Déclaration de M. Georges Kiejman, ministre chargé des affaires étrangères, sur les relations franco-slovénes, la signature de la Charte de Paris par la Slovénie et le conflit yougoslave, Paris le 8 mars 1993.

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Circonstance : Visite officielle de M. Milan Kucan, Président de Slovénie les 8 et 9 mars 1993 à Paris

Texte intégral

Slovénie – Indépendance et développement 

Monsieur le Président, tout ce dîner a été occupé par une conversation d'une gravité exceptionnelle de telle sorte que l'on pourrait oublier que vous êtes le jeune Président d'une nation, la nation slovène, qui certes a des racines historiques anciennes, qui certes a su préserver son identité au cours des siècles, notamment par le respect d'une langue commune et des valeurs partagées, mais vous êtes le Président d'une jeune nation en ce sens que vous l'avez conduite à l'indépendance retrouvée il y a peu.

En tant que nouveau Président d'une si jeune nation, vous pourriez avoir la tentation de vous laisser aller à un bonheur facile. Vos intérêts égoïstes devraient d'ailleurs vous y conduire. Après tout la Slovénie, j'en ai eu la preuve en m'y rendant, il n'y a guère plus d'un mois, est un pays extrêmement souriant, un pays en développement, un pays en paix. Il est d'ailleurs important que cette réalité souriante ne soit oubliée par personne et notamment par les chefs d'entreprise français auxquels vous vous adressez et auprès desquels nous avons été parfois votre relais.

Hier vous assuriez à vous seul 20 % du produit intérieur brut de l'ancienne Fédération yougoslave, et aujourd'hui vous pouvez donc consacrer la totalité de vos efforts au développement de votre pays et pour cela vous avez beaucoup d'atouts. Vous avez une population techniquement très formée, vous avez l'habitude de la coopération avec les grandes entreprises européennes; pour ce qui est de la France, bien sûr me viennent à l'esprit les noms de Renault, du groupe Peugeot-Citroën, mais je pourrais citer bien d'autres entreprises qui sont déjà installées ou sur le point de l'être en Slovénie.

Les journées de juin 1991 pendant lesquelles s'est jouée l'indépendance de la Slovénie, vous pourriez les considérer comme lointaines, comme une période courageuse mais qui appartient à un passé révolu. C'est vrai que vous avez conquis non seulement l'indépendance mais la paix, et c'est pourquoi encore une fois, la France a choisi de s'associer à votre développement dans cette paix retrouvée, dans cette indépendance conquise.

France – Slovénie

Je ne rappellerai que deux mesures qui prouvent la confiance du gouvernement français dans votre stabilité et dans votre avenir pacifique. La première de ces mesures c'est celle que j'ai annoncée à Ljubljana il y a un mois, c'est la levée de l'obligation de visa pour les courts séjours dans chacun de nos deux pays. La deuxième mesure de mon gouvernement qui exprime sa confiance à l'égard de votre pays, c'est celle que j'ai également indiquée à Ljubljana, c'est que nous sommes passés de crédits à court terme à des crédits à moyen terme, dans la limite d'un plafond élevé.

Donc j'insiste Monsieur le Président vous-même, M. Peterle votre ministre des affaires étrangères, et les membres de votre délégation, vous auriez pu choisir de venir ici et de souligner uniquement cet aspect heureux de la vie dans votre pays afin de favoriser encore le développement des investissements économiques, des investissements culturels, des investissements scientifiques auxquels la France est disposée.

Ex-Yougoslavie – Europe

Mais courageusement vous n'avez pas voulu qu'il en soit ainsi et au cours de ce voyage, vous avez rappelé que vous restiez les observateurs attentifs de la tragédie qu'il faut bien encore appeler yougoslave, faute d'avoir trouvé un vocable pour désigner l'ensemble de ces pays hier réunis, aujourd'hui séparés.

Vous êtes, monsieur le Président, un observateur d'une qualité et d'une compétence exceptionnelles puisqu'hier vous avez observé système ancien de l'intérieur et avez su lutter à l'intérieur de ce système étaient pour arriver à l'indépendance, ce dont, par deux fois, vos compatriotes ont montré qu'ils vous reconnaissants en vous élisant à leur tête.

Cette compétence, c'est aussi la compétence démocratique et tout le monde doit connaître l'esprit de sein d'éminents coopération qui anime le gouvernement actuel de la Slovénie, lequel comprend en son représentants du parti démocrate-chrétien, le parti DEMOS, qui ont su trouver le moyen de coopérer avec vous au profit de l'identité slovène.

Cet observateur exceptionnel que vous êtes nous dit : l'Europe doit faire entendre davantage sa voix, c'est à l'Europe qu'il appartient de régler le problème yougoslave. Or, vous le savez bien, nous en sommes effectivement convaincus, c'est d'abord à l'Europe de régler le problème yougoslave.

Droits de l'homme

De même que vous nous dites: désignez avec davantage de fermeté l'agresseur, puisque tout le monde le connaît, appelons-le par son nom. Mais c'est à plusieurs reprises que l'Europe et notamment la France ont dénoncé la responsabilité principale de la Serbie dans l'affreux drame actuel.

De même avons-nous toujours condamné avec beaucoup de fermeté les violations des droits de l'homme, et avons-nous été conscients que ces violations étaient le plus souvent commises par les Serbes, même si l'équité nous obligeait à dire que, l'horreur appelant l'horreur, il y avait eu des choses affreuses de tous les côtés.

