Interviews de M. Edouard Balladur, député RPR, à RMC le 22 janvier 1999 et à France 2 le 21 février, sur la préparation des élections européennes par l'opposition, notamment la stratégie de l'Alliance, les privatisations et la réduction du temps de travail.

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RMC – vendredi 22 janvier 1999

RMC : Vous allez, en sortant des studios, prendre un avion pour Nice.

Édouard Balladur : Oui.

RMC : Vous allez vous rendre dans cette ville pour une réunion avec des élus et vous aurez face à vous des RPR, des gens de Démocratie libérale et des gens de l'UDF.

Édouard Balladur : Oui, absolument !

RMC : Par les temps qui courent, c'est assez rare. Est-ce un acte de foi dans l'Alliance ? Ou bien croyez-vous vraiment que l'Alliance a une vie politique devant elle ?

Édouard Balladur : Vous me dites : est-ce que l'Alliance va durer ? Je réponds : je l'espère.

RMC : Malgré les turbulences récentes ?

Édouard Balladur : Malgré les turbulences récentes. Je pense que chaque chose reprendra sa place, et sa juste place, le moment venu. Je crois que l'union de l'opposition est indispensable. C'est ce qu'attendent nos électeurs. J'ai toujours été en faveur d'une liste commune et je pense que la première des choses à faire, c'est de se réunir pour essayer d'établir un projet commun.

RMC : Sur ce point, par exemple, est-ce que ce matin vous avez fait votre deuil d'une liste commune ?

Édouard Balladur : Pas encore.

RMC : Vous pensez qu'il y a un espoir ?

Édouard Balladur : Je conserve l'espoir. Je pense que le RPR et Démocratie libérale d'un côté, l'UDF de l'autre vont chacun élaborer leur projet. Si j'ai bien compris, cela se fera séparément, alors que j'aurais souhaité et beaucoup d'ailleurs – tout le monde – souhaitaient que cela se fasse ensemble. À partir de là, une fois les projets établis, si l'on constate qu'il y a de très grandes convergences entre ces projets – il peut y avoir beaucoup de points communs – peut-être qu'à ce moment-là, la conscience viendra, en tous cas je l'espère, que, finalement, ce qui peut nous diviser ou nous séparer est moins important que ce qui peut nous rassembler ou nous unir. Donc, je n'ai pas encore perdu l'espoir.

RMC : Sur ce point précis, les analyses divergent. Est-ce que vous pensez que ce serait un coup dur pour l'opposition que d'aller en listes séparées aux élections européennes ou est-ce qu'au contraire, cela permettrait finalement à toute l'opposition réunie de se retrouver l'un sur une liste, l'autre sur l'autre, et, au moment des calculs, que le total ne soit pas négatif ?

Édouard Balladur : C'est ce que fait la gauche dite plurielle. Elle aura au moins quatre listes.

RMC : Cela ne lui a pas porté tort jusqu'à présent.

Édouard Balladur : Jusqu'à présent, cela ne lui a pas porté tort. Ce n'est pas tout à fait l'attitude qui est souhaitée par nos électeurs, à droite et au centre. Et je pense qu'ils ont raison fondamentalement, et que, si nous pouvons parvenir à une liste commune des trois partis, je dirais de gouvernement de l'opposition, ce serait beaucoup mieux.

RMC : Est-ce que vous considérez comme indues les inquiétudes de certains militants européens, dont vous êtes, c'est-à-dire des militants convaincus qui bataillent pour l'Europe depuis quinze ans, qu'ils aient quelques scrupules à aller derrière Monsieur Séguin qui s'est illustré dans une bataille anti-européenne ?

Édouard Balladur : Franchement, non. Je vais vous répondre : franchement non ! Et pour deux motifs. Le premier motif, c'est Monsieur Barre qui le disait avant-hier : « si on ne s'accordait qu'avec ceux avec lesquels on a toujours été d'accord sur tous les points tout le temps, on resterait seul ». Et en second lieu, dès lors que nous arriverions à établir un projet commun ou deux projets communs qui se ressembleraient beaucoup, dès lors qu'on ne serait pas animé du désir de faire en sorte qu'ils fussent différents, l'un de l'autre, à ce moment-là, si on accepte ce projet commun, par là-même, on est en mesure d'être sur cette liste et de la conduire. Moi, je n'aime pas beaucoup les procès de personnes et les attaques personnelles.

