Interview de M. Gérard Longuet, président du PR, à Europe 1 et dans "Valeurs actuelles" les 1er et 5 octobre 1992, sur la candidature de M. Charles Pasqua à la présidence du Sénat, la cohabitation et les primaires dans la perspective des élections législatives de 1993.

Prononcé le 1er octobre 1992

Intervenant(s) : 

Média : Europe 1 - Valeurs actuelles

Texte intégral

Europe 1 : 1er octobre 1992

J.-P. Elkabbach : Faut-il que C. Pasqua préside le Sénat ?

G. Longuet : C. Pasqua est un homme politique qui a pris un engagement très net contre la construction européenne. Je ne le souhaite pas, car ce serait le troisième personnage de l'État, et cette image ne serait pas celle de la majorité des Français. Je le regrette, parce que l'homme je l'apprécie. Comme les sénateurs UDF sont plus nombreux, dans une primaire interne à l'opposition, l'UDF doit pouvoir imposer son candidat.

J.-P. Elkabbach : On a envie de vous dire deux fois bravo, l'opposition se divise pour un perchoir, et bravo de faire des socialistes et des communistes les arbitres de cette élection.

G. Longuet : Vous avez deux fois tort ! La politique c'est l'explication de choix et il serait complètement anormal, qu'après avoir parlé de l'Europe pendant trois mois et passionné les Français, que cette question devienne subalterne et qu'on se dise que ça n'a aucune importance. L'UDF a une vocation européenne, elle défendra un candidat qui a une image européenne. Quant aux communistes et socialistes, nous n'avons pas besoin de leur arbitrage. Nous pouvons à l'intérieur de l'opposition, dès lors que le candidat l'emporte, rallier ceux qui n'auraient pas voté pour lui dès le premier tour.

J.-P. Elkabbach : Ce qui s'est passé lors du référendum restera présent dans vos mémoires lors des législatives et des présidentielles ?

G. Longuet : La construction européenne c'est un des éléments d'une politique. À l'UDF nous voulons la même chose, les Français l'ont parfaitement compris donc nous soutiendrons un candidat qui a cette conviction.

J.-P. Elkabbach : C. Pasqua disait, hier, que si certains devaient s'allier aux socialistes, qu'ils le fassent publiquement. Un UDF élu par les voix des socialistes doit-il refuser la Présidence du Sénat ?

G. Longuet : L'UDF n'a pas besoin d'être élu par les voix socialistes dès lors que l'opposition fonctionne clairement. C. Pasqua a parlé de primaires, eh bien, il y aura un premier tour ! Les sénateurs UDF souhaitent se mettre d'accord sur un seul candidat, ce candidat doit arriver devant le candidat RPR et bénéficiera naturellement dans le cadre de la solidarité de l'opposition des voix RPR. J'en suis convaincu! Que M. Pasqua n'évoque pas un épouvantail qui n'a aucune raison d'être.

J.-P. Elkabbach : V. Giscard d'Estaing gagne dix points dans le prochain sondage SOFRES et pense que l'UDF va devenir le premier parti de la prochaine majorité. Si c'est vrai, qui préférez-vous comme Premier ministre, Barre, V. Giscard d'Estaing, E. Balladur ?

G. Longuet : Ce sont tous des hommes de qualité, mais les élections c'est en mars 93. L'UDF engrange la clarté de son engagement en faveur de la construction européenne. Qu'elle revendique Matignon c'est excellent, mais il y a des personnalités. Vous avez dit R. Barre : je ne pense pas qu'il y ait un enthousiasme fou pour cet homme de qualité, mais qui est un petit peu singulier en politique. Tous les autres sont possibles. Les giscardiens préfèrent V. Giscard d'Estaing, les centristes préfèrent P. Méhaignerie, moi je préfère Léotard. Pour l'instant on est loin, et je vous rappelle que c'est le Président de la République qui détient la clé du jeu.

J.-P. Elkabbach : Le Président de la République a gagné sept points dans ce sondage. S'il veut rester en 93, comment le faites-vous partir ?

