Tribune de Mme Dominique Voynet, ministre de l'aménagement du territoire et de l'environnement, dans "Le Monde" le 15 juillet 1999, intitulée : "Chasseurs, vous n'êtes pas seuls au monde ! ", sur son opposition aux revendications de M. Jean Saint-Josse, président de Chasse Pêche Nature et Traditions et sur la nécessité de faire respecter par les chasseurs les réglementations s'appliquant à leur activité.

Texte intégral

Je me suis gardée de toute déclaration sur la chasse depuis plus d'un an, préférant travailler à la solution des problèmes plutôt que répondre aux insultes et aux faux procès. La seule exception à ce silence fut un entretien donné au journal Sud-Ouest il y a quelques semaines. Il ne suscita d'ailleurs que peu d'échos, sans doute parce que les propos que j'y tenais, à la différence de ceux que l'on me prête, ne pouvaient servir à alimenter les querelles entretenues à des fins politiques par ceux qui font de la chasse un cheval de bataille contre le gouvernement et  un fonds de commerce pour construire un parti politique.

Jean Saint-Josse, le président de Chasse, pêche, nature et traditions (CPNT), ayant jugé bon de s'en prendre à moi publiquement, en indiquant qu'il refuserait de discuter avec la ministre chargée de la chasse au sein du gouvernement de Lionel Jospin, et en demandant accessoirement ma démission, je suis contrainte de sortir de la réserve que je m'étais imposée jusque-là.

D'abord pour rappeler à M. Saint-Josse qu'il ne lui appartient ni de déterminer la composition du gouvernement ni de juger de la légitimité des ministres qui le composent. Si les élections européennes lui ont permis d'aller siéger au Parlement de Strasbourg, elles ont avant tout confirmé la confiance que la majorité des Français accordent aux partis de la majorité plurielle et au gouvernement de Lionel Jospin.

Je voudrais ensuite redire quelle est ma position sur la chasse, en espérant que, pour une fois, on voudra bien s'en tenir à ce que je dis et non spéculer sur ce que je suis censée avoir dit. Je ne souhaite pas l'interdiction de la chasse ni la disparition des chasseurs.

Mais la chasse est un loisir dont la pratique, qui peut être dangereuse (les accidents de chasse provoquent plus de 40 décès par an), doit être réglementée, et dont l'impact sur la faune sauvage et les milieux naturels doit être maîtrisé.

Que les chasseurs soient des gens passionnés ne les dispense pas d'avoir un dialogue adulte avec les autres utilisateurs de la nature et avec les pouvoirs publics, pour fixer les termes de cette réglementation. La passion est affaire privée, et il n'est pas souhaitable que le gouvernement se mêle d'encourager ou de réfréner les passions. Il lui incombe, en revanche, de veiller à ce que la passion des uns soit compatible avec celles des autres et d'assurer la sécurité de tous. Ce n'est pas parce que les passionnés d'automobiles ou de motos aiment aller au bout des possibilités de leurs véhicules qu'ils en ont le droit. La vitesse est aujourd'hui sévèrement réglementée et la transgression des prescriptions dans ce domaine est lourdement sanctionnée, même s'il n'en fut pas toujours ainsi.

La tradition ne suffit pas à justifier une pratique. Le travail des enfants en bas âge dans les mines ou les usines, le confinement de la femme aux travaux domestiques, les mariages arrangés et tant d'autres « traditions » ont été combattus avant d'être abandonnés, pour le plus grand bonheur de tous.

Le bonheur du chasseur doit être considéré, mais ni plus ni moins que celui des autres usagers de la nature. Mon rôle de ministre chargée de la chasse est de veiller à ce que les intérêts de tous les citoyens soient pris en compte, indépendamment de leur capacité à s'organiser pour faire pression sur le gouvernement, afin de permettre un usage partagé de la nature. Il est aussi de faire en sorte que l'exercice de la chasse ne mette pas en cause la survie des espèces sauvages et la stabilité des écosystèmes aujourd'hui et dans l'avenir.

Il me revient aussi de veiller à ce que les intérêts de tous les chasseurs soient préservés. Contrairement à ce que voudrait faire croire le mouvement CPNT, il n'y pas un « problème » de la chasse auquel seraient confrontés tous les chasseurs sur le territoire national. L'activité cynégétique est très différente selon les régions. L'immense majorité des chasseurs français n'a aucune difficulté avec les règles nationales ou communautaires applicables à la chasse et les respecte.

