Interview de M. Jacques Chirac, président du RPR, à Antenne 2 le 20 juin 1991, sur l'immigration à la suite de ses propos sur "le bruit et l'odeur" occasionnés par les immigrés.

Texte intégral

INVITES

J. CHIRAC

Q : Un cas tel que celui que vous citiez est tout à fait exceptionnel.

Bien entendu, il est exceptionnel, pas tout à fait exceptionnel, je peux vous en porter plusieurs témoignages. Mais le problème n’est pas là. Le problème est d’une autre nature. Ce que j’ai voulu indiquer en apportant le témoignage que j’ai recueilli en tant que maire de Paris, visitant les quartiers difficiles de ma capitale constamment, ne serait-ce que pour éviter les difficultés ou les problèmes, ce que jusqu’ici j’ai réussi à faire. Ce que j’ai voulu faire, c’est apporter un témoignage pour montrer qu’il y a un vrai problème, qu’il y a une sorte d’exaspération qui monte, et que si l’on ne fait rien pour comprendre nos compatriotes, nos concitoyens, pour les entendre, pour tenter d’apporter des solutions à ces problèmes, alors ceux-ci vont se durcir, et les difficultés seront de plus en plus grandes. Je ne fais pas mien, bien entendu, le témoignage que j’ai rapporté, mais je l’ai à des centaines d’exemplaires, chaque fois que je vais dans ces quartiers difficiles. Alors cela mérite tout de même autre chose que la langue de bois avec laquelle on a l’habitude de parler de ces problèmes. Et je demande simplement si dans notre pays, nous pouvons parler aujourd’hui des problèmes d’immigration sans être l’objet d’une espèce de terrorisme intellectuel, si on peut en parler avec des mots vrais, tels que les gens le ressentent.

Q : Fallait-il rapporter ces mots aussi crûment ?

Moi je veux bien qu’on se cache derrière son doigt, qu’on ne veuille pas entendre ce que disent les gens, si encore le gouvernement faisait quelque chose, si l’on prenait des mesures, si l’on faisait une véritable politique d’intégration, si l’on sauvegardait les intérêts de ceux des plus nombreux qui sont là et dont nous avons besoin, oui je pourrais être plus indulgent. Mais on ne fait rien, le gouvernement Rocard n’a rien fait, moi je suis allé à Matignon, convoqué par M. Rocard avec tous les dirigeants politiques de notre pays pour parler de ces problèmes, rien n’a été fait. Alors c’est devenu difficile.

Q : Donc c’est à dessein que vous avez choisi un cas excessif, pour attirer l’attention sur ce problème ?

C’est pas tellement pour attirer l’attention sur le problème de l’immigration, c’est pour dire que nous avons des concitoyens qui sont tous les jours en butte à des difficultés de moins en moins supportables, et que si l’on ne prend pas des mesures pour atténuer ces difficultés, ce que je fais constamment, ce que je fais par la concertation, ce que je fais à la Goutte d’Or, dont je parlais puisque c’est là que se situe le témoignage que j’ai rapporté, que je ne fais pas mien, je le répète, si l’on ne fait pas ce qu’il faut, nous sommes sûrs d’avoir des tensions de plus en plus fortes.

Q : Mais certains mots peuvent choquer, M. Dhamani vous demande des excuses, que lui répondez-vous ?

J’ai beaucoup d’estime pour M. Dhamani, qui essaye d’apporter une contribution à une meilleure politique de compréhension, de convivialité, d’intégration à laquelle je souscris tout à fait. Il n’en reste pas moins que les faits sont les faits, et que je considère que nous ne devons pas rester dans un langage de bois, parce que plus personne ne fait rien, et la situation empire. En revanche, et je ne veux polémiquer naturellement avec personne, mais quand j’entends qu’on en profite pour me faire une espèce de procès en sorcellerie, ça je le refuse. Parce que je ne peux pas admettre que quiconque mette en cause le respect que j’ai, mes convictions, dans le domaine des droits de l’homme ou dans le domaine du racisme.

Q : Beaucoup disent que vous cherchez à récupérer l’électorat d’extrême droite.