G. Longuet : L'objectif n'est pas de le faire partir mais de donner des institutions solides à notre pays. Je compare 86 et 92. Un gouvernement est immédiatement jugé par l'opinion internationale. Si un gouvernement n'a pas la stabilité, la solidité, il ne peut pas gouverner. Je récuse la cohabitation, aujourd'hui, parce que dans ce contexte-là, nous avons un gouvernement précaire qui est sous la menace permanente d'un Président de la République qui compromettrait son effort. C'est la raison pour laquelle je dis aux Français de voter en 93 pour un changement de majorité et de voter pour une cohérence gouvernementale, d'exprimer le souhait de voir les douze années de F. Mitterrand cesser. S'il ne veut pas partir, on attend. Mais il prend la responsabilité d'affaiblir les institutions de la France.

J.-P. Elkabbach : Vous dites que « nous avons le devoir absolu de dramatiser la situation ».

G. Longuet : Il y a un drame budgétaire. Le déficit annoncé pour 93 sera hélas ! largement supérieur à ce qui a été annoncé. C'est un endettement considérable qui pèse sur l'économie française, je ne sais pas comment on va faire. Le deuxième budget civil de l'État c'est la charge de la dette. Si on ne dénonce pas cette situation d'imprévision, les Français ne comprendront puis ce qui se passe. Je veux que l'on prenne la mesure de cet héritage socialiste que nous aurons à assumer dans six mois, il est écrasant ! Il faut globaliser l'ensemble des charges. Nous avons des pays, comme l'Allemagne ou l'Angleterre, qui ont des niveaux de prélèvements publics inférieurs au niveau français. Ils peuvent se permettre un petit peu d'endettement parce qu'ils ont encore une marge de manœuvre fiscale. Nous sommes au taquet de la fiscalité, et comme nous ne pouvons pas baisser nos dépenses, je ne vois pas comment on va s'en sortir dans l'avenir.

J.-P. Elkabbach : Comprenez-vous les priorités données à l'Emploi, l'Éducation et la Justice ?

G. Longuet : Si elles étaient vraies ! Au bout de dix ans de socialisme, cela me fait sourire. Ces priorités sont retrouvées après dix ans de gestion qui ont abouti à la dégradation de la sécurité, de la justice. En matière d'enseignement, s'il n'y avait pas eu la relève des régions et départements, nous vivrions dans la misère des bâtiments scolaires.

J.-P. Elkabbach : Qu'y a-t-il de bon dans ce budget ?

G. Longuet : Un petit geste en faveur des familles et le choc pour les Français de se rendre compte que le déficit a doublé en 1992 et qu'il faut changer de politique.


Valeur Actuelle : 5 octobre 1992

Valeurs Actuelles : L'opposition est-elle unanimement d'accord pour censurer le gouvernement, et sur quoi ?

G. Longuet : Les députés de base le veulent dans leur immense majorité. Pour les dirigeants, chacun a ses problèmes d'échéances. La censure portera sur le budget parce qu'il est le meilleur révélateur de la dégradation de la société française après dix ans de gestion socialiste. En particulier la dégradation des dépenses publiques, qui est la plus préoccupante.

Valeurs Actuelles : Tout gouvernement n'est-il pas tenté d'utiliser le budget pour essayer d'améliorer ses chances électorales ?

G. Longuet : Oui. Mais les rares dispositions fiscales sympathiques ne peuvent cacher l'essentiel : un endettement fabuleux de 2 000 milliards de francs, des dépenses de fonctionnement qui ne sont absolument pas maîtrisées.

Valeurs Actuelles : Croyez-vous que les communistes prendront le risque électoral suicidaire de voter une nouvelle fois la censure ?

G. Longuet : De toute façon, pour le PC, et je m'en réjouis, c'est la chronique d'une fin annoncée. À six mois près, la censure ne changerait pas fondamentalement les choses.

Valeurs Actuelles : L'opposition a-t-elle intérêt à des élections législatives brusquées alors que l'opinion, d'après tous les sondages, est majoritairement favorable au respect des échéances électorales ?