RMC : Ce ne sont pas des attaques, mais ce sont des inquiétudes personnelles.

Édouard Balladur : Disons inquiétudes, si vous voulez. Et je considère que, dès lors qu'on serait d'accord sur un projet, il n'y aurait pas à mettre un interdit sur tel ou tel. C'est pour cela que je souhaitais qu'on commence par la discussion d'un projet commun.

RMC : Une question sur Monsieur Millon. Est-ce qu'à votre avis, Monsieur Millon a sa place un jour dans l'opposition ?

Édouard Balladur : Certains ont pu à certaines époques s'éloigner de l'opposition – ou de la gauche ou de la droite – et ensuite les rejoindre. Dès lors que l'on accepte de considérer qu'il y a une ligne générale qui est celle de l'opposition, qui est : pas d'accord avec le Front national, et pas non plus de connivence avec la gauche, dès lors qu'on accepte cette position, quelles qu'aient pu être les positions qu'on ait eues dans le passé. À mon avis, on peut passer l'éponge. Mais, il faut accepter la ligne qui a été définie et qui est parfaitement claire.

RMC : Le Premier ministre Lionel Jospin, hier, au forum de L'Expansion, au sujet du contrat de retraitement des déchets nucléaires allemands à l'usine de La Hague, a dit que la France était en droit de demander des dédommagements à l'Allemagne. Je voudrais demander au Premier ministre que vous avez été – vous connaissez ce contrat – si la France est en droit et doit demander des dédommagements à l'Allemagne ?

Édouard Balladur : Elle le doit à coup sûr car cela fait subir à la Cogema un préjudice considérable. Le contrat – je n'ai pas sa rédaction précise en tête – je serais quand même surpris que le fait qu'un client retire à un fournisseur une clientèle qui représente un chiffre d'affaires de 30 milliards de francs – si j'ai bien compris –, eh bien, normalement, cela ouvre droit à indemnités. Donc, je souhaite que la France le demande. J'observe d'ailleurs qu'il y a le même problème avec les Anglais, et que les Anglais – le ministre responsable anglais – ont dit qu'ils renverraient en Allemagne plusieurs tonnes de matières nucléaires si l'Allemagne rompait le contrat. Peut-être que c'est une attitude dont la France pourrait s'inspirer.

RMC : Le problème du nucléaire est soulevé en ce moment. Est-ce que c'est l'avenir de la politique énergétique française ou est-ce que c'est le passé ?

Édouard Balladur : Je crois que la politique énergétique française doit être une politique équilibrée et composée. Nul ne peut dire que, dans les décennies qui viennent, il faut faire ni du tout-nucléaire, ni du tout-pétrolier, ni du tout-charbonnier, ni le tout-solaire. Je trouve normal que, dans la panoplie qui assure l'indépendance – le plus qu'il est possible – énergétique de la France, le nucléaire doit conserver sa place. Laquelle ? C'est une matière à discussion. Mais je n'approuve pas du tout le fait, je dirais, de passer par profits et pertes cet effort qu'a fait la France depuis vingt-cinq ans, et qui lui a permis de surmonter les deux crises pétrolières et de fournir de l'électricité à la population dans des conditions de rentabilité parfaitement satisfaisantes.

RMC : Est-ce que vous avez été convaincu, hier, par le Premier ministre lorsqu'il a dit qu'il pensait que la crise économique n'était pas l'objet de 1999 ?

