Interviews de M. Claude Evin, ministre de la solidarité de la santé et de la protection sociale, à RTL le 12 juin et Europe 1 le 2  juin 1990, sur la lutte contre le SIDA, le projet de loi relatif au tabac et à l'alcool, la règlementation des tranquillisants et le déficit de la sécurité sociale.

Prononcé le

Intervenant(s) : 

Média : RTL - Europe 1

Texte intégral

12 juin 1990
RTL

Q. : La sécurité sociale affiche un nouveau déficit. 9 milliards, c'est grave ?

R. : Il faut savoir que 9 milliards, c'est sur une somme globale de 1 000 milliards. Naturellement, il faut remédier à cette situation, parce que 9 milliards, c'est toujours 9 milliards de trop, mais arrêtons de toujours dramatiser les comptes de la sécurité sociale. D'autant plus que je rappelle que ce sont à chaque fois des prévisions, et que la France a une caractéristique par rapport à l'ensemble des autres pays au monde, c'est qu'en France, on commence d'abord par soigner, par verser des pensions de retraite et on calcule après. Ce n'est pas étonnant qu'on ne tombe jamais tout à fait juste. Je répète 9, 10 milliards sur 1 000 milliards de francs, c'est quand même relatif.

Q. : Vous avez tout de même vainement tenté de modérer l'inflation des dépenses. Il semble que vos instructions n'aient pas été suivies !

R. : C'est une préoccupation sans cesse renouvelée. J'ai en effet depuis deux ans que j'assume la responsabilité de ce ministère, dans différents domaines, maîtrisé l'évolution de la défense. Que ce soit en ce qui concerne l'évolution des revenus de certaines professions médicales (je pense aux biologistes, je pense aux pharmaciens), que ce soit aussi un certain nombre de prescriptions. Mais c'est vrai qu'il faut sans cesse le renouveler. Une étude de l'INSEE vient d'être publiée. Elle montre que, depuis vingt ans, le secteur de consommation des familles dans lequel la progression a été la plus rapide, c'est le secteur de la santé. Bien avant la nourriture et l'habillement. Ça va continuer. Les Français veulent se soigner toujours de plus en plus. Ça ne veut pas toujours dire de mieux en mieux. Ce n'est pas parce qu'on consomme beaucoup pour sa santé qu'on est bien soigné. Mais, c'est vrai qu'il y a une évolution culturelle dans notre société, dont il faut tenir compte. Simplement, moi je souhaite que ça ne progresse pas trop vite si on veut continuer de faire payer ses dépenses de santé - ce qui est normal - par la sécurité sociale. Donc, dépensons ce qui est efficace pour la santé de gens et ce qui n'est pas efficace ne doit pas être pris en charge par la sécurité sociale. C'est la politique que je développe.

Q. : Est-ce que vous allez en venir à la cotisation de solidarité ?

R. : La cotisation sociale de solidarité, c'est quoi ? C'est d'abord une autre manière de financer la Sécurité Sociale. La Sécurité Sociale est en effet financée sur l'activité du travail, sur les salaires. Paradoxalement, elle est financée plus encore sur les bas salaires que sur les revenus moyens ou les hauts revenus. On prélève sur des salaires plafonnés, en dessous de l'ordre de 8 000 francs à peu près. Depuis vingt ans où en a continuellement augmenté les cotisations sociales, on a fait peser beaucoup plus sur les bas salaires que sur les autres. Cela doit changer. On doit modifier le mode de financement de la Sécurité Sociale. Moi, je souhaite qu'elle ne soit plus simplement financée sur les salaires, mais sur l'ensemble des revenus. Je crois qu'ainsi, non seulement on mènera une politique de réduction des inégalités, mais qu'en plus, c'est la meilleure manière de garantir le financement de la Sécurité Sociale à terme. Moi, comme ministre de la Sécurité Sociale, je veux pouvoir garantir les Françaises et les Français que leur retraite sera assurée et que leur système de santé continuera d'être financé.

