Interview de M. Claude Evin, ministre de la solidarité de la santé et de la protection sociale, à RTL le 16 février 1990, sur le conflit et les négociations avec les internes des hôpitaux et les chefs de clinique au sujet de leur installation.

Prononcé le

Intervenant(s) : 
  • Claude Evin - Ministre de la solidarité, de la santé et de la protection sociale

Média : RTL

Texte intégral

Q. : Après les infirmières, l'année dernière, les internes et chefs de clinique manifestent et font des grèves partielles des urgences et des soins, estimant qu'ils n'ont aucun avenir dans cette profession, Cinq semaines, c'est beaucoup. Vous avez déjà frappé du poing sur la table, sans effet. Cette situation va-t-elle durer ?

C. Évin : Je ne le souhaite pas. Vous faites allusion au conflit des infirmières, il y a un peu plus d'un an, et maintenant au conflit des internes et des chefs de clinique, je voudrais d'abord dire que ce n'est pas du tout des conflits de même nature. Les infirmières puis d'autres professions de santé ont souhaité qu'il y ait une valorisation, à l'hôpital, et je suis attaché effectivement à ce que l'hôpital public en France soit revalorisé. Je m'y suis déjà largement attaché. Aujourd'hui, les internes et les chefs de clinique sont en mouvement à l'hôpital, mais pour poser des questions sur leur installation en médecine libérale, en médecine de ville. On est donc dans un autre problème.

Q. : Demain s'ouvrent de nouvelles négociations à la CNAM afin de mettre sur pied-une nouvelle convention médicale. Ces négociations ont-elles une chance d'aboutir ?

R. : Difficile de faire des pronostics. En effet, la médecine libérale, dans notre pays, n'est pas organisée par le gouvernement. Elle est organisée dans des discussions qui se déroulent tous les quatre ans entre les Caisses de sécurité sociale et les syndicats des médecins ; les Caisses qui représentent les malades, les assurés sociaux, dans lesquelles siègent des organisations syndicales de salariés, et les syndicats de médecins. On est dans le cadre d'une négociation qui se déroule librement entre ces partenaires. Moi, je souhaite que ces négociations aboutissent le plus rapidement possible, par ce que ça fait quand même un an que les partenaires discutent. Au bout d'un an, je pense qu'ils devraient pouvoir trouver une solution. En tous les cas, cette solution est nécessaire qu'elle intervienne rapidement, ne serait-ce que pour lever toutes les inquiétudes qui peuvent se manifester auprès des internes et des chefs de clinique, par exemple.

Q. : N'empêche que les trois puissants syndicats des médecins n'hésitent pas à menacer : si un accord n'est pas signé, le conflit deviendra majeur !

R. : Ces trois syndicats sont en partie responsables de la situation de blocage dans laquelle se trouve la discussion conventionnelle, puisqu'ils participent à cette discussion. C'est leur propre discussion. S'ils estiment qu'elle ne doit pas rester bloquée, c'est à eux de la débloquer, puisque ce sont eux qui discutent avec les Caisses de sécurité sociale. J'attends que ces syndicats fassent des propositions qui permettent à la fois de bien rémunérer les médecins, mais aussi de permettre – c'est important – que les malades, les assurés sociaux soient bien remboursés.

Q. : Ils estiment que le déplacement des honoraires est inéluctable pour assurer un revenu convenable aux médecins.

R. : Les médecins ont des revenus qui sont largement supérieurs aujourd'hui au revenu moyen des Français. Il faut quand même le rappeler ! Est-ce qu'ils doivent encore augmenter ? Moi, je constate que, dans les pays dans lesquels les médecins ont des revenus supérieurs, je pense par exemple à la Suède, les médecins acceptent une organisation de la profession. En France, on l'a vu au cours de ces dernières semaines, les médecins refusent une organisation de la profession. Ils assument là pleinement leur responsabilité. Je tiens quand même à rappeler que les revenus de médecins sont nettement supérieurs à la moyenne des revenus des Français.

Q. : Pourquoi ces jeunes internes ne veulent-ils pas faire carrière dans les hôpitaux où l'on manque d'effectifs ?

R. : D'abord, par ce que l'ensemble des médecins n'ont pas vocation à rester dans les hôpitaux, puisque notre système de santé est à la fois un système d'hospitalisation publique et un système de médecine libérale. C'est l'équilibre entre ces deux systèmes, auxquels les Français sont attachés et que je veux maintenir. Il est hors de question, je le redis par ce que j'ai entendu n'importe quelle ineptie sur ce thème, il est naturellement hors de question de fonctionnariser les médecins. De même qu'il est hors de question d'obliger les malades à avoir un médecin attitré. Naturellement, le libre-choix du médecin est garanti, la liberté de prescription aussi. Le gouvernement n'envisage pas de remettre ça en cause. Nous avons dans les hôpitaux déjà développé les moyens, y compris créé un certain nombre de postes. Pas mal de postes. Il existe à peu près 27 000 postes hospitaliers. Depuis 1981, il y a eu plus de 3 500 postes supplémentaires de médecins créés dans les hôpitaux. Nous continuons d'en créer. Cela étant, il y a beaucoup plus de médecins formés. C'est là l'un des sujets qui, malheureusement, n'a pas été traité jusqu'à maintenant, depuis au moins plus de dix ans. Et que je souhaite pouvoir traiter avec les professionnels eux-mêmes.

Q. : Il y a une vingtaine d'années, nombre de médecins qui étaient en cliniques sont venus aux hôpitaux. Ils y trouvaient beaucoup plus de travail, beaucoup plus d'intérêt, des possibilités de recherche.

R. : Les hôpitaux continuent d'accueillir des médecins de qualité. L'hôpital est encore le lieu en France dans lequel on est assuré d'être bien soigné. C'est quand même à l'hôpital – faut-il le rappeler – que son traités les maladies les plus difficiles et les interventions les plus sophistiquées. L'hôpital, en France, est un hôpital de qualité.

Q. : Les syndicats des médecins proposent aussi l'instauration d'une carte-santé pour les Français les plus démunis.

R. : J'ai constaté cette proposition des syndicats médicaux avec surprise et même avec une grande interrogation. Car je crois profondément qu'une telle proposition serait une remise en cause de la Sécurité sociale. La Sécurité sociale est fondée sur un droit donné à tous les Français, quels que soient les revenus, d'avoir accès à un bon système de santé, une bonne qualité de soins. Demander aujourd'hui aux assurés sociaux de présenter une carte en fonction de leurs revenus, serait revenir au siècle dernier. Et ça, je suis tout à fait étonné, pour ne pas dire scandalisé. Je laisserais les Caisses de sécurité sociale représentant les assurés sociaux en discuter demain avec les syndicats des médecins. Mais on a mis en place, il y a quelques mois, le RMI, qui donne un droit garanti non pas simplement à un revenu mais y compris à une bonne protection sociale en termes de droit. Et on est sorti d'un système de charité. Je suis vraiment très, très étonné que, aujourd'hui, les syndicats de médecins proposent de revenir à avant le RMI, avant que la Sécurité sociale n'existe.