Texte intégral
25 novembre 1989
Mesdames, messieurs, chers camarades, chers amis,
Les questions de santé sont de vraies questions de société. Elles sont au premier rang des préoccupations des Français comme le relèvent tous les sondages. Et il est essentiel que le Parti Socialiste soit un lieu de débats autour des problèmes quotidiens qui intéressent nos concitoyens.
Il y a peu, je participais au colloque du Parti consacré à l'hôpital public. Je suis aujourd'hui parmi vous à celui consacré au sida. Demain sans doute, en tous cas je l'espère, je serais à un autre sur l'avenir de notre protection sociale.
Je préfère un Parti, qui, grâce à ce type de débats de fond, se ressource, alimente les énergies et éclaire les choix, plutôt qu'un parti qui épuise son énergie au fil de vrais-faux débats qui cachent bien d'autres enjeux…
Cette période de l'année est particulièrement bien choisie pour ce colloque. En effet, il y a un peu plus d'un an, le Gouvernement adoptait en Conseil des Ministres (c'était le 3 novembre) le plan national de lutte contre le sida que je lui avais proposé. En début de semaine prochaine, se tient à Paris, le Congrès de l'OMS consacré au sida chez la mère et l'enfant. Le 1er décembre sera la seconde journée mondiale de l'OMS consacrée à ce thème.
Cette convergence montre à la fois la prise de conscience de notre pays et le rôle moteur aujourd'hui joué par la France, sur la scène internationale.
C'est en effet à l'initiative du Président de la République que s'est tenue en juin dernier la première réunion du Comité international d'éthique sur le sida, dont les réflexions ont porté sur la recherche, la formation et les problèmes socio-économiques posés par la maladie.
La France avait été aussi très présente, à la fois pouvoirs publics et associations, au dernier congrès international de Montréal. Plusieurs grandes réunions internationales sont programmées à Paris en 1990.
Mais je souhaite insister devant vous sur notre devoir de coopération avec les pays les plus pauvres, et plus particulièrement les pays africains, où l'épidémie connait parfois une ampleur effroyable. La faiblesse des systèmes de santé, les difficultés de la prévention aggravent encore les déséquilibres liés au sous-développement et nous devons là aussi privilégier les liens de coopération Nord-Sud.
Ce rôle international de la France me parait essentiel et la Présidence Française a été l'occasion pour moi d'amplifier les efforts de la Communauté européenne. En effet le Conseil des ministres de la Santé a pu adopter une résolution commune le 13 novembre dernier prévoyant la préparation d'un programme européen de lutte contre le sida.
Je voudrais tout d'abord rappeler quelques chiffres.
Le nombre de nouveaux cas de sida déclarées devrait être de 4 000 en 1989 contre 3 000 en 1988. Compte tenu des décès et de l'allongement de la durée de vie des malades du fait des progrès thérapeutiques, le nombre de personnes malades est estimé à environ 5 000 aujourd'hui et devrait se situer autour de 8 000 fin 1990.
À cette montée en charge du nombre des malades, devait correspondre une montée en charge des moyens.
C'est ce qui a été fait, dans le cadre d'un dispositif cohérent.
Je voudrais cependant vous rappeler qu'en mai 1988, l'organisation de la lutte contre le sida se résumait à un conseiller spécial auprès du ministre, et deux ou trois postes de fonctionnaires au sein du ministère de la Santé. Un budget de seulement 20 MF était prévue pour 1988. Le ministre de la Santé de l'époque a pourtant beaucoup parlé sur ce sujet. Je dois souligner que si Mme Barzach a été vigilante pour faire respecter les principes éthiques essentiels, sa volonté ne s'est affichée que dans les discours et absolument pas dans les actes.
Son budget et ses moyens étaient dérisoires face à l'ampleur du phénomène.
Il fallait changer d'échelle dans la réponse des pouvoirs publics. Cependant, une augmentation des moyens nécessité une méthode. J'ai donc pris le temps de l'expertise, et pendant l'été 1988, le Professeur Got a pu recueillir les éléments nécessaires aux choix politiques et budgétaires qui ont suivi.
