Texte intégral
Sylvie Pierre-Brossolette : vous reprochez au pouvoir socialiste de se comporter, je cite, comme un véritable système maffieux ; que voulez-vous dire exactement par cette expression ? Et vous avez aussi parlé de scandale, où est aujourd'hui le scandale ?
Charles Pasqua : Je crois d'abord que la démocratie suppose qu'on respecte un certain nombre de règles. Il n'y a pas de République sans vertu et sans honnêteté. Et l'un des drames de ces dernières années aura été de voir le Parti socialiste, qui était arrivé en 1981 au pouvoir en incarnant, disait-il, l'honnêteté, la morale, la générosité, se trouver impliqué dans un certain nombre d'affaires dont il a le plus grand mal à sortir. Parce qu'il ne s'est pas résigné à faire le ménage en son sein. C'est un premier point. Deuxièmement, nous sommes à deux mois des élections législatives et chacun s'accorde à considérer qu'une autre majorité sortira des urnes. Or il ne se passe pas de jour, il ne se passe pas de semaine sans que le gouvernement socialiste nomme aux postes les plus divers et en prenant bien soin qu'ils ne puissent pas être changés, un certain nombre de ses militants et de ses créatures. C'est pour cela que je dénonce ce système. L'honnêteté politique, comme le respect des principes démocratiques, voudrait que pendant cette période des deux mois, le gouvernement se contente d'expédier les affaires courantes, sauf à prendre des décisions que la nécessité pourrait commander. Mais surtout à ne pas truffer l'administration et tous les postes d'un certain nombre de ces créatures, qui manifestement n'auront qu'une ambition, c'est essayer de nous empêcher de gouverner. C'est inadmissible.
Sylvie Pierre-Brossolette : Vous avez réagi également à la vente de Saint-Laurent à Elf Aquitaine…
Charles Pasqua : Oui, parce que je trouve qu'il y a désormais entre les socialistes et l'argent une espèce d'attirance tout à fait malsaine. Et je trouve que voir, quelles que soient les raisons que l'on pourra trouver, je suis sûr qu'on en trouvera de bonnes, voir que finalement on utilise les moyens d'entreprises nationalisées pour récupérer un certain nombre d'affaires détenues à l'heure actuelle par des amis du pouvoir, ça ne me parait pas très bon, ni très moral.
Christine Fauvet-Mycia : Et vous, quand vous reviendrez au pouvoir, il faudra vous apprêter à donner un grand coup de balai, quitte à ce qu'on vous accuse de vous livrer à une chasse aux sorcières ?
Charles Pasqua : Moi j'ai une autre conception des choses. Lorsque j'ai été nommé ministre de l'Intérieur, je ne me suis pas préoccupé outre mesure de l'opinion politique des gens que j'étais appelé à diriger. Ce qu'on est en droit d'attendre d'un fonctionnaire, quelle que soit la place qu'il occupe dans la hiérarchie administrative, c'est qu'il serve l'État. Alors, qu'il soit de droite ou de gauche, pour moi c'est tout à fait secondaire. Je vais vous donner un exemple : je suis président du conseil général des Hauts-de-Seine, j'ai décidé d'engager un plan de restructuration des banlieues au niveau départemental, nous allons donc nous lancer dans une opération très vaste, de façon à essayer de redonner un peu de liant et de redonner entre des parties des villes qui sont à l'heure actuelle séparées…
Christine Fauvet-Mycia : Équilibrer entre les parties les plus favorisées et les autres.
Charles Pasqua : Oui. Et j'ai appelé auprès de moi deux personnes dont le moins qu'on puisse dire est qu'elles ne sont pas de droite : j'ai appelé Roland Castro, qui est un ami du président et j'ai appelé Maurice Leroi, qui était secrétaire général du groupe communiste au Sénat, je les ai appelés pourquoi ? Parce qu'ils sont compétents et qu'ils sont passionnés par ça. Le reste m'indiffère. L'opinion des gens, à vrai dire, je m'en fous.
Sylvie Pierre-Brossolette : Mais les créatures, les maffieux, comme vous dites, vous ne pourrez pas les garder ?
