Article de M. Nicolas Sarkozy, secrétaire général adjoint du RPR, dans "Le Monde" du 29 octobre 1992, sur les projets de l'opposition concernant la politique monétaire, la réduction du déficit budgétaire, les privatisations et la lutte contre le chômage, intitulé "Le franc fort, sans Bérégovoy".

Prononcé le

Intervenant(s) : 

Média : Le Monde

Texte intégral

L'Europe vient de connaître une période de grande instabilité. Au sein du système monétaire européen, la spéculation contre le franc a été particulièrement active. La Banque de France a dû mobiliser près de 160 milliards pour préserver la parité de notre monnaie. Quelle que soit l'évolution des marchés financiers dans les prochaines semaines, un enseignement essentiel ressort de cette récente crise monétaire : le traité de Maastricht instituant l'Union économique et monétaire ne rentrera pas en vigueur selon le calendrier prévu. Il est désormais acquis que ni la Grande-Bretagne, ni l'Italie, ni l'Espagne, pour s'en tenir aux principaux États membres, ne pourront satisfaire, avant 1999, aux critères de convergence financière imposés par les accords de Maastricht.

Cependant, quelques semaines après le référendum, force est de constater que le débat ne porte plus aujourd'hui sur l'Union économique et monétaire ; il concerne la politique monétaire de la France. Il s'agit de savoir si la dévaluation du franc permettrait de réduire les taux d'intérêt et, ainsi, de relancer l'investissement et l'activité dans notre pays. L'actualité financière internationale des dernières semaines a pu donner l'impression de plaider en faveur de la dévaluation : nombre de spéculateurs ont pris des positions contre le franc, estimant qu'il était surévalué et qu'un réajustement de parités s'imposait au sein du SME.

La dévaluation ne constitue pourtant pas une solution alternative à la politique de franc fort menée en France, sans discontinuité depuis 1984. Elle comporte trop de risques pour notre économie. Une dévaluation aurait pour premier effet de détériorer, au bout de quelques mois, les résultats de notre commerce extérieur en raison du renchérissement de nos importations, en particulier de matières premières et de biens d'équipement. Le déséquilibre de notre balance extérieure aurait pour conséquence de tirer le franc vers le bas, avec le risque de dévaluations à répétition qu'une telle évolution comporte. Les turbulences monétaires s'en trouveraient accentuées, comme l'ont montré les trois dévaluations réalisées en 1981, 1982 et 1983, à la suite de la relance de l'économie française, dans un contexte international et européen pour le moins attentiste.

« Nos divergences sont réelles »

Plus grave encore, si le franc était dévalué, les taux d'intérêt, loin de baisser, s'élèveraient. La raison en est simple : une monnaie dépréciée est considérée comme fragile par les marchés financiers, et les opérateurs exigent une prime de risque sous forme de majoration des taux le prix de l'argent en Italie et en d'intérêt. C'est d'ailleurs pourquoi le prix de l'argent en Italie et en Espagne est aujourd'hui sensiblement plus élevé qu'en France, la lire et la peseta étant considérées comme moins solides que notre monnaie.

La dévaluation ne saurait donc tenir lieu de réponse à l'essoufflement de notre économie, d'autant qu'aucun facteur objectif ne la justifie : notre balance commerciale est équilibrée et notre différentiel d'inflation avec l'Allemagne est limité.

La politique de franc fort s'impose clairement. Ce n'est pas une affaire de majorité parlementaire ou de choix politique; c'est tout simplement l'intérêt de la France. L'expérience des économies industrielles ouvertes est, à cet égard, riche d'enseignements : le maintien d'une inflation faible, gagée sur une monnaie forte, n'est pas en contradiction avec la croissance. Des pays tels que l'Allemagne ou la Suisse qui n'ont pas dérogé à cette discipline depuis le début des années 70, en retirent aujourd'hui les dividendes sous forme de croissance élevée et de progression régulière du revenu par habitant. Faut-il conclure qu'entre la politique du gouvernement socialiste et le projet économique de l'actuelle opposition les différences sont dérisoires ? Faut-il en déduire que la politique monétaire menée par M. Bérégovoy peut suffire à redresser notre économie ? Assurément non. Nos divergences sont réelles et un changement de majorité au Parlement lors des prochaines élections législatives se traduirait par de profondes réorientations.