Le Plan national de lutte contre le sida adopté en Conseil des ministres a renforcé considérablement les moyens de mon ministère, et a mis en place trois nouvelles structures : l'Agence nationale de recherche, l'Agence de lutte contre le sida, le Conseil national du sida. Ce dispositif, totalement opérationnel aujourd'hui, comportait quatre volets :
- la recherche ;
- la prévention et l'éducation pour la santé ;
- la prise en charge ;
- la lutte contre l'exclusion.
Je souhaiterais revenir sur chacun des quatre points pour vous dire ou nous en sommes et quels sont les éléments actuels du débat.
1) La recherche :
Le budget de l'Agence nationale de recherche sur le sida, mise en place avec Hubert Currien qui était de 150 MF en 1989 (ce qui signifiait déjà un triplement des crédits) passera à 180 MF en 1990.
Déjà 223 recherches et 47 bourses ont été financées. Mais tant que le vaccin ne sera pas trouvé, et cela demandera des années, il faut concentrer tous nos efforts sur la prévention.
2) La prévention et l'éducation pour la santé :
Vous avez eu raison de centrer les réflexions d'une de vos deux tables rondes sur sida et sexualité. Le sida là encore est révélateur de failles de notre système de prévention. Comment parler de la sexualité ? Comment éviter tout discours fondé sur la morale, sur la peur ? Comment mieux axer notre approche sur la responsabilité et l'information ?
Avec l'Agence de Lutte contre le sida, dirigée par Dominique Coudreau nous avons déjà pu réaliser deux campagnes d'information grand public sur la maladie et trois campagnes pour la promotion du préservatif. Cette structure nouvelle, créée pour mobiliser les ressources de chaque ministère, mène des actions plus ciblées par exemple auprès des militaires, des élèves. La formation des médecins généralistes, des personnels de santé des travailleurs sociaux, des policiers, est en cours. Des efforts particuliers sont consacrés à la population carcérale, aux toxicomanes qui constituent la priorité des publics à atteindre. La vente libre des seringues a été pérennisée et trois projets-pilotes de prévention avec échange de seringues se mettent en place, pour permettre de toucher les populations les plus marginalisées.
Tout cela doit s'accompagner d'un effort de communication pour bien répondre aux questions que les gens se posent. C'est ainsi qu'avec Catherine Trautmann, alors présidente de la MILT, une brochure d'information sur ce problème des seringues usagées, et plus particulièrement de leur ramassage, a été réalisée. Elle s'adresse à tous, mais d'abord aux élus, et la FNESER en a été le premier destinataire.
Mais le meilleur vecteur d'information, c'est d'abord chacun d'entre nous auprès de ses proches, c'est l'action des associations qui œuvrent chaque jour sur le terrain.
Je souhaite leur rendre ici un hommage particulier.
Les associations sont totalement partie prenante dans le plan à deux ans que l'Agence de lutte contre le sida prépare pour la fin de l'année.
J'ai tenu, car je crois que c'est aussi une question de méthode, à rendre compte aux associations, lors d'une longue et fructueuse rencontre le mois dernier à mon ministère, de l'action menée par les pouvoirs publics. Je leur ai proposé les modalités de partenariat que je souhaitais voir se développer. Je suis heureux de constater combien les associations, et plus particulièrement les associations de province, souvent jeunes, sont fortement représentées aujourd'hui. J'y vois le gage que les actions de prévention vont s'inscrire dans la durée, au plus près des réalités de terrain.
S'adapter aux réalités des besoins, c'est aussi toute la problématique du troisième volet de ce dispositif.
3) la prise en charge des malades
Les hôpitaux sont en première ligne pour supporter le choc.
Permettez-moi d'évoquer quelques chiffres.
Aujourd'hui 1 700 lits sont occupés par un patient atteint par le VIH. À cela s'ajoutent près de 1 100 consultations quotidiennes.
