association contre les nationalisations. Je suis également devenu plus présent dans mon parti. On assistait à l'avènement d'une équipe de jeunes au Centre des démocrates-sociaux. Méhaignerie a été élu à la présidence en 1983.

Je ne m'intéressais pas particulièrement à ce poste : président d'un parti politique, ce n'est pas mon genre de beauté ! J'ai créé une lettre d'information pour les petits épargnants. J'ai vécu normalement, non pas clandestinement, de cette publication. On avait d'ailleurs déposé un recours au Conseil d'État avec Étienne Dailly sur les nationalisations. Nous avons eu gain de cause, et le gouvernement socialiste avait dû débourser dix milliards de francs supplémentaires. Un jour de 1980, lorsque j'étais encore aux Finances, Alain Poher m'avait invité à déjeuner en tête à tête. Il m'avait dit : "Tu vois, tu as bien réussi comme rapporteur général du Sénat, et pourtant je ne croyais pas en toi. Tu réussis encore mieux comme ministre des Finances, et je ne pensais pas que tu y arriverais. Maintenant, si tu travailles bien, tu as peut-être une chance de jouer un grand rôle dans cette maison". Il ne m'en a pas dit plus. On n'est pas maître des échéances. Poher est parti en 1991, onze après cette conversation. Il y avait de quoi s'épuiser dans l'attente. Entre-temps, j'ai lancé mon Futuroscope en 1987. Cela m'a passionné. Il fallait être fou pour lancer dans une pareille entreprise, car personne ne m'a soutenu. J'ai même été durement combattu dans cette affaire.

Je suis devenu, un peu par hasard en 1986, ministre de l'Éducation. Tous les partis de la droite s'étaient réunis autour d'une table à la mairie de Paris. Je ne me sentais pas concerné, alors je n'ai même pas téléphoné. Une heure avant de publier la liste des ministres, je reçois un coup de fil de Chirac : "Voilà, René, on a pensé à toi pour être ministre de l'Éducation nationale." Je lui ai répondu : "Alors, c'est que vous n'avez trouvé personne d'autre !". S'il n'y avait pas eu la loi Devaquet, mon parcours aurait été assez bon.

D'ailleurs, je n'ai gardé que des amis à l'Éducation nationale. Dès le premier tour, j'étais certain que la loi Devaquet amènerait les étudiants dans la rue. Cela s'est fait contre mon gré. Le premier jour de ma prise de fonctions, Chevènement me passe le relais à 11 heures. Une demi-heure plus tard, je reçois un coup de fil dans mon nouveau bureau. C'était Mourousi qui m'invitait pour le journal de 13 heures à la télévision. Il me demande si je vais réformer la loi Savary et je réponds que non. Au même moment, dans les couloirs de Matignon, le recteur Durand, un dur qui représentait l'UNI, voulait imposer l'abrogation. Aussi ce conseiller du Premier ministre l'avait-il inscrit en toutes lettres dans le discours que Chirac devait prononcer à l'Assemblée. J'ai téléphoné au Premier ministre pour le prévenir de ne surtout pas annoncer cela. Finalement, il se met d'accord avec moi. Mais Chirac est parti précipitamment à l'Assemblée, sans avoir relu le discours. Il est tombé sur le passage et il l'a lu quand même. J'écoutais la radio, je l'ai entendu et j'ai tout de suite compris que l'on aurait les étudiants dans la rue. J'ai rappelé Chirac, il m'a dit : "Mais non René, penses-tu, tu as toujours peur !". À partir de là, Devaquet s'est enfermé dans son bureau, en coupant toute communication. Il a préparé un projet de loi sans pratiquement tenir compte des remarques. Bon, il y a eu aussi un concours de circonstances défavorables : on aurait sorti la loi avant les vacances, il n'y aurait peut-être jamais eu de problème. Mais André Rossinot, le ministre des Relations avec le Parlement, voulait absolument assister à un congrès radical à Limoges. Et il a reculé l'inscription à l'ordre du jour. La loi est venue juste au moment de la rentrée scolaire et cela a été un cataclysme.