Édouard Balladur : Dans la position dans laquelle il est, et dans laquelle il s'est mise, il ne peut pas dire le contraire. Simplement, j'observe la chose suivante : c'est que tous les pays voisins – l'Angleterre, l'Allemagne – revoient à la baisse, et beaucoup plus que la France, leurs objectifs de croissance. Et que si notre croissance diminue beaucoup, le chômage recommencera à augmenter, comme les dépenses publiques, comme les déficits budgétaires. Je considère, en ce qui me concerne, que depuis dix-huit mois, le gouvernement qui est arrivé dans une période de croissance économique – de l'ordre de 2,7 % au moment des élections, il y a dix-huit mois – n'a pas utilisé cette croissance pour faire dans la société française les réformes indispensables qui sont finalement, si on résume, de deux choses : il faut alléger les charges sur les entreprises, les salaires, les revenus. Et il faut assouplir les réglementations, notamment en matière de travail, pour créer le plus d'emplois possibles. Dans ces deux domaines, le gouvernement a alourdi les charges des impôts, il n'a pas freiné suffisamment l'augmentation des dépenses publiques. Si bien que la France demeure un pays où le déficit budgétaire est, après celui de la Grèce, le plus important de l'Union européenne. Et il a ajouté des rigidités supplémentaires à travers des projets comme les 35 heures. Et on voit aujourd'hui ce qu'il en est. Pour pouvoir à tout prix afficher un succès sur les 35 heures, on intime l'ordre aux entreprises publiques de les appliquer chez eux. Mais les entreprises publiques, comme EDF par exemple, bénéficient d'un marché captif, puisque le consommateur français est obligé de se fournir en électricité à EDF, et pas ailleurs. Donc, tout cela est parfaitement artificiel et accroît les rigidités de notre économie. J'ai le regret de constater que le gouvernement ne s'est pas servi des chances que lui offrait la situation.

RMC : Une question sur l'attitude de vos électeurs : quand ils désespèrent de leurs dirigeants, vous leur donnez tort ou vous leur dites qu'ils sont lucides ?

Édouard Balladur : Je ne vais pas répondre à cette question de façon aussi simple. D'abord, je ne suis pas sûr que tous nos électeurs désespèrent de tous leurs dirigeants.

RMC : On entend remonter quand même...

Édouard Balladur : Oui, bien entendu, il y a des hauts – comme dans la chanson – vous savez, dans la vie, il y a des hauts et des bas. J'espère, je le répète que l'opposition tout entière saura prendre conscience que, pour nos électeurs et pour les intérêts de notre pays, il y a intérêt à ce qu'il y ait une droite et un centre bien organisés, solidement arrimés l'un à l'autre et unis le plus qu'il est possible, face à une gauche qui sait, elle, jouer de ses différences, parfois de ses complexités, et parfois de ses contradictions. Et que si nous voulons représenter une alternative et une alternance, nous avons l'impérieux besoin d'être le plus unis qu'il est possible.


France 2 – 21 février 1999

Michèle Cotta : Bonjour. Les fonctionnaires sur la sellette. Ce n'est pas nouveau en France où, périodiquement, on met en cause le nombre des salariés de la fonction publique, leur assiduité au travail, leur efficacité. Alors, des ronds de cuir comme l'a dit Courteline, des privilégiés, les fonctionnaires ? Ou bien, au contraire, des gens qui, tout compte fait, font bien leur travail et n'ont pas à rougir de la comparaison avec les autres catégories de personnel et de travailleurs. Polémique dans la deuxième partie de cette émission entre Marc Blondel, secrétaire général de FO, et Dominique Perben, ancien ministre RPR de la fonction publique, accompagnés de connaisseurs, Jean-Claude Delarue, Elie Cohen et Dominique Chagnollaud. Monsieur Édouard Balladur qui est l'invité de la première partie de l'émission, Édouard Balladur que nous allons interroger avec Philippe Lapousterle de RMC. Bonjour monsieur le Premier ministre.

Édouard Balladur : Bonjour Michèle Cotta. Bonjour...

Michèle Cotta : Alors, étonnement considérable cette semaine dans le milieu politique, Valéry Giscard d'Estaing a demandé à François Bayrou, le président de l'UDF de rejoindre la liste de Philippe Séguin. Alors, est-ce que c'est encore possible ? Et surtout, est-ce que cela a été une surprise pour vous de voir... c'est assez inhabituel de voir le créateur de l'UDF demander à son parti de passer derrière le RPR sur une liste commune ?