Charles Pasqua : Là, il faudra bien que nous regardions ce qui s'est fait. Je lisais hier que lorsqu'une entreprise va devant le tribunal de commerce et qu'on est amené à conclure à la liquidation judiciaire, on remonte un peu le temps et on en déduit qu'il y a eu une période critique pendant laquelle il y a eu un certain nombre de choses qui n'étaient pas tout à fait normales. Alors, je crois qu'il faut être très prudent. Moi je souhaite que la France apprenne à vivre d'une manière civilisée l'alternance politique. Je ne suis pas de ceux qui voient l'alternance comme un drame, comme une épreuve extraordinaire, comme un président arc-bouté dans son bunker. Je ne vois pas ça du tout comme ça. Mais cela suppose aussi que l'on respecte un certain nombre de règles. Il y a non seulement les postes que l'on est en train de pourvoir, mais il y a aussi un certain nombre de mesures qu'on est en train de prendre, un certain nombre de décrets. Tout se passe comme si le Parti socialiste et le gouvernement, à la perspective d'être désavoués par le corps électoral, étaient pris d'une espèce de frénésie de faire adopter des textes qu'ils n'ont jamais présentés jusqu'à présent et qui sont complètement déconnectés par rapport à la réalité. Il est bien évident qu'il faudra revoir tout cela.
Christine Fauvet-Mycia : Mais vous pensez que c'est le ton qu'attendent les français ? Vous pensez qu'ils attendent un discours très violent, comme celui que vous avez eu hier ?
Charles Pasqua : Mais ce n'est pas un discours violent !
Christine Fauvet-Mycia : Ce sont des attaques très violentes contre les adversaires…
Charles Pasqua : Mais non, ce ne sont pas des attaques très violentes. Mais lorsque j'entends M. Fabius dire, par exemple à propos de l'Éducation nationale, présenter un tableau apocalyptique et dire sur la 3 où j'ai assisté à la fin de son émission : et puis vous savez ce qui attend l'Éducation nationale, n'est-ce pas, c'est l'université Pasqua. Alors, l'université Pasqua, qu'est-ce que c'est ? C'est épouvantable, il n'y aura que les enfants des riches, etc… ! Chacun sait que je suis apparenté à de Wendel ou à Schneider et que par conséquent je n'ai que cette ambition ! C'est grotesque ! M. Fabius devrait se regarder dans la glace ! Il est premier secrétaire du PS, l'Éducation nationale se trouve malheureusement en situation d'échec, dans mon département, le conseil général avec une majorité RPR UDF conduit une politique de rattrapage scolaire, parce qu'à l'Éducation nationale, on accepte à l'heure actuelle l'inégalité des chances. Et nous avons presque 50 % des enfants qui en sixième ne suivent pas normalement. Confrontés à cette situation, qu'est-ce que nous faisons ? Et bien moi je propose à mon conseil général que nous assumions le rattrapage scolaire. Et lorsque je vais devant le comité départemental de l'Éducation nationale, je suis confronté aux syndicats qui me disent : pourquoi vous faites ça, alors que vous êtes de droite ? Et bien moi, je n'ai pas de complexe, je ne suis ni de droite, ni de gauche, ce qu'il y a de bien, je le prends des deux côtés, ça m'est complètement égal. Je trouve qu'on ne peut pas à la fois se réclamer d'un certain nombre d'idéaux de gauche, auxquels beaucoup de français ont cru, et se comporter de cette manière. Là, on est vraiment dans le domaine de l'hypocrisie et de l'escroquerie. Donc je ne suis pas un revanchard mais je n'ai pas l'intention de me montrer particulièrement clément envers des gens que je considère comme des hypocrites.
Sylvie Pierre-Brossolette : Vous souhaitez une alternance civilisée, vous venez de le dire, mais est-ce que la meilleure façon de l'obtenir, c'est d'avoir une victoire écrasante de la droite ? Est-ce que c'est votre pronostic, est-ce que c'est votre souhait ?
Charles Pasqua : Que ce soit mon pronostic ou mon souhait, cela n'a aucune importance. Ce qui va se passer, c'est que les français auront décidé. Les Français sont écœurés. Ils se rendent compte qu'en réalité tous les espoirs qu'ils ont pu placer dans le président de la République et dans sa démarche et dans son attitude, tous ces espoirs auront été trompés. Et il faut s'attendre par conséquent à un jugement sans appel. Alors, je crois qu'il ne faut pas s'effrayer à l'avance d'avoir trop de parlementaires. J'ai été ministre d'un gouvernement qui ne disposait que d'une majorité de quatre voix à l'Assemblée nationale, je sais qu'il vaut mieux avoir une majorité plus confortable. Mais c'est là que doit intervenir de notre part une approche réaliste des choses. Il faut sortir des vieux clivages. Et en ce qui nous concerne nous, il faut revenir aux inspirations du gaullisme. Le gaullisme, ce n'est ni la droite, ni la gauche, c'est l'intérêt général.