En 1989, près de 500 000 journées d'hospitalisation et 250 000 consultations auront été consacrées au traitement de cette infection. Dans les centres les plus sollicités, le poids de la pathologie représente entre 2 et 5 % de l'activité clinique aigüe.
Nous avons pu dégager les moyens nécessaires pour faire face à ce surcroit de charge pour l'hôpital public. Aux 430 MF dégagés hors taux directeur en 1989, viendront s'ajouter 550 MF en 1990. Ces sommes permettront d'investir en moyens techniques, de financer les traitements coûteux, de recruter des praticiens hospitaliers, infirmières et assistantes sociales (près de 400 personnes au titre du sida l'an prochain).
Mais la prise en charge des malades atteints du sida ne se résume pas à l'hôpital. Je souhaite qu'au maximum soit favorisé le maintien à domicile grâce au soutien social et au suivi en médecine ambulatoire. Favoriser l'ouverture rapide et le maintien des droits sociaux est pour cela aussi un objectif essentiel. Je rappelle pour mémoire que le remboursement des soins est assuré à 100 % dès que les signes cliniques graves apparaissent.
Des innovations en matière de prise en charge vont aussi être favorisées, en liaison avec les associations.
Ainsi par exemple, ont été créées à Paris deux structures-pilotes d'accueil pour mères toxicomanes séropositives travaillant en étroite liaison avec les maternités environnantes. Une troisième structure de ce type s'ouvrira à Marseille en 1960.
Une convention va aussi être signée entre l'État, AIDS et l'UNASSAD pour prendre en charge les malades du sida en les faisant bénéficier d'un service de soins à domicile.
Je tenais à vous donner ces chiffres, ces exemples, pour vous montrer combien l'accroissement de nos efforts est considérable. J'insiste aussi sur le fait qu'il ne faut pas raisonner en termes de réponses spécifiques. Les malades infectés au VIH doivent au maximum pouvoir s'inscrire dans les dispositifs sanitaires et sociaux de droit commun avec adaptation à leur pathologie. Je suis conscient également qu'il faut mieux aborder certains problèmes psychologiques très lourds.
Je suis en tout cas très vigilant à éviter toute structure exclusive qui deviendrait vite ségrégative. Aborder la prise en charge de cette façon, c'est aussi un des moyens de se garantir contre les phénomènes d'exclusion.
4) Lutter contre l'exclusion
La France a plutôt bien réagi pour l'instant. Mais la montée en charge du nombre des malades, plus particulièrement vers des catégories déjà stigmatisées tels les toxicomanes, peut provoquer des réactions de peur et de rejet. J'ai saisi le Conseil national du sida, présidé par Mme Françoise Héritier-Auge des deux premiers sujets qui me paraissaient urgents à traiter : le problème des assurances, celui de l'information.
La meilleure prévention contre ce risque de dérive, c'est la qualité de l'information sur les modes de transmission. C'est aussi la prise en charge sociale du phénomène qui permet d'intégrer la personne contaminée plutôt que l'exclure.
C'est pour cela que nous avons développé une action d'information dans les entreprises et auprès des partenaires sociaux, que des circulaires ont été prises, dans la fonction publique par exemple, pour favoriser le maintien dans l'emploi tant que l'état de santé de la personne le permet.
Il convient aussi d'être vigilant pour éviter les dépistages à l'embauche qui se feraient à l'insu des intéressés et qui ne respecteraient pas les garanties du secret médical et la déontologie du médecin du travail.
Il faut inlassablement expliquer que seule une démarche de responsabilisation est une démarche de santé publique. Je précise qu'il existe maintenant dans chaque département au moins un centre de dépistage anonyme et gratuit.
Ma politique est axée autour de l'information et du dépistage volontaire, proposé à toute personne exposée à un risque de contamination. Un dépistage systématique ou contraignant n'aboutirait qu'à rejeter dans la clandestinité ceux que l'on stigmatiserait de cette façon.