Édouard Balladur (député RPR de Paris) : Cela a été une surprise pour moi, comme pour d'autres. Est-ce que c'est encore possible ? D'après les réactions qu'il y a eu, je ne le crois pas mais, au-delà des événements de ces quelques jours, je crois qu'il faut revenir à l'essentiel. Les élections européennes sont des élections pour élire une assemblée qui a un rôle important en Europe et c'est aussi, ce sont aussi des élections de politique intérieure française. À partir de là, pour ce qui me concerne, j'ai depuis plusieurs mois pris position en faveur d'une liste commune de l'ensemble de l'opposition, seul moyen d'arriver avant la liste socialiste dans un scrutin proportionnel national.

Michèle Cotta : Vous êtes d'accord avec Valéry Giscard d'Estaing donc, mais peut-être plus tôt ?

Édouard Balladur : Attendez, je l'ai dit depuis plusieurs mois. Alors, mais on ne peut faire de liste commune que si on est d'accord sur le même projet européen. J'ai d'ailleurs fait des propositions en ce sens qui ont été publiées. Je constate qu'aujourd'hui, le courant, je dirais le plus fort, paraît porter vers des listes séparées. Soit ! Faisons en sorte, à tout le moins, que ces listes séparées ne s'agressent pas, que l'on puisse, sans trop se forcer, additionner les suffrages, et surtout, qu'elles ne tiennent pas des propos contradictoires sur l'avenir de l'Europe. C'est ce qui me paraît essentiel. Si bien que je pense que, qu'il y ait liste commune ou pas liste commune, il serait bon que les responsables de l'opposition se réunissent pour débattre de leur vue d'avenir sur l'Europe.

Philippe Lapousterle (RMC) : Est-ce que la droite ne pourrait pas être plurielle, Monsieur Balladur, comme la gauche ? Ça ne lui a pas apporté mal...

Édouard Balladur : Pourquoi employez-vous le conditionnel ? Elle est plurielle.

Philippe Lapousterle : Elle est plurielle ?

Édouard Balladur : Elle est plurielle. On le voit, il y a plusieurs partis. Il va y avoir plusieurs listes. Simplement, nous sommes sans doute moins doués pour la pluralité que ne l'est la gauche. Pour la pluralité bien gérée, dirais-je.

Philippe Lapousterle : Pourquoi ?

Édouard Balladur : Je ne sais pas. Nous sommes comme ça !

Michèle Cotta : Qu'est-ce qui ne va pas dans l'opposition, à votre avis ?

Édouard Balladur : Je crois que dans l'opposition ou vis-à-vis de l'opposition, les Français ont le sentiment suivant : ils ont le sentiment – peut-être excessif ? – que les débats de personnes l'emportent sur les débats de fond. Autrement dit, si on demande aux Français aujourd'hui : « si vous votiez pour l'opposition, quelle politique appliquerait l'opposition ? », je pense qu'ils ne seraient pas capables de répondre. C'est la raison pour laquelle depuis déjà de nombreux mois, j'ai proposé sur toute une série de sujets : sur l'emploi, sur la monnaie, sur un programme général, la fiscalité. J'ai proposé que l'on débatte. J'aimerais beaucoup que l'on s'y mette et que l'on s'y mette rapidement. On ne gagne pas par défaut. Il ne faut pas compter sur les erreurs des autres pour gagner. Il vaut mieux compter sur ses propres mérites. Or, ce qu'attendent de nous les Français, c'est que nous leur disions oui ou non ce que nous voulons pour l'avenir de la France. Il y a beaucoup de problèmes à régler : la fiscalité, l'école qui fait l'objet de tous les débats que vous savez ; on va à l'emploi ; la décentralisation... Bref ! Il y a beaucoup... la fonction publique... Il y a beaucoup de questions. Bon, eh bien, il faut que les Français sachent sur tous ces sujets ce que pense une opposition unie. Aujourd'hui, ils ne le savent pas.

Philippe Lapousterle : Et l'est-elle sur ces points ?

Édouard Balladur : Écoutez, commençons par parler et puis nous verrons bien si nous avons les mêmes idées. Il est probable que l'on n'a pas les mêmes idées sur tout, pas plus qu'à gauche d'ailleurs, on a les mêmes idées sur toutes les questions. Mais, il serait très utile que nous en débattions. Autrement dit, nous devons tout faire pour donner le sentiment véridique si possible que les problèmes de personnes passent après les problèmes de fond et de propositions d'avenir.