G. Longuet : La censure n'est pas un coup de force, c'est l'exercice d'un droit constitutionnel et c'est même un devoir politique. L'opinion accepte cette expression de la liberté et de la responsabilité des députés. D'autre part. ne sous-estimez pas la gravité de la situation de l'économie et de la société françaises, ni l'extrême difficulté dans laquelle vit un nombre croissant de Français.

Valeurs Actuelles : Vous voulez hâter la mise au point des primaires, mais certains de vos partenaires gaullistes vous soupçonnent de ne les réclamer que dans l'espoir de ne pas les obtenir. « À moins, vous dit M. Alain Juppé, d'avoir le couteau sur la gorge… » Vraiment ?

G. Longuet : Si nous ne les demandons pas, nous ne les obtiendrons jamais. Nous avons franchi une étape. Puis il a fallu que les dirigeants l'acceptent. C'est désormais acquis. Il faut maintenant mettre en œuvre le dispositif. C'est ce que je préconise. Il restera à le faire fonctionner.

Valeurs Actuelles : Êtes-vous d'accord avec le RPR pour des primaires courtes en cas de départ anticipé du président : 50 000 à 60 000 élus de l'opposition désigneraient le meilleur champion pour l'Élysée ?

G. Longuet : L'accord a été conclu, je ne le remets pas en cause, je souhaite simplement rendre certaine son application.

Valeurs Actuelles : Vous pensez que vos électeurs de droite et du centre vont suivre et se montreront plus unitaires qu'en 1981 ou qu'en 1988 ?

G. Longuet : Ce n'est pas établi. Mais si nous ne leur en donnons pas la possibilité avec l'obligation morale, nous aurons la certitude inverse, celle de la dispersion des candidatures.

Valeurs Actuelles : Si le président reste, accepterez-vous, comme M. Juppé vous le demande, de désigner le candidat unique de l'opposition avant les législatives de mars ?

G. Longuet : C'est une idée qui n'est pas sans intérêt. Si nous refusons la cohabitation, si nous voulons une élection présidentielle rapide, il s'agit de prendre les devants et de mener la bataille des législatives comme une sorte de plébiscite négatif aboutissant au départ du président. L'inconvénient, c'est qu'on ne peut désigner un candidat si têt avant l'échéance sans prendre le risque de l'affaiblir. C'est la raison pour laquelle je comprends cette idée, mais elle ne peut être sine qua non.

Valeurs Actuelles : Peut-être y a-t-il aussi le risque de se tromper, car les sondages de popularité peuvent évoluer jusqu'à l'échéance…

G. Longuet : Si les élections législatives nous placent dans un rapport de force favorable, il ne faut pas que le président puisse tabler sur nos divisions comme il l'a fait de 1986 à 1988. L'une des bonnes façons de réaliser un front commun est de se ménager des mécanismes de primaires qui nous assurent un arbitrage interne et, pourquoi pas, la désignation d'un candidat. La procédure est audacieuse. Nous devons y réfléchir.

Valeurs Actuelles : Ne craignez-vous pas de donner l'impression à l'opinion de vendre trop tôt la peau de l'ours, comme vous le reproche Pierre Bérégovoy ?

G. Longuet : Oui, mais d'un autre côté, les électeurs peuvent se sentir rassurés de voir l'opposition aborder les législatives avec un dispositif de bataille organisé.

Valeurs Actuelles : Le Premier ministre vous accuse aussi de fomenter un putsch institutionnel. Que répondez-vous ?

G. Longuet : Il n'en a jamais été question. La décision de partir appartient au seul président de la République. Nous appliquerons la Constitution : ni la chaise vide ni le coup de force. Les électeurs doivent simplement savoir que, lorsqu'ils voteront pour nous aux législatives, ils éliront des candidats qui souhaitent le départ de M. Mitterrand et non pas son maintien. Nous établirons ainsi un rapport de force dans l'opinion, mais certainement pas un rapport physique ni juridique à l'encontre du chef de l'État.

Valeurs Actuelles : Comment interprétez-vous l'attitude de Jacques Chirac : comme une critique morale de la cohabitation, ou un refus de l'appliquer ?