Le sujet est suffisamment sérieux pour que l’on évite deux dangers. La polémique, et je n’ai l’intention de polémiquer avec personne, et l’approche électorale, d’ailleurs très prématurée de ce problème. Moi, je vois ce qui se passe dans ma ville. Je vois ce qui se passe dans un certain nombre de banlieues. Je vois comment les choses sont ressenties dans l’ensemble de la France, même là où les problèmes ne se posent pas, parce que la télévision apporte l’information à chacun. Et je vous dis que si nous ne prenons pas des mesures pour limiter les effets de l’immigration, pour lutter contre l’immigration clandestine, pour faciliter l’intégration de ceux qui sont chez nous, alors nous allons avoir une explosion. Et personne n’en sortira indemne. Les premières victimes seront d’ailleurs les étrangers en situation régulière, qui travaillent, qui sont intégrées, sont chez nous, et qui seront les victimes des réactions des autres. Alors ce que je dis est casse-cou, et ce n’est pas en ayant toujours ce même langage, derrière un confort personnel ou une idéologie que l’on alertera réellement des pouvoirs publics qui ne veulent rien faire. C’est pour ça que j’ai décidé de dire les choses telles que les gens les disent. Je crois qu’un homme politique doit être à l’écoute des Français, je m’efforce de l’être, je sors beaucoup, je vois beaucoup, j’écoute beaucoup, et je peux vous dire que ce témoignage que vous récusez ou que vous accusez ou que certains accusent, est un témoignage que vous pouvez entendre des centaines de fois tous les jours lorsque vous allez dans les quartiers en question.

Q : Après avoir repris le témoignage de Français que vous connaissez, quelle est la réponse de l’homme politique, les réponses qui pourraient faire cesser cette situation ?

Elles sont articulées autour de deux idées, d’une part, il faut maîtriser l’immigration, je ne dis pas la supprimer, c’est matériellement impossible.

Q : Les socialistes disent la même chose.

Oui, mais ils ne le font pas. La preuve, les chiffres publiés par le gouvernement lui-même et qui montrent qu’en 88 et 89, probablement en 90, aux différents titres, l’immigration a considérablement augmenté. Donc, d’abord maîtriser ces flux, Deuxièmement, renoncer, sauf pour ceux qui sont installés chez nous et pour une certaine durée, au regroupement familial. Nous n’avons plus les moyens d’accueillir ces gens. Tout à l’heure, on vous disait que c’était un cas tout à fait exceptionnel, quelqu’un qui gagnait beaucoup d’argent, je peux vous en donner un certain nombre. Voilà le cas, et c’est un parmi beaucoup d’autres d’un père qui avec quatre épouses et 20 enfants touche 57 819 francs, sans travailler.

Q : Que faut-il faire dans ce cas précis ?

Dans ce cas précis, il ne faut rien faire, il est là, il a ses droits, c’est ainsi, il a 20 gosses, on ne va pas mettre 20 gosses sur le trottoir, par-dessus le marché je les ai logés. Il faut arrêter le regroupement familial, sauf lorsqu’il s’agit de gens qui s’installent pour une longue durée, pour travailler chez nous. Il faut revoir complètement le droit d’asile, il faut une réforme, la plupart des gens qui viennent au titre du droit d’asile n’ont aucune raison de bénéficier de cet avantage. Il faut ouvrir le débat, que nous n’éviterons pas, sur le droit de tous les étrangers aux prestations sociales, qui ne soient pas la contrepartie des cotisations.

Q : Qui est à l’origine du regroupement familial ?

Oui, je le sais, c’est un gouvernement que j’ai présidé, vous avez tout à fait raison de le souligner, mais c’était une autre époque et c’était dans certaines circonstances. C'est-à-dire pour des gens qui viennent longtemps, il est bien évident que quelqu’un qui vient longtemps, enfin nous sommes des gens civilisés, nous respectons le droit de ces gens et par conséquent on ne pas leur interdire, nous ne sommes pas une dictature, d’amener leur famille, mais il ne faut pas que cela devienne un système pour bénéficier de prestations sociales. Nous avons une espèce de pompe aspirante, notamment par les prestations sociales, il faut avoir ce débat, doit-on obligatoirement donner les mêmes prestations sociales, je parle de celles qui ne sont pas la contrepartie d’une cotisation, à tout le monde. Il faut réformer le code de la nationalité. Le Sénat l’a voté, il faut le faire. C. Pasqua a eu raison de dire, il faut avoir une vraie politique d’aide au développement dans les pays qui en ont besoin. Car il est bien évident que si l’on ne veut pas avoir un afflux d’étrangers, il faut aider ces étrangers à travailler, à trouver de l’emploi, à s’épanouir chez eux. Il faut cesser de parler du vote des immigrés, ce qui n’est pas constitutionnel. Mais ce qui est une incitation permanente à des réactions politiques de la part des gens qui en ont assez. Bref il faut dépassionner les choses, c’est vrai, mais il faut également prendre en main ces problèmes.

Q : Les immigrés sont-ils les seuls vrais responsables du sentiment d’insécurité réel qui existe ?