Michèle Cotta : Ceci étant, ces listes éclatées, qui ne sont pas une catastrophe, comme l'a dit Raymond Barre tout à l'heure, je crois, mais ces listes éclatées, est-ce que cela révèle la faiblesse des gens qui veulent unifier l'opposition ? C'est-à-dire de Jacques Chirac ou de Philippe Séguin, ou des deux ?

Édouard Balladur : Oh, je crois que cela révèle surtout un état d'esprit qui est un état d'esprit où chacun veut, d'abord et avant tout, s'affirmer. Enfin « chacun », chaque mouvement politique, s'affirmer lui-même. Or, je pense que, dans un scrutin proportionnel national, c'est extraordinairement dangereux. C'est un scrutin qui tente à l'émiettement : on a déjà une vingtaine de listes, paraît-il, en voie de constitution. Peut-être qu'il y en aura même plus et on a toujours constaté que c'était un scrutin qui était défavorable aux grands mouvements politiques. Il favorise l'émiettement. Bon, donc...

Michèle Cotta : Vous ne répondez tout de même pas à ma question qui est : qui est-ce qui est responsable du manque d'unité ? Est-ce que c'est Philippe Séguin ? Est-ce que c'est Jacques Chirac ? Est-ce que c'est l'ensemble ?

Édouard Balladur : Eh bien, c'est un peu tout le monde qui en est responsable, mais je le répète, la responsabilité première, c'est de se mettre autour d'une table et de débattre du fond, c'est-à-dire : quelle Europe peut-on proposer aux Français ? Et jusqu'à présent, on ne l'a pas fait.

Philippe Lapousterle : Et le manque d'unité, Monsieur Balladur, le manque d'unité touche même votre parti puisque un cofondateur du RPR mène une liste dissidente.

Édouard Balladur : Oui.

Michèle Cotta : Il a tort selon vous ?

Édouard Balladur : Si c'est ses convictions, que voulez-vous, je n'ai rien à dire. Chacun est libre d'agir comme il l'entend. Moi en tout cas, ma position est parfaitement claire : je suis partisan de l'Europe. J'ai fait en sorte, comme Premier ministre, que l'euro puisse voir le jour. Je suis partisan de la monnaie européenne. Je suis partisan que l'on aille plus loin en matière de défense. Et, dans ces conditions, je soutiens la liste conduite par Philippe Séguin dans laquelle il y a le RPR et DL. J'aurais souhaité que ce soit plus large. Ce n'est pas possible apparemment aujourd'hui. Eh bien, soit !

Michèle Cotta : L'Europe unie des États, c'est ce que défend Philippe Séguin. Vous êtes d'accord avec ça ?

Édouard Balladur : Oui, oh, je crois que ce sont des formules tout ça. La question est la suivante : quelles compétences, quels pouvoirs les Nations d'Europe doivent conserver dans la création de l'Europe ? Et moi, je pense qu'elles doivent conserver des pouvoirs importants, qu'il ne peut pas être question, par exemple, à la majorité, d'imposer à un pays européen de faire la guerre au Kosovo ou ailleurs, ou en Irak, s'il ne le veut pas. C'est parfaitement chimérique et c'est contraire à l'intérêt d'ailleurs de l'Europe, de la structure de l'Europe telle que je la vois.

Michèle Cotta : Alors, on change de sujet avec l'ouverture du capital d'Air France. C'est sans doute une réussite qui promet d'être considérable. Lorsqu'on vous dit – on le remarque bien – que ce qu'on vous dit, la gauche finalement privatise autant que vous, Édouard Balladur...

Édouard Balladur : On dit même plus !

Michèle Cotta : Plus que ce que vous avez, vous-même, privatisé de 93 à 95. On a l'impression que cela vous choque, mais après tout pourquoi ?

Édouard Balladur : Mais ça ne me choque pas, ça m'agace !

Michèle Cotta : Et pourquoi ?

Édouard Balladur : Parce que c'est faux ! Mais parce que c'est faux ! Parce que c'est faux, écoutez, la démonstration est parfaitement claire : prenons trois périodes de deux ans, 86/88, 93/95 et 97/99, les socialistes, et prenons la valeur aujourd'hui, hier, avant-hier quand la bourse...