G. Longuet : Une critique morale. Les temps ont changé. En 1986, le président Mitterrand souhaitait se succéder à lui-même. Qu'il engage le combat avec la droite était parfaitement légitime de sa part et nous l'avons engagé avec lui selon la tactique retenue à l'époque. Ce n'est plus le cas aujourd'hui. Son maintien serait juridiquement incontestable, mais politiquement il aurait l'inconvénient d'ouvrir une période d'équivoque qui affaiblirait l'autorité du nouveau gouvernement.

Valeurs Actuelles : Prenez-vous en compte dans vos réflexions son état de santé ?

G. Longuet : Certainement pas. Ce n'est pas l'homme qui est notre adversaire, c'est sa politique et celle de ses amis. J'ai même plutôt de la sympathie pour son courage.

Valeurs Actuelles : Jacques Chirac n'a-t-il pas voulu aussi prendre de vitesse le clan Pasqua-Séguin ?

G. Longuet : Je ne suis pas (rire) un spécialiste du RPR…

Valeurs Actuelles : Êtes-vous d'accord avec la proposition de M. Balladur d'ouvrir un grand débat entre tous les partis de l'opposition pour régler les questions que soulèverait une deuxième cohabitation ?

G. Longuet : Oui, c'est un devoir absolu de se préparer à gouverner par une confrontation de nos responsables sur ces différents sujets.

Valeurs Actuelles : Si vous gagnez les élections, pensez-vous que le président appellera au gouvernement, comme en 1986, le chef du parti majoritaire de la nouvelle majorité ?

G. Longuet : Je n'en sais rien. La Constitution ne lui impose aucune contrainte. On n'imagine pas, en revanche, un Premier ministre qui ne soit pas représentatif de la nouvelle majorité et ne se sente pas à l'aise et en harmonie avec le groupe le plus important.

Valeurs Actuelles : Si l'UDF obtenait plus de sièges que le RPR, le président pourrait donc appeler Valéry Giscard d'Estaing ?

G. Longuet : L'UDF a une vocation gouvernementale…

Valeurs Actuelles : En quoi une deuxième cohabitation devra-t-elle différer de la première ?

G. Longuet : Je vous dirai d'abord que je ne la souhaite pas. On voit bien que, dans la tourmente monétaire et financière, tout pays qui ne dispose pas d'un gouvernement stable est affaibli. On pensera du gouvernement de cohabitation qu'il sera tôt ou tard entravé dans son action.

Valeurs Actuelles : Une nouvelle cohabitation ne pourrait-elle pas permettre de récupérer tous les pouvoirs et dossiers perdus par les gouvernements au bénéfice de l'Élysée, et de revenir à la lecture parlementaire originelle de la Constitution ?

G. Longuet : Si, et c'est bien pourquoi nous avons accepté la première cohabitation. Elle a connu des accrochages avec le président, mais nous n'avons jamais constaté d'empêchements de gouverner. La possibilité de revenir à une pratique plus parlementaire de la Ve République est séduisante. Le pays en aurait besoin. Mais elle me laisse perplexe. Elle suppose que le président ait l'infinie sagesse d'accepter de ne plus exercer tous les pouvoirs que la Constitution d'une part, l'autorité politique et médiatique d'autre part lui confèrent. C'est inhumain de le lui demander. Il serait plus raisonnable de limiter son mandat et d'instaurer un régime de type présidentiel avec une séparation plus marquée entre le législatif et l'exécutif.

Valeurs Actuelles : Si de nouveaux « accrochages » se produisaient, le gouvernement devrait-il engager cette fois l'épreuve de force avec l'Élysée ?

G. Longuet : Certainement. Mais nous devrons d'abord expliquer aux électeurs quelle sera son attitude : soit conciliante, soit opposante. Une fois le choix ratifié, le gouvernement devra s'y tenir. Nos candidats devront également indiquer clairement leur volonté d'un renouvellement de nos institutions. Nous ferons ainsi légitimer d'avance une nouvelle politique de la cohabitation, avec un contrat précis de partage des pouvoirs entre le premier ministre et le président-arbitre au sens de 1958. Après tout, M. Mitterrand devrait d'autant mieux s'en accommoder qu'il n'a pas voté l'élection du chef de l'État au suffrage universel.