Pour marquer la volonté du Gouvernement de lutter contre toutes les exclusions, je vais proposer très prochainement au Conseil des ministres un projet de loi érigeant en infraction pénale les discriminations fondées sur l'état de santé ou le handicap d'un individu. Là encore, je n'ai pas souhaité un texte spécifique sur le sida qui a surtout servi de révélateur d'un problème plus large.
Notre pays sera ainsi l'un des tous premiers à intégrer dans sa législation une usure souhaitée par nombre d'instances internationales.
Je souhaitais dans un premier temps rendre compte de l'action du Gouvernement. Je suis conscient qu'entre la définition des grands axes d'une politique, les choix budgétaires, et leur concrétisation sur le terrain, il s'écoule du temps, il s'exerce des pesanteurs administratives.
C'est pour cela que maintenant je souhaite aussi vous interpeller, vous, élus locaux, vous, responsables associatifs, pour vous dire comment doit s'exercer à mon avis ce partage des tâches et des compétences.
Posons le problème des compétences très clairement : le sida est-il une "maladie d'État", comme je l'ai entendu formuler ?
La loi prévoit expressément que la définition de la politique de lutte contre le VIH appartient à l'État (article L. 355-22 du Code de la Santé Publique). Je crois avoir mis en évidence dans la première partie de mon intervention que cette politique était définie et que des moyens budgétaire conséquents y étaient consacrés.
Mais ce plan national de lutte contre le sida ne trouvera sa pleine efficacité que s'il est relayé au plan local par l'ensemble des partenaires, à travers des actions de proximité. Un séropositif, un malade du sida, en dehors de l'hôpital, où en alternative à l'hôpital doit pouvoir accéder à l'ensemble des dispositifs sociaux tant au niveau de la prise charge que des prestations.
Le département, à travers son service d'action sociale, la Protection Maternelle et Infantile (PMI), a pleine compétence pour intervenir auprès de toute personne en difficulté, de toute mère ou femme enceinte.
Je tiens à rappeler très fermement à ce propos qu'un enfant séropositif doit être accueilli à la crèche ou à l'école, comme tout autre enfant. La formation, l'information des personnels et des parents doit permettre d'éviter toute attitude de rejet.
L'aide sociale à l'enfance, toujours au niveau du département, ouvre droit à des aides à domicile (travailleuses familiales, allocations mensuelles), ou de placement en établissement pour les personnes en difficulté. L'aide médicale peut, par exemple, en plus de la prise en charge des soins, du ticket modérateur ou du forfait journalier, accorder la prise en charge d'heures d'aide-ménagère.
Je donne toutes ces précisions, parce que parfois j'ai l'impression que l'on voudrait directement une prise en charge sociale spécifique du sida, alors qu'il faut au maximum explorer les dispositifs sociaux existants qui peuvent déjà répondre à de multiples problèmes.
Je rappelle aussi que les prestations attribuées aux handicapés doivent jouer à un certain stade de la maladie, que les dispositions relatives à l'aide médicale gratuite viennent s'articuler avec l'action des Caisses d'allocations familiales et celle des Caisses primaires d'assurance maladie.
Les centres communaux d'action sociale (CCAS), dans leur champ compétence, doivent aussi participer à l'ensemble de ces actions.
L'État, quant à lui intervient dans ce dispositif social par exemple pour l'hébergement en CHRS, le financement de l'allocation RMI qui ouvre droit à la sécurité sociale.
Je suis conscient que ce système est complexe et nécessite formation et information pour une meilleure utilisation. C'est pourquoi, je souhaite que se multiplient les conventions entre État, départements, municipalités, associations, CRAM…, pour mieux prendre en charge ce problème sous un triple aspect : les droits sociaux, le soutien psychologique, l'hébergement.
Seule une politique locale s'inscrivant dans ce cadre, relayée par une information efficace permettra de répondre aux enjeux sociaux du sida.