Q. : Il y a déjà le 0,4 % de prélèvement sur les revenus et le 1 % sur le capital !

R. : Cela nécessite que l'on réfléchisse à l'augmentation des dépenses. Je vous le disais tout à l'heure les Français ont choisi, eux, de dépenser plus pour la santé que de dépenser pour leur habillement ou pour leur nourriture. Moi je souhaite qu'ils dépensent moins. Parce que, naturellement, ça prélèverait moins sur les cotisations sociales. Et j'essaie de développer cette politique. Un exemple : la consommation des médicaments. On consomme en France deux fois plus de médicaments qu'en RFA. On consomme trois fois plus de médicaments qu'en Grande-Bretagne. Est-ce qu'on peut dire pour autant qu'on se porte deux fois mieux qu'en RFA ? Je ne le pense pas. Parce que non seulement ça a des effets économiques de consommer trop de médicaments. En plus, ça a des effets nocifs pour la santé. Donc, il faut réduire de tels comportements, les modifier, ce sera sur une période longue, c'est un travail sans cesse renouvelé qu'il faut reprendre tous les jours, tous les jours.

Q. : Vous avez décidé d'interdire la pub pour le tabac et pour l'alcool. Est-ce vraiment une décision efficace : en Union soviétique, il n'y a pas de publicité ni pour la vodka ni pour les cigarettes et pourtant, les Russes boivent comme des trous et fument comme des pompiers !

R. : Ce que je veux, c'est veiller à ce que les jeunes ne commencent pas à fumer, ne commencent pas à boire. Regardez la publicité telle qu'elle est faite aujourd'hui : ma chemise contre une bière ! Ça cible exactement les jeunes. La vodka, ça cible effectivement les jeunes couples. Toutes ces publicités sont faites pour que les jeunes commencent à fumer et à boire. On constate dans notre pays que, globalement, c'est vrai. La consommation de tabac ou d'alcool, globalement, ne diminue pas. Elle n'augmente pas non plus d'ailleurs considérablement. Mais qu'est-ce qu'on constate ? C'est que, de plus en plus, les jeunes commencent à fumer très tôt, et que la consommation d'alcool et particulièrement de bière est importante chez les jeunes. 90 % de fumeurs adultes ont commencé à fumer avant l'âge de vingt ans. Donc, si on veut vraiment mener une politique de santé publique (il y a 100 000 personnes qui, chaque année, meurent des suites de la consommation de tabac et d'alcool), il faut qu'on commence par empêcher les jeunes de fumer.

Q. : Cette suppression de la publicité a des conséquences économiques.

R. : D'abord, si la publicité ne modifie pas les comportements et n'accroit pas la consommation, je ne comprends pas que les publicités, que les producteurs, que les industries du tabac et de l'alcool font autant de publicité si cela n'a aucun effet. Il faut quand même qu'ils soient cohérents. Je ne crois pas beaucoup à la philanthropie dans ce domaine. Quand je vois M. Arnaud, président de Louis-Vuitton et Moët-Hennecy, je ne pense pas que ce soit le premier défenseur des producteurs de vins de Corbières. D'ailleurs, les vins de Corbières, eux, n'ont jamais les budgets publicitaires qui leur permettent de faire autant de publicité que tel ou tel vodka, ou telle ou telle bière. La publicité ne va pas pour la défense de produits de qualité, elle a tendance à augmenter la consommation, particulièrement chez les jeunes, et, cela, moi je ne souhaite pas. Parce que je suis attaché à la santé des gens.


25 juin 1990
Europe 1

Q. : La Conférence de San Francisco sur le SIDA est terminée. Vous n'y êtes pas allé pour protester contre la discrimination qui est faite à l'entrée de l'Amérique contre les séropositifs. Fait-elle à votre avis progresser la lutte contre le Sida. Et on a entendu un docteur français, Rosenbaum dire : il n'y a pas de vraie politique du Sida en France. C'est vrai ?

R. : Je constate que M. Rosenbaum doit être un des seuls à s'exprimer de cette sorte.

Q. : Et quand il révèle qu'il n'accueille plus de malades dans son hôpital parce que son service est saturé, est-ce acceptable ?

R. : Je ne pense pas que ce soit la réalité. M. Rosenbaum a la possibilité au sein des établissements de l'assistance publique de Paris dans lequel il se trouve d'accueillir les malades du Sida.