Christine Fauvet-Mycia : Quand Pierre Bérégovoy parle de cette sanction injuste et de partis qui pourront avoir 40 % des voix et 80 % des députés, vous vous engagerez dans une réforme d'un mode de scrutin qui permet un tel résultat ?
Charles Pasqua : Et pourquoi voulez-vous que je m'engage dans une réforme du mode de scrutin ?
Christine Fauvet-Mycia : La commission va bientôt rendre ses propositions ; est-ce que vous pensez qu'il est urgent, au début de la prochaine législature, de se lancer dans cette réforme ?
Charles Pasqua : Je crois que nous pourrions faire, c'était d'ailleurs l'idée d'origine, mais naturellement cette idée était considérée, par nous notamment, comme non dénuée d'arrière-pensées ; on a déjà essayé de définir et de trouver le système électoral idéal ; qu'est-ce que c'est qu'un système électoral idéal ? C'est le système qui permettrait la représentation de toutes les tendances et les minorités et dans le même temps la constitution d'une majorité de gouvernement. Ce n'est pas très facile, on a déjà essayé dans le passé. Moi, je ne suis pas hostile à la modification du mode de scrutin qui conserverait pour l'essentiel le scrutin majoritaire et qui s'inspirerait un peu de ce qui se fait en Allemagne, c'est-à-dire qui permettrait la récupération des suffrages et leur comptabilisation au niveau national, pour permettre ensuite une attribution de sièges aux partis qui n'auraient pas été représentés. Je ne suis pas hostile à ce système. Mais naturellement, on ne peut pas le mettre en pratique maintenant, alors que nous sommes à la veille des élections.
Christine Fauvet-Mycia : Vous dites que vous ne craignez pas une victoire écrasante de la droite en mars 1993 ; est-ce que vous ne craignez pas, quand même, une espèce de pagaille au sein de cette droite, Et est-ce que ce n'est pas la raison, justement, pour laquelle vous demandez d'urgence un sommet de l'opposition ?
Charles Pasqua : Vous savez, ce qui est assez amusant dans le comportement des journalistes, ne voyez pas de ma part une attaque, c'est simplement, comment dirais-je, une petite taquinerie, ce qui est assez amusant, c'est que lorsque les socialistes s'étripent, ils débattent et on dit : il y a un grand débat au sein du Parti socialiste. Et lorsque chez nous on débat, on se divise. Alors il va falloir…
Christine Fauvet-Mycia : Je n'ai pas employé le mot de division…
Charles Pasqua : Pas vous, mais d'autres l'emploient. Il va falloir s'habituer à ce que dans les mouvements politiques de droite comme de gauche, il n'y ait pas de monolithisme.
Christine Fauvet-Mycia : Donc organisons un grand sommet pour débattre de ce que veut faire la droite de sa victoire en mars 1993 ?
Charles Pasqua : Ah mais le sommet aura lieu, de toute façon.
Sylvie Pierre-Brossolette : Jacques Chirac a dit qu'il n'aurait lieu qu'après.
Charles Pasqua : Oui. Et bien c'est très bien, qu'il ait lieu après ou avant, ça m'est complètement égal !
Sylvie Pierre-Brossolette : Est-ce qu'il ne vaut mieux pas organiser un code de bonne conduite avant ?
Charles Pasqua : Mais le code de bonne conduite existe.
Christine Fauvet-Mycia : Un cahier des charges pour la cohabitation…
Charles Pasqua : Le code de bonne conduite existe et le programme de gouvernement sera établi au début du mois de février, c'est évident. On ne peut pas aller devant le peuple et lui dire : signez le contrat, mais, voyez-vous, ce contrat, les pages sont en blanc, mais donnez-nous un pouvoir général. Non, il faut bien dire aux Français ce qu'on va faire. Pour le reste, c'est vrai qu'on peut parfaitement imaginer qu'il vaut mieux attendre le lendemain du scrutin, ou le soir, je ne sais pas. De toute façon, il faudra bien qu'on se réunisse.