Nous ne sommes donc pas séparés par des analyses divergentes de la situation. Simplement, vous le savez, nous avons justement voulu éviter que le passé ne se reproduise le passé, c'est à dire une guerre qui s'étendrait à l'Europe tout entière à partir des Balkans, comme ce fut le cas plusieurs fois.

Bosnie-Herzégovine – Plan Vance-Owen

Tout le monde est d'accord pour dénoncer la situation inadmissible créée en Bosnie-Herzégovine ; tout le monde est d'accord pour éviter que l'Europe ne devienne un brasier qui s'étendrait de frontières en frontières, à tous ces pays qui aujourd'hui sont réunis au sein de la Communauté et ne se combattent plus.

C'est ce qui explique qu'aujourd'hui la communauté internationale, et bien entendu d'abord la Communauté européenne, souhaite que puisse entrer en application le plan Vance-Owen. Un plan qui comme vous le souhaitez vous-même respecte les frontières de l'entité juridique qu'est la Bosnie-Herzégovine. Un plan qui se donne pour objectif de faire vivre démocratiquement des minorités à l'intérieur de ces frontières communes. Un plan qui, nous le savons, sera évidemment difficile à imposer sur le terrain, mais qui est le seul plan qui à l'heure actuelle est proposé à la réflexion de la communauté internationale, et qui est compatible avec ses possibilités 

Il est donc indispensable que nous restions très unis sur l'objectif que nous nous sommes fixés, faire triompher ce plan, et sur les moyens dont nous pouvons disposer, en particulier l'embargo et la menace d'une juridiction pénale internationale.

Slovénie – CSCE

Il est donc important que nous n'encouragions pas les parties au conflit, fussent les parties les plus malmenées par la guerre, à espérer qu'une guerre générale viendrait améliorer leur situation. Et dans cette attitude je suis sûr, monsieur le Président, que nous pouvons compter sur le concours de la Slovénie. Votre ratification cet après-midi même de la Charte de Paris le prouve. La Charte de Paris, dans le cadre de la CSCE, c'est la recherche de la démocratie, de la paix, par la négociation. Cela ne veut pas dire la faiblesse, cela ne veut pas dire la renonciation à tout moyen de contrainte, mais cela veut dire le recours à la force en toute dernière extrémité.

Je crois que la Serbie ne peut pas s'y tromper l'embargo sera de plus en plus respecté et imposé, la zone d'interdiction aérienne peut être demain mise à exécution s'il le faut, le survol de la Bosnie-Herzégovine par des avions qui poursuivent des objectifs humanitaires est aujourd'hui une réalité. Restons donc unis monsieur le Président, restons unis dans ce combat qui est le combat de la paix et le combat des valeurs communes auxquelles vous avez également rappelé votre adhésion en ratifiant la Charte de Paris.

Ex-Yougoslavie – Privilégier une solution pacifique

Il y a eu un moment où pendant la guerre de 1939-1945, tous ceux qui étaient intelligents, tous ceux qui étaient courageux, tous ceux qui avaient une morale combattaient à l'intérieur d'une résistance unifiée. C'est dans ce combat de la résistance que des jeunes poètes slovènes sont morts et je pense à un jeune garçon de 22 ans comme Kasu qui, je crois, a laissé un nom à la fois comme héros de cette résistance et comme poète slovène.

Il est impossible que seuls triomphent les souvenirs de haine, et que ne reviennent pas à un moment donné entre ceux qui avaient construit ensemble la Yougoslavie et qui aujourd'hui sont à la recherche de leur identité nationale, il est impossible que ne reviennent pas la sagesse et le goût de la paix partagée.

Il faut savoir tenir dans la recherche de la paix parce que je suis persuadé que si nous formons ce front uni de la paix, nous allons réussir à l'imposer. Et c'est parce que je pense que cette paix de demain qui ne sera pas limitée à la Slovénie et qui rejoindra les autres parties de l'ancienne Yougoslavie, la Croatie, la Bosnie-Herzégovine, la Macédoine, le Kosovo, le Monténégro, c'est parce que je pense à cette paix qui de nouveau régnera partout demain dans ces pays, que je peux avoir le courage d'évoquer des choses plus agréables, plus légères et vous dire que nous espérons que vous allez à Paris oublier un instant le sentiment de la tragédie qui vous habite encore.

France – Slovénie
 
Mme Kucan a bien voulu me remercier d'avoir tout fait pour qu'il fasse une journée très ensoleillée au moment où vous arriviez à Paris. Je ne promets pas d'être entendu demain mais j'ai demandé toutefois la même chose.

J'espère donc que vous qui ne venez pas à Paris pour la première fois, vous y retrouverez les mêmes plaisirs que d'habitude, le même sentiment d'une ville dont la beauté a l'ambition de rivaliser avec celle de Ljubljana. Je ne suis pas sûr que vous rencontriez dans les rues de Paris autant de poètes que vous le mériteriez, vous grand lecteur de poèmes, mais vous n'y rencontrerez que des gens qui ont pour la Slovénie des sentiments d'amitié.

Je voudrais lever mon verre, Monsieur le Président à ces quelques journées heureuses que je vous souhaite à vous, à Mme Kucan, à tous les membres de votre délégation et à M. Peterle qui, si il continue à me voir aussi souvent, va être obligé de devenir un ami. Je lève donc mon verre Monsieur le Président, à vous-même, à Mme Kucan, et à tout le bonheur que je vous souhaite et à cette paix que nous avons évoquée.