J'insisterai sur un point : l'hébergement. Ce n'est pas l'État qui financera des structures d'hébergement sur l'ensemble du territoire. Peuvent uniquement être soutenues des expériences pilotes qui serviront de relai pour d'autres actions. Je souhaite que chaque élu se sente sensibilisé à ce besoin de proposer des modes d'hébergement diversifiés pour les malades au plus près des conditions normales de vie à domicile, avec un soutien social et psychologique adapté.
Le formidable effort de quelques associations dans la première phase de la maladie doit maintenant être relayé, soutenu par d'autres et impliquer totalement les élus locaux.
Dans ce rôle de réflexion, de prise de conscience devant un tel enjeu de société, les militants du parti socialiste, citoyens qui défendent d'abord un idéal de solidarité, doivent jouer un rôle essentiel. La mobilisation autour de ce colloque est un signe que nous sommes sur le bon chemin.
Date : 30 novembre 1989
Monsieur le président,
Mesdames et messieurs les ministres,
Mesdames et messieurs,
Au terme de quatre jours de travail, je peux remercier chaque scientifique, chaque clinicien ou thérapeute, chaque sociologue, chaque administrateur, hommes et femmes politiques de leur participation à nos travaux, je voudrais tout particulièrement en notre nom à tous, remercier tous ceux qui, ici, à Genève et ailleurs, ont sacrifié du temps, et parfois beaucoup de temps, à la préparation de cette conférence.
Des synthèses de qualité, des discussions animées, des échanges nombreux…
Me prouvent la réussite de cette conférence. Pour la première fois, la place du sida de la mère et de l'enfant a été étudié à fond dans ses aspects scientifiques, sanitaires, sociaux et politiques. Dans une enceinte internationale le fait que nous présentions à l'issue de nos travaux une déclaration que je désignerais volontiers comme l'appel de Paris, montre bien l'importance et la gravité de la situation.
Personnellement, je voudrais me situer par rapport à la journée mondiale de lutte contre le sida. Demain, en France, des centaines de manifestations vont se dérouler sur le thème proposé par l'OMS "Le sida et les jeunes".
Je ne peux que me réjouir du dynamisme des associations, des professionnels des domaines sanitaires et sociaux de ce pays qui quotidiennement avec énergie et courage construisent pas à pas la lutte contre l'épidémie.
Le gouvernement français, en étroite collaboration avec l'organisation mondiale de la santé a voulu ouvrir une perspective à plus long terme, en organisant cette réunion.
Vous savez que le gouvernement a engagé il y a un an un plan de lutte contre le sida dont je viens de présenter le premier bilan en Conseil des ministres. Ce faisant il a voulu prendre en considération le long terme, faire que ce combat, qui va se poursuivre durant plusieurs années, soit mené sérieusement, professionnellement, dans le seul souci de l'efficacité.
Dans ce but, il cherche à ce que les efforts soient concertés, coordonnés et toujours centrés sur objectifs les suivants :
- prévenir la diffusion du virus ;
- soutenir aider, soigner les sujets infectés ;
- tout faire pour trouver un traitement et un vaccin.
Cette mobilisation est tout particulièrement nécessaire devant les spécificités médicales psychologiques et sociales de l'infection de la mère et de l'enfant.
Il faut bien s'imprégner du drame que représente l'annonce de la séropositivité a une future mère, ou dilemme moral qu'est la décision de garder ou non son bébé, enfin de l'attente longue, insupportable avant de savoir si oui ou non l'enfant sera lui aussi porteur du virus.
Quel que soit le mode de contamination, ces jeunes femmes ont été infectées quelques années auparavant, parfois en pleine adolescence. C'est pourquoi tout particulièrement aujourd'hui veille de la journée du premier décembre, je veux encore redire aux jeunes l'importance d'un comportement responsable.
Et si je me suis placé dans le long terme, ce n'est pas par unique souci de planification, qui peut apparaitre, aux yeux des acteurs de terrain, comme le résultat d'une démarche purement administrative, mais par souci d'efficacité.
L'expérience nous a enseigné combien il est difficile de changer les comportements depuis l'enthousiasme de la déclaration de Londres, de multiples actions d'information et de prévention ont été lancées.