Les pratiques cynégétiques qui font problème ne concernent qu'une minorité de chasseurs. La France compte 1,5 million de chasseurs. La chasse au gibier d'eau est pratiquée de manière plus ou moins intense dans une quarantaine de départements, par environ 225 000 chasseurs. Quant à la chasse de nuit, elle ne correspond à une tradition que dans une quinzaine de départements. Le désir de jouer un rôle politique n'autorise pas à pratiquer l'amalgame et à faire croire que la situation de quelques-uns est l'affaire de tous.

Je ne méconnais pas la situation qui existe dans certains départements du sud-ouest de la France, mais je dis qu'une solution doit y être apportée comme ailleurs, par le dialogue et dans le respect mutuel de tous les interlocuteurs. Pas plus que la santé n'est l'affaire des seuls médecins ou l'éducation celle des seuls enseignants dans une société moderne, la réglementation des activités cynégétiques ne peut être fixée par les seuls chasseurs. Les solutions qui pourront être apportées aux problèmes locaux seront légitimes dès lors qu'elles préserveront les intérêts des autres utilisateurs de la nature et ceux des autres chasseurs.

C'est dans cet esprit que j'ai demandé au Premier ministre de bien vouloir nommer François Patriat parlementaire en mission pour quelques mois, afin qu'il travaille, avec moi et avec toutes les parties intéressées, à l'élaboration des dispositions qui pourraient être reprises dans un projet de loi visant à régler l'ensemble des questions en suspens depuis de nombreuses années dans ce secteur. M. Patriat rencontrera pour cela tous les responsables politiques concernés. M. Saint-Josse en fera partie bien sûr, au même titre que M. Baupin ou d'autres. Il rencontrera aussi les associations concernées, qu'il s'agisse de l'Union des fédérateurs de chasse ou de France nature environnement, par exemple. Enfin, par un amalgame audacieux, M. Saint-Josse voudrait se faire passer pour le porte-parole du monde rural après avoir prétendu parler au nom de tous les chasseurs.

Je ne peux accepter cette supercherie, reprise sans autre forme de procès par une grande partie des médias. Les 6,7 % d'électeurs du parti CPNT vaudraient-ils plus que les suffrages remportés par les partis de la majorité, notamment les 9,7 % remportés par les Verts ?

De quels problèmes du monde rural M. Saint-Josse veut-il parler ? De la politique agricole commune, qui en réservant 80 % des aides publiques à 20 % des agriculteurs a favorisé la concentration des exploitations agricoles, la division par deux tous les dix ans du nombre d'agriculteurs, et l'abandon de certaines parties du territoire ? Si c'est le cas, je veux croire qu'il appuiera les efforts entrepris par le gouvernement pour répartir de façon équitable les aides entre les agriculteurs, malgré les cris de l'opposition qui juge cela archaïque et contraire à la vocation exportatrice de la France.

Veut-dire que la chasse n'est pas seule activité qui puisse menacer la faune et la flore sauvage ? Alors, il réclamera avec moi que les aides publiques soient versées aux seuls agriculteurs qui respectent les règles de protection de l'environnement en vigueur.

Veut-il défendre, comme je le fais, le maintien des services publics en milieu rural, parce qu'ils constituent un maillon essentiel du tissu social ? Il faudra alors qu'il prenne ses distances avec les partis de l'opposition qui n'ont de cesse d'adjurer le gouvernement de réduire les dépenses publiques et le nombre des fonctionnaires.

Se préoccupe-t-il de la desserte des territoires par le rail ? Alors il se mobilisera pour défendre la revitalisation des réseaux ferrés régionaux qualifiés à tort de secondaires.

Au-delà de ces questions, c'est rendre un bien mauvais service au « monde rural » que de l'opposer au monde urbain, alors même que tout montre que le développement de l'un est intimement lié à celui de l'autre. Les premières analyses faites par l'INSEE du dernier recensement montrent que la population des communes rurales croît en moyenne plus vite que celle des grandes villes. Mais cette croissance est alimentée par des mouvements de population en provenance des villes. Il n'y aura pas de campagnes prospères si les villes périclitent ; l'inverse est également vrai.

Opposer un monde rural abstrait à un monde urbain qui ne l'est pas moins, c'est passer à côté des vrais problèmes existant dans les villes comme dans les campagnes et ignorer que la mobilisation de tous autour de projets de développement local, conçus et portés par les citoyens à une échelle qui leur permette d'agir et de ne plus subir, pour un développement équilibré de tout le territoire, reste la plus crédible des solutions.