Q. : Donc il n'y a pas d'inquiétudes ?

R. : Pas d'inquiétude, mais on a une augmentation du nombre de malades, ce qui est malheureusement lié au fait que nous n'avons pas encore trouvé que ce soit en France ou dans d'autres pays de traitement fiable. Mais nous donnons des moyens supplémentaires aux établissements hospitaliers pour qu'ils continuent d'accueillir naturellement les malades.

Q. : Il y a plus de malades cette année qu'en 89 ?

R. : Ça progresse régulièrement, moins vite mais la maladie continue de progresser.

Q. : Croyez-vous au vaccin contre le Sida ?

R. : Difficile de dire si j'y crois présentement, les recherches menées ont pour but de rechercher un vaccin comme un traitement et je souhaite que les chercheurs puissent effectivement trouver.

Q. : Vous donnez l'impression de croire qu'on supprime une maladie ou un mal social si on n'en parle pas : plus de Sida, de cancer, de délinquance, d'inégalités, de Le Pen, silence, on escamote un problème.

R. : Mon problème n'est pas de l'escamoter, au contraire il est de la traiter, ne confondons pas les choses. On parle du Sida et on dit : le Sida ça se transmet par le sang, le sperme. Et j'ai mené des campagnes, j'ai été le premier ministre de la Santé à mener des campagnes pour le port du préservatif et le mener à la TV. Alors qu'on ne me fasse pas ce genre de reproches. L'ensemble de la communauté scientifique - il y a plus de 350 professeurs de l'Académie de médecine qui m'ont apporté leur soutien, l'Académie des Sciences à l'unanimité s'est exprimée favorablement au texte que je viens de présenter, le Parlement européen a voté à la majorité un accord pour la suppression de la publicité sur le tabac. Vous voyez que le combat que je mène est un combat qui a été salué en France, et je remercie ceux qui me soutiennent - mais ce n'est pas un combat franco-français ; mais dans le cadre de la stratégie de l'OMS et de la CE, c'est bien dans ce sens que je vais en effet.

Q. : Les sociétés des Vins de France vous adresse ce matin, une lettre ouverte dans le Figaro ?

R. : Je n'ai jamais considéré qu'un texte suffirait à lui seul pour résoudre tous les problèmes. Le problème de l'alcoolisme est plus compliqué. C'est un problème de comportement. En ce qui concerne les producteurs de vin, aujourd'hui la publicité sur les alcools ne bénéficient pas aux producteurs de vin. Ceux qui font le plus de publicité sur les alcools ce sont les alcools durs. Dans les propositions que nous faisons, nous maintiendrons l'information sur les lieux de production. Nous tenons compte de la réalité économique de notre pays.

Q. : Votre projet de loi ne concerne pas la presse pour adultes. Est-ce que vous savez que les jeunes lisent plus la presse adulte qu'ils n'écoutent les radios généralistes.

R. : Je souhaite que nous puissions tenir compte de la réalité du comportement des jeunes. Moi, je suis éventuellement pour interdire l'ensemble de la publicité si c'est ce que vous proposez. Nous allons en débattre cet après-midi. Je pense qu'il nous faut maintenir une information concernant un certain nombre de produits, notamment les produits de qualité. Je souhaite, dans tous les cas, que l'intérêt de santé publique prime.

Q. : Votre loi frappe les radios en les amputant d'une part de leurs ressources ?

R. : Le chiffre d'affaire de la publicité augmente de 13 %/an. La publicité sur les alcools et les tabacs représente 2 % à 3 %.

Q. : La proposition qui consiste à différencier la réglementation en fonction de la structure de l'audience ?

R. : C'est Mme S. Veil qui a commencé en 1976 à prôner la première législation sur le tabac, et ce que je sais, c'est que la réglementation sur le tabac est continuellement détournée. On a interdit en France, la publicité sur les produits du tabac, on a fait une publicité sur les allumettes et les briquets. On a interdit la publicité sur les allumettes et les briquets, on invente des publicités sur les agences de voyages. Je regrette que les professionnels, depuis 15 ans, ont toujours essayé de ridiculiser les Pouvoirs publics. Ils portent la responsabilité de la situation dans laquelle on se trouve.