Christine Fauvet-Mycia : Alors, là, vous établissez un cahier des charges très précis. Qu'est-ce que vous mettez dans ce cahier des charges ? Par exemple tout ce qui me concerne ce qu'on a appelé le domaine réservé du président de la République, tout ce qui concerne la politique étrangère ?
Charles Pasqua : C'est un faux débat, ça ! C'est un débat irréel, c'est un débat fellinien ! Je veux dire par là que ou nous sommes des démocrates, ou nous ne le sommes pas ; ou nous sommes respectueux des institutions, ou nous ne le sommes pas. C'est pour ça que tout ce débat sur la cohabitation, la coexistence institutionnelle, etc. ça me paraît farfelu.
Christine Fauvet-Mycia : Donc le cahier des charges se résume à une seule ligne : respectons. Alors, pourquoi faire un cahier des charges puisque c'est le respect de la constitution ? Pourquoi décliner, si tout est simple ?
Charles Pasqua : Parce qu'il faut s'assurer que le Président de la République le respectera aussi.
Sylvie Pierre-Brossolette : À ce propos, un éventuel engagement des forces françaises plus important qu'aujourd'hui en Bosnie dépendrait de la décision de qui ? Du Président de la République, du gouvernement, des deux ? Comment ça se passera, pratiquement ?
Charles Pasqua : Je crois que ça dépendrait non seulement des deux, mais du parlement. Je crois qu'on n'a pas le droit d'engager les forces françaises dans une opération qui risque d'avoir des conséquences et de nous amener à intervenir ensuite d'une manière encore plus massive sans aller devant le parlement.
Sylvie Pierre-Brossolette : Aujourd'hui, vous pensez qu'il y a trop de forces françaises éparpillées dans le monde ?
Charles Pasqua : Ah oui, tout à fait ! Je crois d'abord qu'on n'a pas de politique étrangère, on a une politique humanitaire : on a Kouchner, qui est un peu l'homme-orchestre. Il est à la fois, il sert de substitue à la politique étrangère.
Sylvie Pierre-Brossolette : Mais il faudrait rapatrier des troupes ?
Charles Pasqua : Je crois que d'abord le rôle des troupes françaises, ce n'est pas de se transformer en gardiens de la paix, ni en agents de la Croix rouge. Et donc, si l'on envoie des troupes sous le contrôle de l'ONU, encore faut-il qu'elles soient commandées, qu'elles aient des instructions précises. Et qu'elles sachent ce qu'elles doivent faire. Mais aujourd'hui nous avons pratiquement, je ne dirai pas la totalité, mais la quasi-totalité des forces françaises disponibles pour des interventions à l'extérieur engagées dans ce type d'action. Je vais prendre un exemple : la Somalie. L'ONU a décidé d'intervenir en Somalie. Après que l'on ait vu des images absolument épouvantables et une situation inacceptable, je suis bien d'accord là-dessus, après que M. Kouchner lui-même soit allé sur place distribuer des sacs de riz, très bien.
Actuellement, les forces françaises sont sur place. Qu'est-ce qui se passe depuis que les forces françaises et les forces américaines, etc. sont en Somalie ? Les organisations non gouvernementales qui assurent l'aide humanitaire ne font plus rien. Et dans les secteurs qu'elles contrôlent, ce sont les forces françaises qui doivent subvenir aux besoins de la population. Tout ça est incohérent. De même que, si on décide d'intervenir en Somalie, on sait très bien que si demain on s'en va, les combats vont reprendre. Il faut que l'ONU ait une attitude cohérente : on décide de placer la Somalie sous la tutelle de l'ONU, jusqu'à ce que ce pays soit capable de se doter d'institutions démocratiques.
Christine Fauvet-Mycia : Vous avez approuvé les raids des alliés sur l'Irak ; est-ce que vous ne pensez pas qu'on arrive quand même à une situation absurde où Saddam Hussein n'a jamais été aussi fort, en dépit de l'embargo, en dépit des raids sur l'Irak ?
Charles Pasqua : Non, mais il est clair que Saddam Hussein doit accepter les résolutions de l'ONU et que parmi les dangers auxquels nous sommes confrontés figure éventuellement la fabrication d'une bombe atomique par l'Irak. Donc je crois que Saddam Hussein doit apporter la preuve de sa bonne volonté et de sa bonne foi.
Christine Fauvet-Mycia : Et la France doit continuer à participer ?