Cependant, dans le bilan que j'évoquais tout à l'heure, l'évaluation de ces interventions montre que nous avons encore beaucoup à faire pour atteindre nos objectifs pour toucher ceux dont on dit qu'ils sont "difficiles à atteindre" et surtout pour obtenir une permanence dans les changements.
En dehors de la conduite exemplaire de la communauté homosexuelle, la première touchée dans notre pays, l'adoption de conduites préventive commence à se dessiner chez les jeunes où chez les multipartenaires.
Cette tendance doit être confirmée, renforcée et nos efforts sans cesse renouvelés pour que soit comblé le fossé qui sépare l'acquisition des connaissances du changement de comportement.
La prévention reste l'unique moyen, le seul pour protéger efficacement nos jeunes, nos femmes et nos enfants.
Cette politique de prévention ne doit souffrir aucun relâchement. Il y a dans notre pays un ralentissement de l'épidémie. Il ne faut pas assimiler ce ralentissement a une diminution du nombre de nouveaux cas.
Il est vrai que le nombre de cas de sida en France ne double plus en 11 mois comme il y a 1 an, mais en 20 mois. C'est là l'évolution habituelle de toute épidémie, avec un infléchissement de la pente ascendante de la courbe. Les prévisions de 4 000 nouveaux cas pour 1989 contre 3 000 en 1988 montrent bien que rien n'est gagné.
Autre phénomène inquiétant, la toxicomanie est maintenant la cause d'un cas de sida sur quatre en France. Le risque accru de transmission hétérosexuelle, se traduit malheureusement rapidement dans les statistiques de mortalité de l'enfant. Ainsi, nous avons appris qu'aux États-Unis dans les trois ou quatre ans qui viennent, le sida sera une des cinq premières causes de décès des enfants.
On mesure encore mieux la réalité de ce risque, lorsque l'on prend en compte le contexte socio-culturel dans lequel se développe l'épidémie.
Je rejoins volontiers Jonathan Mann, pour rappeler la difficulté d'inscrire la lutte contre le sida dans des systèmes sanitaires et sociaux qui ne font pas toujours la meilleure place à la femme, la mère et l'enfant, c'est bien surtout vrai dans les pays en développement, les plus menacés actuellement par l'évolution de l'épidémie.
C'est pourquoi, pouvoir présenter aujourd'hui un document consensuel appuyé par 30 pays et ayant mobilisé les institutions spécialisées des Nations Unies est pour moi un premier pas très important : mobilisation des ressources humaines et financières, raccourcissement des délais qui s'écoulent entre l'information et la décision, organisation et adaptation de nos services sanitaires et sociaux à cette nouvelle situation, tous ces éléments sont partis de notre appel. Je ne reprendrai pas point par point la teneur de cette déclaration a laquelle la France s'honore d'avoir pu contribuer. Il me parait essentiel d'insister sur les difficultés que j'ai identifiées, afin que chacun soit conscient des enjeux et soit motivé pour la mobilisation générale à l'échelle de la planète que justifie ces dramatiques perspectives.
J'ai retenu dans cette vision à long terme quatre impacts de l'infection. Il va falloir tout mettre en œuvre pour qu'à tous ces niveaux, notre action s'inscrive dans un contexte de tolérance, de refus d'exclusion et d'éthique professionnelle et sociale.
1. – L'impact éducatif
L'accès à l'éducation, la promotion de la santé, la prévention des comportements à risques permettront de développer la confiance en soi de l'enfant, de le rendre responsable de ses comportements et de ses choix de mode de vie.
Nos efforts, en direction de la jeunesse ne doivent négliger aucune couche de cette population. Mais ils doivent être tous particulièrement dirigés vers ceux qui sont les plus exposés en raison de leurs conditions de vie.
Je veux parler ici de tous ceux qui cumulent les handicaps sociaux, culturels, économiques et sont exclus des circuits habituels. Leurs comportements marginaux – fugue, toxicomanie, prostitution – induits par des conditions de vie souvent insupportables, les fragilisent et les rendent difficilement accessibles à nos messages de prévention.