Des réunions Tupperware

Je n'ai jamais négligé mes amis sénateurs, pendant la crise, ou après. Je réglais toujours leurs problèmes de postes d'instituteurs, etc.… Et puis le Sénat représente une autre approche, beaucoup plus conviviale. Seul importe le corps à corps quotidien avec ses collègues. Je n'étais pas donné vainqueur au départ. Charles Pasqua paraissait le favori aux yeux de tout le monde mais pas aux miens… La veille du scrutin, il avait annoncé qu'il se désisterait tout de suite, au cas où il serait devancé. Cela montre bien qu'il n'y pensait pas une seconde. Il était certain que je serais derrière.

Moi, je n'avais pas fait de déclaration de ce genre et je ne suis pas sûr que je me serais désisté. On avait réussi à faire une primaire, il y avait 128 sénateurs UDF et 91 RPR, donc normalement le président devait être UDF. Dans une sorte de premier tour interne au groupe UDF, j'avais obtenu 66 voix contre 60 à mon rival Pierre-Christian Taittinger. Pasqua pensait obtenir suffisamment de votes au sein du groupe UDF pour emporter le morceau. Dans ces moments, il ne faut vraiment pas faire d'erreur, il faut être très présent. Par exemple, je n'ai jamais annoncé ma candidature avec force démonstrations. Moi, je faisais un travail en profondeur. J'entretenais des relations correctes avec tout le monde. J'étais jalousé comme chacun peut l'être.

Je savais que si je me présentais, j'avais des amis qui m'étaient fidèles. Ils m'apportaient les suffrages de deux ou trois autres. De fil en anguille, je procédais un peu comme ces femmes qui vont vendre des Tupperware.

Champion du monde de pêche au gros

Je ne cherche pas à faire partie de la jet-society. J'ai des amis dans ce monde-là, qui sont très gentils, mais je n'en ai pas les moyens et je ne cherche pas à les obtenir. Cela m'évite de faire des erreurs : je n'ai jamais demandé d'argent à personne. J'ai acheté, en 1969, un appartement de 53m2, 163 000 francs de l'époque. Je l'habite toujours. Je suis le président du Sénat, je reçois parfois des amis, et surtout des gens liés à ma fonction. Pendant que j'étais ministre, je  n'ai jamais occupé les appartements de fonction. J'étais très bien dans mon petit appartement. Naturellement je ne pouvais pas recevoir les gens de la jet-society, parce que la salle à manger et le salon sont dans la même pièce. Lorsque ce n'est ni votre culture, ni votre condition et votre niveau de vie, si vous voulez participer à ce genre de monde, vous êtes obligé de faire des erreurs. Je concentre mes loisirs sur le sport. J'ai essayé toutes sortes de disciplines. J'ai pratiqué la pêche toute ma vie. Mon père me l'avait appris quand j'étais jeune. Il prenait deux jours de congés par an : les jours d'ouverture de la pêche et de la chasse. Je prends autant de plaisir à pêcher des petits poissons dans une barque qu'à remporter un record du monde.

Les techniques sont très nombreuses et très difficiles parce que, en haute mer, le fil de pêche est très fin. J'ai obtenu mon record du monde en attrapant un espadon de 47 kilos avec un fil qui se casse à 6 kilos.
J'ai toujours été pour la performance. Dans le temps, j'avais une 203 Peugeot que j'avais transformé en ajoutant un compresseur. Je faisais des rallyes avec des champions de France, et je les battais parfois. J'ai fait du Ping-pong dans une petite équipe de cinq ou six qui faisaient les championnats, c'était toujours moi qui faisais les performances. Je n'étais pas le meilleur, mais je devais être le plus teigneux, le plus volontaire. Cela doit être pareil pour les élections.

Qu'est-ce que peux espérer ?

Rien de plus, rester là, je suis bien. Ce qui compte vraiment n'est pas d'attendre les circonstances favorables, c'est la volonté. Vous savez, je suis passé par toutes les cases de la politique : conseiller municipal, maire, conseiller général, président du conseil général, sénateur, ministre. Lorsque je suis devenu président du Sénat, j'avais déjà 69 ans. Si je voulais être président de la République, j'aurais besoin d'une vie supplémentaire.

Entretiens conduits les mercredis 26 octobre, 2 novembre et 9 novembre 1994 dans le bureau de la présidence du Sénat.