Interview de M. Edouard Balladur, député RPR et ancien ministre, dans "Le Journal du Dimanche" du 23 mai 1999, sur l'actionnariat populaire et sur sa proposition de réserver 5 % d'une augmentation du capital aux salariés à la moitié du prix.

Intervenant(s) :

Mots-clés :

Prononcé le

Temps de lecture 5 minutes

Texte intégral

Q - L'actionnariat populaire est-il une telle réussite pour les salariés qu'il faille l'étendre ?

– Oui, le mouvement en faveur de l'actionnariat des salariés est une vraie réussite. Je l'ai lancé il y a treize ans en même temps que les privatisations. Il s'est imposé dans le scepticisme général, personne n'y croyait, on parlait alors de « fantasme sentimental ». Je constate que 700 000 salariés sont aujourd'hui détenteurs d'actions de leur entreprise et que les 450 000 d'entre eux qui se sont regroupés dans quinze associations détiennent 100 milliards de capitalisation boursière. Ce n'est pas rien.

Q - Mais les banques se plaignent d'être encombrées de milliers de petits porteurs pour qui les droits de garde sont plus élevé que les dividendes !

– Que les banques veuillent gagner de l'argent sans gestion trop lourde, c'est une chose que je peux comprendre, mais ce n'est pas l'essentiel. Je constate que toutes les offres d'actions aux salariés remportent un franc succès. Voyez Air France et France Télécom dernièrement, les salariés ont acheté massivement ; je suis persuadé qu'il en sera de même pour le Crédit lyonnais. La gauche au pouvoir est bien obligée d'y avoir recours, elle aussi.

Q - Vous voulez donc étendre ce mouvement pour chaque augmentation de capital !

Oui. Pour des raisons économiques et financières mais aussi pour des raisons de justice sociale.

On se plaint que le capital des entreprises françaises ne soit pas assez stable. On redoute les effets fâcheux d'une prise de contrôle de nos entreprises par les fonds de pensions qui sont la propriété de salariés étrangers. Les fonds de pension anglo-saxons sont propriétaires jusqu'à 30 ou 40 % des grandes entreprises françaises. Et l'on ne voudrait pas que les salariés français deviennent, eux, un facteur de stabilité, de confiance et de sécurité en possédant une partie du capital de leur entreprise ! Lors des mouvements spéculatifs, ce ne sont pas les salariés qui vendent ! Les entreprises en sont bien conscientes aujourd'hui. Nos entreprises sont vulnérables, il faut les rendre plus solides ! En outre, il est normal et légitime que tous ceux qui travaillent dans l'entreprise en récoltent les fruits et pas seulement les cadres supérieurs détenteurs de stock-options.

Q - Mais votre proposition s'adresse quand même aux plus hauts salaires, qui peuvent acheter jusqu'à 100 000 francs d'actions !

Non, elle s'adresse à tout le monde. À chaque privatisation, de deux tiers à trois quarts des salariés ont souscrit des actions. Si l'on veut que l'entreprise soit perçue comme un lieu de création de richesses, il faut que tout le monde y soit associé. L'opposition entre l'intérêt de l'entreprise et celui des salariés, l'affrontement entre le capital et le travail reposent sur une vision complètement dépassée de l'économie. Quand je parle de gestion sociale moderne, ce n'est pas un slogan de communication, c'est le mouvement même du monde moderne où efficacité économique et morale sociale sont indissociables. Le CCF a été privatisé à 4 milliards, il en vaut 50, la Société générale à 8 milliards, elle en vaut 100 ; un salarié donc qui aurait acheté 5 000 francs d'actions a vu sa mise multipliée par plus de 10. Je ne dis pas que l'actionnariat des salariés va changer fondamentalement la société, je dis qu'il va dans le sens d'une meilleure justice sociale.

Q - D'où vous vient cette nouvelle fibre sociale ?

Mais elle n'est pas nouvelle ! Je vous rappelle que c'est moi qui ai rédigé, quand j'étais le collaborateur de Georges Pompidou, l'ordonnance sur la participation de 1967. En 1986 j'ai prévu l'obligation pour les entreprises privatisées d'offrir aux salariés une partie de leur capital, et j'ai recommencé en 1993 puisqu'entre-temps les socialistes avaient annulé la loi de 1986. J'ai certainement subi l'influence du général de Gaulle, qui lui-même avait baigné dans le christianisme social, le courant de pensée initiée par Albert de Mun. Et puis, il y a mon expérience de l'entreprise, où j'ai pu mesurer combien l'actionnariat augmentait le dynamisme de chacun.

Q - Dans les 35 heures, ce que vous critiquez, c'est l'« obligation » faite aux entreprises. Là aussi vous « obligez » l'entreprise à réserver du capital aux salariés, est-ce bien libéral ?

Le libéralisme n'est ni l'anarchie ni l'absence de règles. Je ne suis pas hostile, au contraire, à la baisse de la durée du travail. Je suis hostile à son caractère obligatoire et automatique, à son coût pour l'État – 61 milliards à terme pour les 35 heures. Mais comparons ce qui est comparable ! Je ne propose pas de créer un nouvel impôt, ma proposition reste modeste : réserver 5 % d'une augmentation de capital aux salariés à la moitié du prix. Si une entreprise augmente son capital de 1 milliard par exemple, elle propose 50 millions à son personnel (5 % de 1 milliard). Les actions étant à moitié prix, l'entreprise recevra de l'augmentation de capital 975 millions au lieu de 1 milliard. Ce n'est pas trop cher payé la paix sociale et la motivation du personnel ! Tout le monde en est d'accord. D'ailleurs en refusant mon texte cosigné par toute l'opposition, la gauche était très gênée. Elle a déclaré qu'il aurait fallu aller plus loin. Pourquoi ne l'a-t-elle pas fait ? En fait, elle démontrait le blocage archaïque de la vie politique.