Charles Pasqua : Ça, c'est un autre problème. Partant de là, nous devons veiller à ne pas être engagés dans des actions qui, sous le couvert de l'ONU, en réalité serviraient d'autres intérêts. Pour le moment je n'ai pas suffisamment d'informations qui me permettent de trancher. Mais je sais que la théorie américaine, c'est d'utiliser au maximum l'ONU pour défendre les intérêts que les Américains croient légitimes et qui ne sont pas forcément les nôtres.
Sylvie Pierre-Brossolette : Vous venez de parler de Bernard Kouchner à l'instant ; est-ce que vous comprenez et approuvez le nombre très important des français qui lui voient un grand avenir, qui lui souhaitent un grand avenir et même qui voteraient pour lui à une présidentielle ?
Charles Pasqua : C'est un homme sympathique. Et qui d'ailleurs excelle à donner de lui une image sympathique. Peu de gens savent qu'il a été communiste, qu'il a été secrétaire général de l'Union des étudiants communistes. Et les gens oublient également qu'il est partie prenante entièrement dans la politique conduite par le gouvernement actuel. Mais voient quelqu'un de jeune et de dynamique aller dans les endroits où il y a des difficultés, la guerre et la famine, ça ne peut que susciter effectivement une certaine adhésion. De là à transformer ça en adhésion politique, c'est une autre histoire.
Christine Fauvet-Mycia : Vous feriez le même compliment à François Léotard, qu'il excelle à se rendre sympathique ?
Charles Pasqua : Pourquoi me posez-vous cette question ?
Christine Fauvet-Mycia : Parce qu'il fait partie du tiercé gagnant des jeunes plébiscités par les français.
Charles Pasqua : Écoutez, les jeunes sont peut-être plébiscités par les Français, nous verrons bien le jour où il y aura des élections.
Christine Fauvet-Mycia : François Léotard perturbera le jeu de la Droite demain ? Et est-il un des éléments qui vous font croire que les primaires sont indispensables à droite pour la présidentielle ?
Charles Pasqua : Oh, j'ai toujours pensé, comme le disait le général de Gaulle, que ce qui menaçait la droite, c'était pas le vide, mais le trop plein. Et il est bien évident que beaucoup e gens se sentent pousser des ailes et se découvrent tout à coup la vocation d'incarner le pays au niveau le plus élevé. Il y aura donc d'autres candidats.
Christine Fauvet-Mycia : Et ce trop-plein vous fait croire qu'on ira à des primaires ?
Charles Pasqua : C'est indispensable. S'il n'y a pas de primaires, la droite perdra les élections.
Christine Fauvet-Mycia : On a l'impression que la droite désespère de pouvoir les organiser, ces primaires…
Charles Pasqua : Mais non, les décisions ont déjà été prises.
Sylvie Pierre-Brossolette : Vous n'avez toujours pas bouclé ces fameux accords sur les primaires anticipés.
Charles Pasqua : Anticipées ; on ne sait pas s'il y aura des primaires anticipées un jour. S'il y a des primaires anticipés, on se réunira dans la nuit, on signera l'accord le lendemain matin.
Sylvie Pierre-Brossolette : Alors, avant l'élection présidentielle, il y a la nomination d'un Premier ministre après les élections législatives : est-ce que pour vous, c'est un des pouvoirs du président de la République ? Ou est-ce que c'est quelque chose qui doit se négocier entre le Président de la République et la nouvelle majorité ?
Charles Pasqua : Alors, comme je suis respectueux des institutions, je crois qu'il n'y a pas de négociations possibles. C'est au Président de la République de désigner un Premier ministre.
Sylvie Pierre-Brossolette : Et selon quels critères ?
Charles Pasqua : Seulement lui doit également faire preuve à cette occasion, je ne doute pas qu'il le fasse, d'ailleurs, doit faire preuve à cette occasion du respect du suffrage universel ; nous nous serons présentés devant le corps électoral, avec un programme de gouvernement, nous aurons reçu mandat de le conduire, le Premier ministre devra donc être choisi au sein de la majorité nouvelle.
Sylvie Pierre-Brossolette : Et aussi au sein du parti le plus important de la majorité ?
Charles Pasqua : Ça, ça n'est pas inscrit dans les textes, mais c'est la pratique, la tradition républicaine.
Christine Fauvet-Mycia : Vous ne craignez pas de manœuvre ?
Charles Pasqua : On verra bien.
