Texte intégral
Que sont devenus quatre résistants trotskistes ?
Une cinquantaine de personnalités, considérant que des communistes sont responsables de l'exécution, dans un maquis, de quatre résistants, interpellent le secrétaire national du CPF ; Robert Hue leur répond.
À l'origine du courrier adressé à Robert Hue, Albert Demazière, quatre-vingt-un ans. Responsable en 1943 du Parti ouvrier internationaliste, il est le seul survivant des cinq militants trotskistes qui s'étaient évadés de la prison du Puy-en-Velay, en compagnie de soixante-quinze autres prisonniers, le 2 octobre de cette année-là.
Il affirme que, « deux semaines plus tard », ses quatre camarades – Pietro Tresso (fondateur du PCI avec Gramsci), Pierre Salini-Ségal, Abram Sadek et Jean Reboni, tous par ailleurs, condamnés par les sections spéciales de Vichy – ont été assassiné au maquis Wodli, « en exécution d'ordres venus de plus haut ». Et il écrit, appuyé par une cinquantaine de personnalités (1) : « Quatre crimes de sang, dont le PCF des années noires n'était nullement innocent. »
« Après la Libération, ajoutent les signataires, de longues années passent encore, le mutisme est parfait non seulement chez les auteurs du drame, mais encore chez les spectateurs. » Ils interpellent le secrétaire national du PCF au sujet de son livre « Communisme, la mutation » : « Pourquoi démystifier (le stalisme et ses crimes – ndlr) quand il s'agit de la Russie et entretenir la légende quand il s'agit de la France ? »
Ils demandent à Robert Hue de poser « à ce propos, les questions nécessaires » et de donner « aux historiens les réponses qu'ils attendent ».
Nous publions ci-dessous la réponse que leur a adressé Robert Hue.
(1) Parmi lesquelles : Jean-René Chauvin, Paul Parisot, François Fetjo, Claude Pennetier, Julien Dray, Laurent Schwartz, Alain Lipietz, Maurice Nadeau, David Rousset, Germaine Tillon, Mosco, Marie-Josée Chombard de Lauwe.
Date : 10 mai 1996
Source : L'Humanité
La réponse du secrétaire national, du PCF
J'ai lu votre lettre avec beaucoup d'intérêt et d'émotion. Elle touche, en effet, à une période qui m'est chère, comme elle est chère au coeur des communistes. Elle concerne des hommes et des femmes qui, aux heures sombres de l'Occupation, n'ont pas hésité à s'engager avec courage dans le combat contre la barbarie nazie et le régime collaborateur de Vichy.
J'ai pour habitude constante, moi qui suis né après la guerre, de m'incliner avec respect et admiration devant la mémoire de toutes celles et tous ceux qui, quel qu'en fut pour eux le prix, ont participé aux glorieuses activités de la Résistance. Il va de soi que je le fais sans considération des idées des uns et des autres – qu'ils aient cru au ciel ou n'y aient pas cru, selon les vers du poète –, même si je n'ignore pas que parmi eux figurent beaucoup de membres du PCF.
Quatre de vos camarades, militants trotskistes, engagés dans ces combats sont morts dans des conditions non encore élucidées. Vous souhaitez savoir comment ils sont tombés. Me permettez-vous de vous dire que je m'associe pleinement à ce souhait de vérité. Je le fais en toute sincérité pour vos camarades comme je le ferais tout autant pour d'autres, partageant d'autres convictions quelles qu'elles soient. Tout simplement parce que la vérité, dès lors qu'elle est dûment établie, me paraît préférable à l'ignorance, au mensonge, aux allégations, aux suspicions, aux rumeurs. Et puis, il s'agit de vies humaines et cette considération passe, pour moi, avant tout.
Je n'ignore pas ce que furent les rapports conflictuels entre militants communistes et militants trotskistes au cours de notre histoire. Que puis-je en dire, sinon que les temps ont heureusement changé. Mais faut-il conclure du fait bien réel que Staline a fait assassiner Trotski qu'en conséquence, la mort de vos camarades trotskistes dans un maquis français ne pourrait qu'être l'oeuvre… de communistes français ? Cette façon d'écrire l'Histoire – à laquelle, hélas ! des communistes ont aussi cédé – n'a que trop fait de ravages durant toute une période… Je souhaite vivement qu'elle n'ait plus cours aujourd'hui.
Vous recherchez la vérité sur la mort de vos camarades. C'est légitime. Je souhaite que vous parveniez à l'établir. Vous avez bien voulu reconnaître qu'un tel désir de vérité habite également les pages que j'ai consacrées au stalinisme dans mon livre. En effet, « une vérité, même dérangeante, même difficile à supporter », comme vous l'écrivez, ne me ferait pas reculer, dès lors qu'elle serait la vérité. C'est pourquoi, je suis profondément choqué par les insinuations laissant entendre qu'une sorte de consigne de silence pourrait être donnée par la direction du Parti communiste à ceux de ses membres qui sauraient comment les choses se sont réellement passées. Que la vérité soit recherchée, mais, de grâce, qu'on ne la décrète pas avant de l'avoir fondée et de l'avoir démontrée. L'honneur de tous les résistants, l'honneur de mes camarades communistes tombés dans les combats libérateurs – qui furent des victimes et non des bourreaux – l'exige. Et je me fais un devoir de répondre à cette exigence.