Mais bien sûr que non. Personne ne dit ça, à part les extrémistes naturellement. Que se passe-t-il dans les banlieues, c’est un phénomène nouveau, qui date d’une dizaine d’années. Dans ces banlieues, il y a c’est vrai un problème d’urbanisme inadapté, mais il a bon dos aujourd’hui cet urbanisme. La vérité c’est que les racines de ce mal, c’est le chômage des jeunes, le chômage considérable. Les carences de notre système d’éducation et de formation, tout ceci s’adressant aux étrangers, aux Français, naturellement, il n’y a pas de distinction. C’est l’insécurité croissante. Quand vous pensez qu’aujourd’hui le gouvernement lui-même admet qu’il y a des quartiers où la police n’entre plus et où la loi de la jungle règne. Alors la France est-elle encore un Etat de droit, et enfin c’est vrai une immigration excessive et qui provoque d’abord entre immigrés eux-mêmes des réactions d’hostilité et des réactions de racisme, qui, je le répète, commence toujours entre immigrés d’origines différentes, avant d’impliquer des Français d’origine.

Q : Est-ce que la politique de la Ville de Paris en matière d’urbanisation ne contribue pas à rejeter des populations immigrées en dehors de la capitale et à constituer ce que l’on appelle des ghettos ? 

Mais aucun chiffre, aucun témoignage ne vous permet d’étayer cette affirmation. Je prends un exemple, puisque c’est à l’origine de cette petite affaire. La Goutte d’Or, nous avions un quartier tout à fait pourri, je veux dire pourri sur le plan de l’urbanisme, de l’architecture, des maisons, avec une population que vous connaissez. Nous avons engagé depuis maintenant dix ans, et ça se termine, une politique qui a consisté à reconstruire tout ce qui devait l’être, à moderniser, à équiper, dans une concertation permanente, en particulier avec les jeunes, nous avons une permanente concertation avec les jeunes, et nous ne distinguons pas naturellement les jeunes selon qu’ils sont étrangers, immigrés ou Français. Et nous avons relogé dans les immeubles neufs que nous avons construits, ou réhabilités, tous ceux qui y étaient logés avant. Personne n’est parti, à quelques exceptions près, pour des raisons personnelles…

Q : C’est pour relancer le débat que vous avez utilisé ces mots hier ?

Ce n’est pas pour relancer le débat, il se relance actuellement et je crois qu’aujourd’hui nous devons écouter davantage. Les hommes politiques doivent écouter davantage le peuple, avoir une autre notion de la France, servir les idées de liberté et de justice. Cela implique une capacité d’écoute, de compréhension et de dialogue, et de sortir un peu de la langue de bois dans laquelle nous sommes trop souvent enfermés.

Q : Cela veut-il dire qu’il faut aussi suivre certains mauvais instincts de certains Français ?

Je ne suis pas du tout de ceux qui veulent suivre des mauvais instincts. Mais je n’ai pas non plus l’intention de me laisser impressionner par une sorte de terrorisme ambiant. Je dirai ce que je pense, parce que je crois que c’est servir le pays que d’être franc avec l’opinion publique.

Q : Rapidement, que pensez-vous de la méthode Cresson ?

Un peu tôt pour porter un jugement. Je n’ai pas vu encore beaucoup de choses se faire. Ce que je dirais en revanche, c’est que les trois années qui se sont écoulées ont été trois années gaspillées pour la France. On a gaspillé notre temps, notre énergie et notre argent. Le gouvernement Rocard a trouvé des caisses pleines, il laisse à Mme Cresson des caisses vides, et elle est obligée d’augmenter les impôts ou les cotisations sociales. Il avait la possibilité grâce aux ressources et aussi à la conjoncture d’avoir une politique nous permettant, par la diminution des charges, de nous préparer mieux aux échéances européennes et de créer des emplois, ce qui était commencé en 86, 87, 88, il n’a rien fait. Ca a donc été les trois années des chances perdues.

Q : Vous défendez Mme Cresson ?

Je ne la défends pas, c’est pas dans ma vocation, mais au bout d’un mois, il est difficile d’attaquer un Premier ministre. Tout ce que je constate, c’est qu’elle a pris une lourde succession. Et dans ses propos, je note qu’elle fait partie des déçus du rocardisme, c’est le moins qu’on puisse en dire.

Q : Est-ce que la France est déjà en période électorale ?

Non, je ne crois pas. Mais en revanche, elle était un peu en période d’encéphalogramme plat depuis trois ans et notamment les deux dernières années, ce qui est dangereux lorsqu’on a les échéances que nous avons à court et moyen terme, et par conséquent il n’est pas mauvais que le débat rebondisse un peu.   

(Invité de H. Sannier et R. Arhab A2 – 20 h 00)