Interview de MM. Charles Millon, ministre de la défense, et Jacques Attali, ancien conseiller de M. Mitterrand, à Europe 1 le 2 juin 1997, sur le résultat des élections législatives et sur la mise en place de la cohabitation.

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Circonstance : Elections législatives les 25 mai et 1° juin 1997

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Texte intégral

J.-P. ELKABBACH : La gauche va cohabiter avec le Président Chirac. Savez-vous pourquoi la majorité sortante a autant perdu ?

C. MILLON : La majorité sortante a perdu parce qu'elle a été dans l'incapacité ou s'est heurtée à de trop grandes difficultés pour associer nos concitoyens à l'œuvre de réforme. Les réformes ont été initiées par le Gouvernement. Je ne sais pas si elles ont été portées par les citoyens. C'est l'un des problèmes d'ailleurs du monde moderne que de savoir comment mieux associer les citoyens à l'œuvre de transformation qu'impose la construction européenne, qu'impose l'évolution du monde.

J.-P. ELKABBACH : Cela ne peut-il pas dire qu'il ne fallait pas faire de réformes ?

C. MILLON : Pas du tout, au contraire. Je pense que les réformes n'ont jamais été aussi urgentes. C'est la raison pour laquelle, ce matin, je voudrais avoir une pensée pour le Président de la République qui a eu l'audace de redonner la parole au peuple français afin de renforcer l'œuvre de réforme. Comme la France va rentrer dans une période difficile de cohabitation, il faut que le Président de la République, J. Chirac, sache qu'il ne sera pas seul dans cette épreuve.

J.-P. ELKABBACH : Même s'il y a une sorte d'effet boomerang de la décision de dissoudre ?

C. MILLON : Il n'y a pas une décision boomerang. Il y a aujourd'hui un résultat connu : les Français ont émis un jugement. Ce jugement donne une majorité socialiste, communiste et écologiste. Maintenant, il convient que tous les hommes politiques prennent leurs responsabilités.

J.-P. ELKABBACH : Dès le début de la soirée d'hier et de l'annonce de la défaite, tous les dirigeants de la droite ont appelé à la reconstruction, la refondation, la restructuration, que sais-je, Sarkozy, Balladur, Léotard, Pasqua, Séguin. Y a-t-il tant de recours à droite ?

C. MILLON : Avant de faire des propositions de réorganisation, je crois qu'il convient de s'arrêter quelques instants pour réfléchir. C'est pourquoi j'émets les plus expresses réserves sur ces effets d'annonce ou sur ces grandes manœuvres annoncées. Nos partisans, nos amis ont besoin d'avoir une vision claire de notre organisation mais, peut-être mieux encore, d'une vision claire de nos projets politiques. Il convient d'avoir une réflexion sur le système institutionnel, sur les réformes que nous voulons mettre en place et que nous voulons soutenir dans la vie politique. Si vous permettez, je voudrais m'arrêter sur un aspect : les résultats d'hier révèlent une incapacité du système politique français aujourd'hui à vivre une transformation politique et économique moderne. On ne peut pas se permettre d'avoir une politique en zigzags où, tous les deux ans, on va changer de cap. Alors qu'on peut changer de rythme, on ne peut pas changer de cap tous les deux ans.

J.-P. ELKABBACH : Alors, que fait-on ?

C. MILLON : Il faut peut-être que tous les hommes politiques, qu'ils soient de droite ou de gauche, réfléchissent à une refondation de la République, à une réforme institutionnelle car ce que je crains, c'est que la cohabitation dans laquelle on va rentrer, et qui sera une cohabitation toute nouvelle, car il y aura non seulement une cohabitation entre le Président de la République et un gouvernement, mais à l'intérieur même du gouvernement, il y aura une cohabitation entre des personnes aussi différentes que les écologistes et les communistes, que les européens et les non-européens. Or aujourd'hui, le défi qui est lancé est celui de la construction européenne. Je crains que le système qui sera mis en place à partir de ce matin entre un Président de la République, J. Chirac, et une majorité socialiste, communiste et écologiste, paralyse la France et empêche effectivement la construction européenne telle que nous la souhaitons.

J.-P. ELKABBACH : Avez-vous le sentiment que l'Europe peut se faire en fonction des échéances telles qu'elles sont prévues ? Ne sent-on pas une pression plus forte et renouvelée des Américains, en particulier sur les Allemands ?

C. MILLON : Il est bien évident que toutes les personnes, tous les groupes d'influence qui sont défavorables à l'Europe, aujourd'hui, doivent se réjouir. Aujourd'hui, la France est dans une telle position de faiblesse du fait de la cohabitation qui va s'engager que la France aura énormément de mal à participer en position de force à la construction européenne. Comme il y a des tendances de discussion et de contestation en Allemagne, je crains pour la construction européenne.

J.-P. ELKABBACH : Si une femme devenait ministre de la Défense, ce serait bien ?

C. MILLON : Bien évidemment. Je suis pour que les femmes puissent accéder aux responsabilités politiques.

J.-P. ELKABBACH : Aux côtés de F. Mitterrand, vous aviez inventé les règles et pratiques de la cohabitation avec MM. Bianco, Védrine, Charasse, et M. Ullrich du côté de J. Chirac qui était alors Premier ministre en 1986. Les règles n'existaient pas alors.

J. ATTALI : Non, parce que la Constitution ne fixe pas avec précision ce qui doit se passer dans ces conditions, puisque certains articles de la Constitution sont même contradictoires.