Il est essentiel que nous innovions dans nos approches, afin de trouver dans leurs cités, les relais reconnus par eux, qui sauront les ouvrir à une réflexion, les soutenir dans une démarche positive, les consolider dans des conditions sociales acceptables.
2. – L'impact culturel
La condition des femmes et des enfants dans différents domaines – et plus particulièrement dans celui de la santé – sont loin de correspondre aux engagements pris.
Que les uns et les autres soient reconnus comme des individus à part entière sur l'ensemble du globe imposera de nombreuses années de lutte au niveau international. La France soutiendra chacune des initiatives qui seront prises dans ce sens, et je veillerai personnellement à leur application dans notre pays. J'ai demandé à madame Dorlhac, secrétaire d'état chargé de la famille de veiller à ce que la déclaration des droits de l'enfant récemment adoptée par l'ONU, soit ratifiée, dès le printemps prochain par le Parlement français.
3. – L'impact économique
Il est difficile de ramener de drames personnels et familiaux à des coûts. Mais c'est un immense problème, bien réel et dont la négation ou l'oubli serait une faute. L'épidémie de sida touche les pays les plus démunis à un moment critique de leur histoire. Il faut que les responsables des pays les plus développés s'imprègnent de cette évidence.
J'ai bien entendu à travers les témoignages de nos collègues ministre ou responsables de santé publique. À quel point les difficultés dans l'ordre des moyens matériels faisaient obstacle à l'efficacité de la lutte engagée.
En proposant l'annulation de la dette, le président de la République française, M. François Mitterrand, montre le souci de la France d'enrayer ce cercle infernal, remboursement – inflation, pour favoriser le développement économique, seule source possible de progrès social.
4. – L'impact démographique
Après le "baby-boom" de l'après-guerre, les pays industrialisés vont rencontrer dans les années 2 010, un déficit en population active, lié à la baisse de la natalité et au vieillissement de la population. Des adolescents d'aujourd'hui, adultes de demain, risquent, du fait du sida, d'être alors des malades. Il pourrait en résulter une aggravation du déficit en population active. Il est nécessaire de développer dès maintenant des études prospectives pour préciser l'ampleur du phénomène.
Dans les pays en développement les perspectives sont autrement dramatiques, les gouvernements doivent, dès maintenant, prendre en compte cette dimension. Certains auront peut-être à imaginer des mécanismes de substitution pour ne pas entraver la vie économique.
Ces dures constatations montrent bien que la mobilisation des systèmes de santé ne sera pas suffisante pour répondre à l'épidémie dans chaque pays. Seul, un engagement de l'ensemble des responsables gouvernementaux, assurera la cohérence des interventions et l'approche multi-sectorielle nécessaire à tous les niveaux. Cet engagement est aussi nécessaire au niveau international pour rendre effective la solidarité.
Ce n'est qu'une coalition des moyens, de tous les moyens (aide bilatérale ou multilatérale) qui permettra de faire face à ce problème.
Pour être plus concret au travers d'un exemple, comment traiter dignement et humainement les 5 millions d'orphelins prévus par l'Unicef, en l'an 2 000, en Afrique ? Devant un tel défi, la solidarité Nord-Sud, Est-Ouest ne peut pas rester à l'état de symbole, mais doit se traduire en actes.
C'est pourquoi, je souhaite, avec l'accord des 30 gouvernements ici représentés que cet appel de Paris soit porté devant le conseil exécutif de l'Organisation mondiale de la santé.
J'espère qu'à l'Assemblée mondiale de la santé en mai 1990, un projet de résolution sera soumis à l'examen de 166 États membres de l'organisation, les engageant aussi dans l'action.
Pour terminer je souhaite que le tableau qui illustrait cette conférence, cette si belle image d'amour, reste pour chacun des participants de retour dans son pays le symbole du message d'espoir qu'il nous faut aussi retenir de cette conférence.