Sylvie Pierre-Brossolette : Quand vous voyez Léotard qui est invité par M. Bérégovoy à débattre avec lui à TF1, plutôt que n'importe quel des leaders de la droite, vous ne voyez pas de piège qui se prépare ?
Charles Pasqua : Que M. Bérégovoy débattre avec Léotard, ça leur est déjà arrivé ! Ils ont fait ça à Nevers.
Christine Fauvet-Mycia : Justement, c'est la répétition qui peut paraître…
Charles Pasqua : La répétition ne signifie pas le succès. On verra bien, Bérégovoy est en perdition et Léotard est en train d'essayer de remonter. Ils ont des raisons de se rencontrer.
Christine Fauvet-Mycia : Le comité consultatif mis en place par le Président de la République pour réfléchir sur une révision de la constitution proposerait que le Premier ministre soit investi par l'Assemblée nationale ; vous seriez d'accord avec cette proposition qui renforcerait le pouvoir de l'Assemblée ?
Charles Pasqua : Je crois que tout ça, ce sont des substituts, n'est-ce pas, des apparences de solutions qui n'en sont pas. À quels problèmes sommes-nous confrontés ? On dit l'Assemblée nationale n'a pas assez de pouvoirs, le parlement n'a pas assez de pouvoirs, c'est ça qui est en cause. Alors, le parlement se plaint ; il se plaint de quoi ? Il se plaint de ne pas pouvoir faire voter des textes d'origine parlementaire. Pour ça, il n'est pas nécessaire de reformer la constitution ! Il suffit simplement qu'il y ait un code de bonne conduite entre le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif et qu'on accepte que dans l'année il y ait tant de propositions de lois d'origine parlementaire qui seront examinées. C'est un premier point. Deuxièmement, le parlement dit : je n'ai pas assez de pouvoirs de contrôle. Les pouvoirs de contrôle existent, il suffit que le parlement les assume. Il y a les commissions d'enquête, les missions d'information, les missions de contrôle, les députés rapporteurs spéciaux de la commission des finances sont investis de pouvoirs d'investigation sur pièces et sur place. Qu'on commence à assumer tous ces pouvoirs ! Et enfin, dernier point : je crois que ce qui pourrait être fait sans aucune modification de la constitution, ça, ça dépend aussi de la pratique parlementaire, c'est que le gouvernement n'invoque pas la procédure d'urgence sur tous les textes. Je rappelle que la constitution de la Ve République avait prévu, prévoit dans les textes, la règle, c'est la navette entre les deux assemblées. Et on a prévu une procédure d'urgence quand il y a déclaration d'urgence, on met fin à la navette et on passe aux commissions paritaires, ce qui veut dire que le débat se trouve terminé et on donne le dernier mot à l'Assemblée. Mais on n'a pas besoin de modifier la constitution. Il suffit de revenir à une application littérale des textes.
Sylvie Pierre-Brossolette : Est-ce que vous pensez que Jacques Chirac doit être le futur Premier ministre dans le même esprit que la dernière fois, plutôt qu'Édouard Balladur, qui serait un Premier ministre plus consensuel ? Beaucoup de gens disent qu'il faudra faire un clash très vite et que donc le mieux placé, c'est Chirac…
Charles Pasqua : Je ne crois pas qu'il faille aller au gouvernement avec l'idée de faire un clash. Parce que ça ne me paraît pas tout à fait conforme à l'esprit républicain. Je crois qu'il faut aller au gouvernement avec la ferme volonté d'appliquer le programme pour lequel on a été désigné. Si ensuite il devait y avoir un clash, ce serait du fait du président de la République et non pas du gouvernement. Que Jacques Chirac soit amené à assumer lui-même les fonctions de Premier ministre, je crois qu'il ne le souhaite pas. Est-ce qu'il n'y sera pas obligé, c'est une autre affaire. Et nous verrons cela au lendemain des élections.
Christine Fauvet-Mycia : À propos de Jacques Chirac, on a vu un rapprochement ces derniers jours entre Jacques Chirac et Martine Aubry qui sont tous les deux d'accord pour dire que les patrons ont un peu le licenciement facile ; est-ce que vous partagez cette critique à l'égard des patrons ?