Michèle Cotta : Pas trop de chiffres !

Édouard Balladur : Ah, non, non, mais je n'en ai pas dit encore un seul !

Michèle Cotta : Oui, mais je m'y attends ! C'est ça.

Édouard Balladur : Je n'en ai pas encore dit un seul. Prenons la valeur, aujourd'hui février 99, des entreprises privatisées : 86/88, 600 milliards ; 93/95, 500 milliards ; et 97/99 150 milliards. Autrement dit, on a privatisé pour une valeur quatre fois supérieure à ce qu'ont fait les socialistes récemment de 86 à 88 et trois fois supérieure de 93 à 95 et encore, et encore, je compte dans ces chiffres la privatisation... enfin, la vente d'actions de France Télécom...

Michèle Cotta : Je vois sur le plateau Elie Cohen qui proteste, mais enfin...

Édouard Balladur : Oui, mais écoutez, les chiffres sont les chiffres. Je les ai faits vérifier...

Michèle Cotta : ... Réactualisés 99 ?

Édouard Balladur : Bien entendu ! Pour savoir la valeur des choses, et encore, cela comporte les actions de France Télécom vendues par l'État qui est resté majoritaire dans France Télécom. Je ne dis pas qu'il a eu tort ou raison, mais il est resté majoritaire. Or, une privatisation, c'est le transfert du pouvoir ; et le transfert du pouvoir, cela suppose le transfert de la propriété ce qui n'est pas le cas de France Télécom. Bref, ne discutons pas là-dessus. Je me réjouis que les socialistes se soient apparemment, contrairement au projet qu'ils avaient défendu en 97 devant les électeurs, convertis aux privatisations. Ils ont un zèle de néophyte pour montrer qu'ils font mieux que tout le monde. C'est une action un peu de propagande, dirais-je, soit, c'est plutôt... cela prête plutôt à sourire finalement.

Philippe Lapousterle : Mais, Monsieur Balladur, il n'y a pas un discours de votre camp, de l'opposition actuellement qui n'accuse pas la gauche d'être dirigiste. C'est quand même le thème principal de vos attaques sur le plan économique et social de la gauche. Est-ce que l'on peut encore dire cela sous la gauche de Monsieur Jospin...

Édouard Balladur : Oh, je le crois, écoutez, qu'y a-t-il de plus dirigiste que les 35 heures obligatoires ? On oblige les gens à... la durée du travail est de 39 heures. On oblige les gens à passer des accords et on leur dit : « si vous ne passez pas de bons accords, attention, il y aura une deuxième loi » !

Philippe Lapousterle : Mais l'appareil d'État se défait de ces possessions économiques et sociales.

Édouard Balladur : Attendez, attendez... Vous m'avez posé une question, je vous réponds. Les 35 heures, c'est la définition même du dirigisme social. Bon, j'ajouterais volontiers...

Michèle Cotta : Quand on est passé aux 39 heures ou aux 40 heures, cela ne paraissait pas que ce soit du le dirigisme social quand même.

Édouard Balladur : C'était quand même une heure ! Une heure, ce n'est pas quatre heures. Ce n'est pas la même chose. Cela pose d'autres problèmes au sein de l'entreprise. Et d'ailleurs, le résultat, quel est-il ? C'est qu'on ne va pas créer d'emplois... Je ne vais pas vous donner trop de chiffres, là aussi, mais prenons l'affaire d'EDF. Bien, on dit 12 000 agents d'EDF vont partir à la retraite grâce aux 35 heures et on va créer 5 000 emplois et donc, cela fait 5 000... on va recruter 5 000 et donc cela fait 5 000 emplois créés. Mais je crois rêver ! Quand 12 000 personnes s'en vont et qu'on les remplace par 5 000, est-ce qu'on crée des emplois ? Je croyais que l'on avait plutôt perdu 7 000 emplois. Alors, il est vrai que ceux qui partent à la retraite, ils ne vont pas être dans les statistiques du chômage puisqu'ils partent à la retraite. Mais enfin, c'est un artifice ! Soyons clairs ! Et c'est le type même... Moi, je suis partisan de la parité, Monsieur Blondel le sait, en matière sociale, que ce soit en matière de Sécurité sociale, d'assurance maladie, de retraite, de gestion du temps de travail. Je trouve que l'État ne doit pas se mêler de trop de choses, intervenir quand il le faut, mais là je considère que c'est totalement excessif.