Q. : Pour vous, l'État c'est pas seulement l'interdit et la vertu ?

R. : Il m'arrive de boire du vin. Il m'arrive même de fumer un bon cigare. Ne confondons pas un vrai débat de santé publique qui correspond à l'ensemble des professionnels de santé, des médecins, ne confondez pas cet intérêt de santé de mes concitoyens avec le type de débat que vous voulez poser.

Q. : La réglementation des tranquillisants ?

R. : Je souhaite que les tranquillisants soient prescrits sur avis médical. En France on consomme deux fois plus de tranquillisants qu'en Allemagne, trois fois plus qu'en Grande-Bretagne.

Q. : Les Rocardiens souhaitent que les années 93-98 deviennent des années Rocard ?

R. : Pour le moment, c'est les années de l'ensemble des hommes de progrès dans ce pays. Il y a M. Rocard et il y en a bien d'autres. Le temps viendra où j'espère que M. Rocard jouera aussi un autre rôle dans ce pays. Mais ce temps n'est pas encore venu.

Q. : Cet après-midi vous présentez à l'AN votre projet de loi qui interdit la publicité pour le tabac et les alcools. Il a déclenché un tir de protestations des professionnels, publicitaires, consommateurs, des politiques. Vous dites à la Revue Stratégies qui sort jeudi : les débats se prolongeront à l'automne.

R. : Le débat parlementaire s'appuie sur plusieurs lectures. Aujourd'hui c'est une première lecture, puis il ira au Sénat sans doute à la session d'automne, et nous aurons d'autres lectures. Tout débat parlementaire conduit à l'amendement. Quelle est ma préoccupation ? C'est qu'il y a cent mille personnes, chaque année, qui meurent des conséquences d'une trop forte consommation de tabac ou d'alcool. L'OMS et l'Europe, tout le monde considère que la publicité joue un rôle important notamment chez les jeunes. C'est donc à cela que je m'attaque. Que cela provoque débat, cela ne m'a jamais étonné.

Q. : Mais la suppression de la publicité : les pays nordiques et quelques autres a peu d'effet sur l'alcoolisme.

R. : Ce n'est pas vrai. Vérifiez vos informations. La suppression de la publicité seule, non. Mais je suis engagé dans un plan global de santé publique et de prévention et la publicité n'est qu'un des éléments de ce plan. En ce qui concerne le tabac, on constate que dans tous les pays dans lesquels il y a eu suppression de la publicité, alliée à une augmentation du prix du tabac, nous avons assisté à une diminution de la consommation de tabac. C'est une réalité.

Q. : pensez-vous qu'il faille interdire la vente de tabac aux mineurs de moins de 16 ans ?

R. : Mon problème est moins d'interdire que de changer les comportements. Que cible la publicité ? Les jeunes. Ceux qui n'ont pas encore commencé à fumer. Et qu'est-ce qu'elle leur propose ? L'évasion, l'aventure, de faire comme les grands et donc joue sur les comportements des gens. Donc mon souci est plutôt de modifier cela que de dire : on va interdire ce qui ne serait pas nécessairement applicable.

Q. : Mais on a l'impression que vous vous attaquez aux apparences. C'est un peu Tartuffe…

R. : C'est pas du tout ça. Prenons un exemple. Ma chemise contre une bière. Qu'est-ce qui est recherché en disant cela ? C'est bien à cibler des jeunes et à leur faire toucher du doigt qu'ils peuvent vraiment être différents, pouvoir s'éclater en consommant une bière. Qu'est-ce que je constate ? C'est que l'alcoolisme chez les adolescents est un alcoolisme à la bière. Je ne peux pas accepter cela. Moi ma préoccupation c'est la santé des jeunes.

Q. : Pourquoi vous ne vous attaquez pas carrément à l'interdiction du tabac : production et consommation ?

R. : Parce que je recherche l'efficacité. Tous les interdits sont continuellement détournés et mon problème n'est pas de me donner bonne conscience. Là je serais un Tartuffe. Me donner bonne conscience en interdisant la consommation de tabac. Mon souci est de modifier les comportements des gens. La publicité joue sur les comportements.