Charles Pasqua : Je crois qu'il faut nuancer. Il y a un constat et des raisons. Sur le constat, à savoir qu'on a le sentiment qu'on procède un peu trop facilement aux licenciements, c'est vrai, je le partage. Mais quelles sont les raisons ? Je crois que ces raisons sont directement imputables à la gestion socialiste. Je crois qu'à partir du moment où on a donné aux fonds placés en sicav monétaires, c'est-à-dire en bourse sans risque, un rendement très supérieur à ce que l'on peut espérer obtenir dès lors que l'argent est placé dans les entreprises, on soumet par là même les chefs d'entreprises, dont la plupart ne sont pas des patrons au sens ancien du terme, ils sont l'émanation d'un conseil d'administration, ils sont donc soumis aux pressions de ce conseil d'administration qui veut avoir pour le capital les rémunérations les plus élevées. Ce qui conduit évidemment à la compression des frais généraux et à des licenciements. Je crois donc qu'il y a là un ensemble de mesures qui devront être prises, il faudra probablement favoriser davantage les capitaux qui s'investissent au profit de l'entreprise que ceux qui profitent d'une situation uniquement à la bourse et sans que cela finalement ne permette un redémarrage de l'économie.
Sylvie Pierre-Brossolette : Autre débat qui vous attendra au lendemain des élections, les juges et les commissaires sont absolument furieux de la réforme du code de procédure pénale ; est-ce que vous êtes d'accord avec eux ? Est-ce que vous abrogerez la réforme qui vient d'être votée ?
Charles Pasqua : Je crois que ce n'est pas une bonne réforme. Je crois donc qu'il faudra la revoir. Nous sommes confrontés à deux exigences apparemment contradictoires, mais là aussi, il faudrait davantage appliquer les textes, et les juges d'instruction devraient s'en souvenir. Je rappelle que la mise en détention provisoire doit être l'exception et non pas la règle. Il y a trop de gens qui sont en détention provisoire dans notre système. Mais dans le même temps, introduire dans la garde à vue la présence d'un avocat, modifier les données de l'instruction, tout cela me paraît préjudiciable et très dangereux. Et puis surtout, c'est une loi qui a été votée à la va-vite, sous l'inspiration d'Emmanuelli et pour des raisons politiques.
Christine Fauvet-Mycia : Aujourd'hui, pour revenir sur Laurent Fabius, il est possible qu'il y ait prescription, malgré l'avis des avocats de Laurent Fabius. Dans ce cas-là, est-ce qu'il faudrait une session, revenir très vite devant le parlement, une session extraordinaire pour changer le motif d'accusation ?
Charles Pasqua : Depuis le début de cette affaire, on prend les Français pour des imbéciles. Et Fabius en tête. Le Sénat, qui avait parfaitement réfléchi à cette question, avait décidé de retenir comme incrimination l'homicide involontaire. Parce que la non-assistance à personne en danger, tout le monde sait que, théoriquement, je ne veux pas anticiper sur la décision des magistrats d'instruction de la Haute cour, mais c'est effectivement couvert par la prescription. Donc on ne peut à la fois s'être livré à cette valse-hésitation, je ne veux pas la Haut-cour, puis j'en veux, mais je ne veux pas ce texte, j'en veux un autre, etc… Non je crois qu'il faut avoir une attitude claire et par conséquent, si les magistrats de la commission d'instruction décident que finalement la prescription joue, et bien, à ce moment, il faut revenir devant le parlement, c'est tout à fait de la compétence de la commission d'instruction, qui peut saisir les présidents des deux assemblées et retenir une autre incrimination.
Sylvie Pierre-Brossolette : En session extraordinaire avant même les élections ?
Charles Pasqua : Pourquoi pas ?
Christine Fauvet-Mycia : Monsieur Pasqua, un dernier mot avant de conclure, le Front national avait son conseil national ce week-end ; il a annoncé comme avant chaque élection qu'il se maintiendrait au deuxième tour, chaque fois que ce serait possible. Est-ce que vous pensez que le Front national est encore un danger pour vous ? Ou est-ce que ce danger est complètement écarté ?
Charles Pasqua : Non, je crois que les électeurs du Front national se sont rendus compte qu'en définitive leur vote ne sert pas à grand-chose et qu'il est sclérosé et cela est dû à l'attitude des dirigeants du Front national. Et j'espère par conséquent que le front national continuera à régresser, je ne crois plus qu'il soit un danger pour nous.
Christine Fauvet-Mycia : Monsieur Charles Pasqua, je vous remercie d'avoir participé à ce forum. Notre prochain forum, dimanche, recevra monsieur Michel Vauzelle, ministre de la Justice. Merci et bon dimanche.