Michèle Cotta : Ce n'est pas tout à fait le cas, mais quand même...

Édouard Balladur : Comment ce n'est pas tout à fait le cas ?

Michèle Cotta : ... Le dégonflement du secteur de l'État...

Édouard Balladur : Alors, le dégonflement du secteur de l'État, j'en prends acte. Je m'en réjouis. Je note simplement qu'il faut qu'il soit plus ambitieux qu'il ne l'est parce que je ne considère pas que soit privatisée une entreprise dont l'État garde 60 ou 70 % du capital voire même 45. Une entreprise privatisée, c'est une entreprise où l'État ne commande plus. Donc, il ne doit plus être actionnaire, en tout cas pas actionnaire important.

Philippe Lapousterle : Vous avez évoqué tout à l'heure, Monsieur Balladur, Allègre, la personnalité du ministre de l'Éducation nationale...

Édouard Balladur : Ah, je n'ai pas évoqué Monsieur Allègre, je n'ai pas évoqué l'éducation.

Philippe Lapousterle : Vous avez parlé de ses réformes.

Édouard Balladur : Oui.

Philippe Lapousterle : Est-ce que, avec tous les manifestants pratiquement journaliers qui défilent devant son ministère, vous demandez sa démission ?

Édouard Balladur : Oh, écoutez, ce n'est pas mon rôle !

Philippe Lapousterle : Pourquoi pas ?

Édouard Balladur : Non, non... pourquoi pas, en effet ?

Michèle Cotta : À la tête de la FSU, hein, c'est bien !

Édouard Balladur : Oui, évidemment, on peut dire n'importe quoi ! Ce n'est pas mon rôle. C'est un débat interne au Parti socialiste, si j'ai bien compris...

Philippe Lapousterle : L'éducation, ça concerne tout le monde !

Édouard Balladur : Non, mais enfin, c'est un débat interne au Parti socialiste que de savoir si Monsieur Allègre doit ou pas conserver sa fonction, bon.

Michèle Cotta : Quand il dit : « je ne me coucherai pas devant les syndicats », comme hier dans « Le Monde », qu'est-ce que vous pensez ? Qu'est-ce que vous répondez ?

Édouard Balladur : Je trouve que c'est une réponse qui peut convenir à la condition qu'elle soit suivie des faits. Autrement dit, moi, je vais vous donner mon sentiment plutôt que de parler de Monsieur Allègre qui, comme tous les hommes publics, a ses qualité et peut-être des critiques...

Michèle Cotta : Vous ne voulez pas lui donner raison ? Vous ne voulez pas lui donner tort ?

Édouard Balladur : Ah non, ce n'est pas ça du tout. Moi, je vais vous dire : je suis en désaccord, contre toutes les réformes centralisées de l'éducation nationale. Je rêverais, si j'ose dire, cela va peut-être vous paraître étrange, que lorsqu'il y a des manifestations pour protester contre ceci ou contre cela, cela ne se passe pas à Paris sur l'échelon central, mais que cela se passe dans les régions que cela concerne. Autrement dit, je souhaite une très large décentralisation de notre système éducatif, comme de notre système social d'ailleurs. Et Monsieur Allègre parle de déconcentration, ce qui veut dire que c'est au profit des agents de l'État et, moi, je considère que les collectivités locales, les régions, les départements, devraient avoir un rôle beaucoup plus important dans notre système éducatif.

Philippe Lapousterle : Au vu des réformes qu'il propose, Monsieur Balladur, vous pensez qu'il propose mal de mauvaises réformes ou qu'il propose mal de bonnes réformes ?

Édouard Balladur : Certaines d'entre elles sont bonnes, je le crois, notamment, il me semble que la réforme du lycée va dans la bonne direction. Alors chacun ensuite est maître de son vocabulaire. Je ne vais pas m'immiscer dans les débats internes du Parti socialiste.