Première illustration : la gestion des finances publiques. Le déficit budgétaire prévu pour 1993, malgré des sous-estimations manifestes des dépenses et l'optimisme des évaluations de recettes, va doubler en un an et atteindre 165 milliards de francs. Il alimentera l'endettement de l'État, qui est passé de 1 200 milliards de francs en 1988 à près de 2 000 milliards de francs aujourd'hui. Cinq années de gestion socialiste auront donc effacé les acquis de la politique de redressement menée par le gouvernement de Jacques Chirac (300 milliards de francs de plus-values fiscales) et installé le couple déficit-dette au cœur de nos finances publiques, où il exerce une pression qui va devenir insupportable : le service de la dette est désormais le deuxième budget civil de l'État (180 milliards de francs). Dans ce contexte, l'opposition est plus que jamais décidée à rompre avec la politique actuelle. Il s'agira de maîtriser la croissance des dépenses publiques en définissant de vraies priorités. Des redéploiements de crédits et d'effectifs seront mis en œuvre, assortis de profondes réformes de structure, à commencer par l'éducation nationale, dont chacun reconnaît aujourd'hui que ses rendements sont décroissants. La politique de baisse de prélèvements fiscaux et sociaux engagée en 1986 et pratiquement interrompue depuis lors sera remise à l'ordre du jour. C'est le sens de la proposition d'Édouard Balladur visant à transférer progressivement la charge des cotisations familiales des entreprises vers l'État. Il sera également nécessaire de redonner à l'investissement son rang de priorité budgétaire, les perspectives de reprise internationale étant des plus limitées. L'État montrera l'exemple à travers les équipements publics et instituera des aides fiscales pour stimuler la croissance, notamment dans les secteurs du bâtiment et du logement. 

Un véritable programme pour l'emploi

Deuxième illustration : les privatisations. Incapable de contenir l'évolution des dépenses publiques, le gouvernement socialiste est contraint de recourir à des privatisations partielles pour financer les dépenses de fonctionnement de l'État, à commencer par le traitement social du chômage. Après avoir prétendu en 1981 nationaliser pour promouvoir l'emploi, les socialistes privatisent aujourd'hui au nom de la lutte contre le chômage. Singulier retournement de situation. Mais, au-delà de cette contradiction, c'est le principe même des privatisations partielles que l'opposition dénonce. La vente des participations de l'État ne s'accompagne pas d'une modification du mode de fonctionnement des entreprises nationales, qui restent soumises au contrôle de l'autorité publique, avec les rigidités qui en résultent. Plus grave encore, ces cessions d'actifs ne permettent pas de garantir les intérêts de l'État, celui-ci ne pouvant vendre au meilleur prix des participations qui, par définition, ne donnent pas le contrôle du capital. Le projet de l'opposition en matière de privatisation répond, quant à lui, à une véritable logique économique. Il part de l'idée que l'État n'est qualifié ni pour fabriquer des automobiles ou du parfum ni pour consentir des crédits bancaires ou des contrats d'assurance aux particuliers. C'est donc l'ensemble du secteur public concurrentiel qui a vocation à être privatisé à 100 %. L'État en bénéficiera en cédant ses actifs à leur véritable prix et en affectant le produit de ces opérations exceptionnelles à son désendettement. Toute l'économie en profitera à travers le développement de l'actionnariat populaire, initié par Édouard Balladur, et la détente des taux d'intérêt consécutive à la réduction du déficit budgétaire.

Troisième illustration : la lutte contre le chômage. La politique économique de notre pays ne peut avoir d'autre objectif que la réduction du chômage. C'est une exigence absolue, au nom de la cohésion de notre société. Le chômage, c'est le développement de la marginalité, de l'exclusion, de la précarité. En un mot, c'est le retour de la pauvreté dans notre pays. Dix années de gestion socialiste se sont traduites par le doublement du nombre de chômeurs en France, avec pour seule réponse gouvernementale de simples artifices statistiques : des stages, des pseudo-contrats de travail, des prétendus parcours d'insertion qui ne sont qu'exceptionnellement ceux de la réussite. Il faut en finir avec cette politique et redonner confiance aux Français en mettant en œuvre un véritable programme pour l'emploi. Trois priorités s'imposent. D'abord, une relance de la croissance, c'est-à-dire une activité économique soutenue par l'amélioration du pouvoir d'achat et le développement de l'épargne; c'est le sens des propositions que l'opposition formule pour améliorer la fiscalité des placements et augmenter la part des salaires directs. Ensuite, une réduction des prélèvements qui pèsent sur nos entreprises, handicapées dans la compétition internationale par la lourdeur des charges sociales et fis cales qui pénalisent l'initiative. Enfin, une vraie révolution dans le système de formation: il faut s'attaquer aux structures centralisées de l'éducation nationale, réhabiliter l'enseignement technique et professionnel, redonner tout son sens à la politique de l'apprentissage et encourager les formations en alternance. Autant de priorités qui, si elles sont mises en œuvre avec détermination, se traduiront par un recul du chômage : que l'on songe aux 800 000 emplois créés entre 1987 et 1989, une fois les finances publiques assainies et la liberté rendue à l'économie. Le repli du chômage sera d'autant plus rapide que la nouvelle majorité aura fait preuve d'imagination pour développer de nouvelles activités, comme les services à la personne, qui correspondent aux attentes des Français. Il faudra, par exemple, redéfinir le statut fiscal du chef de famille et lui reconnaître des droits à déduction de charges pour les emplois de proximité qu'il crée.

À l'heure des choix décisifs qui souhaitent un véritable débat engagent leur avenir, les Français souhaitent un véritable débat d'idées. La recherche du consensus à tout prix, qui, depuis 1988, a enfermé la France dans l'immobilisme, ne peut tenir lieu de projet politique. La campagne électorale qui va s'ouvrir pour les prochaines élections législatives donnera à l'opposition l'occasion de définir son ambition pour la France. D'expliquer, en toute clarté, sa différence.