J.-P. ELKABBACH : Le Président de la République conserve des prérogatives institutionnelles, des armes importantes. Lesquelles, pour que ça marche ?

J. ATTALI : Cela a très bien fonctionné les deux précédentes fois.

J.-P. ELKABBACH : Mais non sans mal.

J. ATTALI : C'était une cohabitation très différente de celle qui commence : c'était une cohabitation préélectorale, alors que nous sommes dans une cohabitation post-électorale. C'était des cohabitations négatives : ça va être une cohabitation positive. Mais en même temps, les règles qui ont été fixées à l'époque restent valables : il faut que les gouvernements et le Président de la République se respectent, évidemment, se maîtrisent pour que les conflits soient réglés calmement et sans passer sur la place publique. Il faut qu'ils communiquent et qu'ils partagent les informations. Il serait désastreux - cela a été évité par le passé, et ce le sera cette fois-ci, j'en suis sûr - que les deux donnent des informations à des chefs d'Etat qui soient différentes. Il faut qu'ils partagent clairement les compétences, en particulier pour ce qui concerne les nominations, la politique économique, la politique européenne. Il faut qu'ils sachent très exactement ce qu'il faut mettre en commun, ce qui est de compétence commune. Pour ma part, je crois qu'aujourd'hui, la frontière entre politique intérieure et politique étrangère a un peu changé, puisqu'une grande partie de la politique européenne a basculé de la politique étrangère vers la politique intérieure.

J.-P. ELKABBACH : Le Président de la République nomme le Premier ministre. On le verra probablement dans la journée. A-t-il son mot à dire sur la désignation des ministres ?

J. ATTALI : Non. Encore une fois, la Constitution prévoit que le Premier ministre propose un gouvernement au Président de la République qui l'approuve. Telle est la règle. La tradition a voulu que, dans les deux fois précédentes, le Président de la République soit consulté, informé plus encore sur le choix du ministre des affaires étrangères.

J.-P. ELKABBACH : De la défense aussi ?

J. ATTALI : On peut dire essentiellement des affaires étrangères.

J.-P. ELKABBACH : Dans Verbatim II, vous rappeliez que c'était le cas pour les affaires étrangères, la défense et mène l'Intérieur. Cela veut-il dire que le Président de la République doit tout laisser faire dans le domaine de la politique intérieure et la politique économique ?

J. ATTALI : Absolument. C'est la règle démocratique. La nouvelle majorité l'a emporté, y compris dans des questions qui sont de sa compétence formelle, c'est-à-dire qui impliquent sa signature, comme des décrets ou des nominations, dans la mesure où elles concernent la politique économique, la jurisprudence, c'est-à-dire ce qui a été fait deux fois, implique que le Président ait une signature liée, c'est-à-dire soit tenu d'appliquer les conséquences du vote des Français.

J.-P. ELKABBACH : Cette fois-ci, si les décisions économiques mettaient en cause une certaine conception de la politique européenne ?

J. ATTALI : Mais il n'y a aucune raison que la France, cette fois-ci comme les autres, ne parle pas d'une seule voix. Je suis sûr que L. Jospin et le Président de la République y parviendront.

J.-P. ELKABBACH : De très nombreux sommets sont prévus dans les semaines qui viennent.

J. ATTALI : Il faudra aller vite, à la fois en politique économique, puisque les questions d'équilibre budgétaire doivent très vite se voir avec l'audit qui va se faire, et en termes de politique étrangère : nous avons un sommet franco-allemand la semaine prochaine, un sommet européen la semaine suivante, un sommet de l'Otan peu après et un sommet des sept dans la foulée. Dans tous ces sommets, il faudra décider avec les allemands de ce qu'on fait sur la monnaie unique, décider en Europe la réforme du traité de Maastricht, décider à l'Otan la place que la France y aura ou n'y aura pas. Donc, dans le mois qui vient, la plupart des choix importants de politique étrangère devront être décidés.

J.-P. ELKABBACH : Qui parle, prépare ces sommets ?

J. ATTALI : La préparation des sommets se fait, pour ce qui est du sommet des sept, par le représentant personnel du chef de l'État, en coopération avec le Premier Ministre et avec les ministres concernés, comme ce fut le cas lorsque j'avais eu à le faire, et en coopération étroite et en accord total. C'est cela, servir la République, ce dont L. Jospin a parlé hier, c'est-à-dire la respecter et faire en sorte que son image soit la plus grande possible et qu'elle soit la plus puissante possible à l'étranger.

J.-P. ELKABBACH : C'est la première cohabitation dans ce sens. Peut-être y aura-t-il de nouvelles règles que les deux hommes inventeront.

J. ATTALI : Ce sera effectivement une cohabitation d'un type nouveau qui dépendra beaucoup de la personnalité des deux hommes.

J.-P. ELKABBACH : Le temps du Président de la République est-il désormais un temps différent ?

J. ATTALI : Le temps du Président de la République est toujours différent de celui du Premier Ministre : il est plus lent ; il doit décider à intervalles beaucoup moins rapides. Cette fois-ci encore plus, il aura beaucoup plus d'intervalles entre les décisions importantes qu'il aura à prendre et qui concernent l'essentiel pour lui.

J.-P. ELKABBACH : Le Président de la République doit donc savoir s'ennuyer ?

J. ATTALI : Cela a toujours été le cas.