Michèle Cotta : Est-ce qu'au bout de deux ans, vous diriez que le gouvernement Jospin plus largement est condamné à un certain immobilisme ? Ou est-ce que, comme les méchantes langues, vous savez..., appellent la balladurisation...

Édouard Balladur : Oui, très méchantes ! Et très inexactes, surtout. Très inexactes. Je ne vais pas vous faire la litanie des réformes que j'ai faites quand j'étais Premier ministre. On n'est pas là pour ça aujourd'hui, vraiment pas ! Je constate une chose : c'est que les socialistes n'ont pas entamé les réformes de fond que nécessite notre société qui concernent la fiscalité, qui concernent la place de l'État, qui concernent l'emploi...

Philippe Lapousterle : Pourquoi cela n'a pas été fait avant ?

Édouard Balladur : Attendez, laissez-moi terminer.

Philippe Lapousterle : Ça fait quinze mois qu'ils sont là.

Édouard Balladur : Non, ça fait bientôt deux ans. Je n'ai pas été plus longtemps... qui concernent l'emploi, qui concernent les retraites. Alors, pour le coup, sujet ô combien difficile et qui concernent également la sécurité. Vous savez, qu'est-ce que c'est que les réformes ? Cela ne consiste pas à faire des choses faciles. En général, les réformes, c'est difficile et c'est impopulaire parce que cela consiste à remettre en cause les habitudes et les situations acquises et je prends le problème des retraites, c'est un problème extraordinairement difficile et dont il faut débattre avec les intéressés et longuement. Or, je constate que sur tous ces sujets, il n'y a pas eu d'amorce de réforme et pas davantage sur le problème de la souplesse de la réglementation dans notre pays.

Philippe Lapousterle : Pour en venir à un procès, Monsieur Balladur, qui occupe en ce moment la France entière, c'est le procès du sang contaminé où trois anciens ministres sont jugés actuellement par la Haute cour de justice de la République. Est-ce que ce procès à votre sens, vous qui êtes ancien Premier ministre, est un procès indispensable, nécessaire, malgré tous ses inconvénients ?

Édouard Balladur : D'abord, je voudrais rappeler que c'est moi qui, lorsque j'étais Premier ministre, ai fait voter la réforme de la Constitution qui a rendu possible ce procès. S'il n'y avait pas eu de réforme de la Constitution, le procès n'eut pas été possible. Et, comme il y a quand même eu des milliers de victimes, les Français ne l'auraient pas compris. C'est un premier point. Deuxième point, je crois que c'est un procès qui était nécessaire parce que nous avons changé d'époque et l'immunité de la politique ou de l'homme politique est une affaire qui est derrière nous. Cela étant, je ne me prononce pas du tout en vous disant cela sur les responsabilités véritables et je ne veux pas le faire. J'ai mon opinion là-dessus, mais je ne veux pas le faire parce qu'il y a des juges qui sont en train de juger et je n'ai pas à intervenir là-dessus. Je considère simplement que la responsabilité politique, c'est une chose et la responsabilité pénale, c'en est une autre. Et qu'il faut vraiment avoir des preuves extrêmement indiscutables et convaincantes et fortes avant de condamner, sur le plan pénal, un gestionnaire public ou privé d'ailleurs. Parce que c'est une chose de commettre une erreur politique, c'en est une autre de commettre un délit pénal et il ne faut pas assimiler les deux choses.

Michèle Cotta : Peut-être dernière question qui n'a rien à voir avec celle-là, vous êtes toujours intéressé par Paris, par la mairie de Paris ?

Édouard Balladur : C'est vous qui êtes toujours intéressée à me poser la question !

Michèle Cotta : Oui, mais je vous la repose.

Édouard Balladur : Vous pouvez la reposer et il y a un maire de Paris. Il y a des élections dans deux ans. L'affaire n'est pas commode parce qu'il y a quand même un risque que la gauche nous gagne Paris. Donc, nous n'arriverons à surmonter ce risque que si nous sommes unis et cohérents le moment venu.

Philippe Lapousterle : Qui doit désigner le candidat ?

Édouard Balladur : L'ensemble des partis, de ce qu'il est convenu d'appeler la majorité municipale, devrait se mettre d'accord le moment venu.

Michèle Cotta : Merci Monsieur Balladur.