Texte intégral
Réunion publique de Strasbourg
Intervention de Michel Rocard, le 2 septembre 1992
Chers amis,
Avec qui mieux parler de l'Europe qu'avec le Président Felipe González ?
Voilà bientôt vingt ans que nous nous connaissons et je pourrais vous parler longtemps de ses talents divers. Et je pourrais vous raconter la rapidité avec laquelle il m'a donné son accord, le premier, pour ce qui allait devenir l'appel de La Haye. Et je pourrais tout aussi bien vous dire le redoutable joueur de baby-foot qu'il est, puisqu'ensemble nous avons gagné de haute lutte une partie acharnée contre nos propres fils, voici deux ou trois ans.
Mais Felipe González, c'est avant tout une image triplement symbolique : du socialisme, de l'Espagne, de l'Europe.
Du socialisme il a su incarner le dynamisme et la modernité. Loin de toute démagogie, il a appelé ses compatriotes à la responsabilité, leur a tenu le langage de la vérité et voilà dix ans qu'ils lui confirment leur confiance.
Dans cette période, l'Espagne est passée du statut de démocratie fragile à celle d'un pays unanimement respecté, admiré, consolidé. La dictature est tombée dans les oubliettes de l'histoire pour laisser la place aux Jeux olympiques et à l'Exposition universelle, symboles aux yeux du monde d'une Espagne libre et sans complexe.
Bien sûr ce pays, comme tous les autres, connaît des difficultés. Le terrorisme de l'ETA continue de tuer mais nos efforts conjoints ont permis de lui porter des coups assez forts pour espérer qu'un jour, d'une manière ou d'une autre, la violence prendra fin. La situation économique est difficile comme elle l'est partout. Mais tous ces défis, l'Espagne les relève sans jamais se replier dans la peur ou la frilosité.
Or tout ce que l'Espagne a su faire dans les années récentes, tout ce qu'elle continuera à faire dans celles qui viennent, elle le doit avant tout à elle-même. Elle le doit aussi à l'Europe.
L'adhésion était un pari risqué. Ce pari a été gagné. L'Europe a aidé l'Espagne à consolider sa démocratie autant qu'à dynamiser son économie. Et c'est d'ores et déjà au tour de l'Espagne d'aider l'Europe par sa présence et son apport.
Voilà ce qu'est l'Europe, voilà un exemple de ce qu'une victoire le 20 septembre permettra d poursuivre et qu'un échec ruinerait irrémédiablement.
À ceux qui doutent, et je les sais nombreux, je dis faites l'effort de lire le traité. Vous le devez à vos enfants car c'est leur avenir que vous allez engager.
À ceux qui sont inquiets, et je les sais également nombreux, je dis ne laissez pas la peur obscurcir le jugement. Elle est toujours mauvaise conseillère.
À ceux qui sont en colère, il y en a aussi, je dis que le ressentiment d'un moment ne peut ruiner tout ce que tant de gens bâtissent depuis tant d'années, sans distinction de pays, de couleur politique ou de niveau de vie.
Et à ceux, enfin, qu'ils viennent de l'extrême droite ou de l'extrême gauche ou de n'importe où ailleurs, qui entretiennent le doute, alimentent la peur ou nourrissent la colère, à tous ceux-là, je dis : vous êtes les fossoyeurs de l'espérance.
Mais parlons un peu des faits, car on les oublie trop.
Nos adversaires affirment qu'une banque centrale indépendante, c'est moins de politique et plus de technocratie. C'est faux.
Un rappel suffit à le prouver. Il n'y a pas plus indépendante que la Bundesbank allemande. Au moment de l'unification elle avait décidé qu'il faudrait entre trois et quatre marks de l'Est pour acheter un mark de l'Ouest. Le Chancelier Kohl a tapé du poing sur la table. Il a dit que l'échange se ferait un pour un. Que croyez-vous qu'il arriva ? Ce fut le Chancelier qui l'emporta. Le politique sait, lorsque c'est nécessaire, imposer sa volonté, même à une banque centrale indépendante.
Seuls les politiques timorés croient ne pas pouvoir le faire. Nous ne sommes pas de ceux-là.
Or, cette monnaie unique est un cadeau inespéré que le chancelier Kohl a accepté de faire à l'Europe. Songez-y : le Mark est assez fort pour faire cavalier seul. Il évolue au gré des seuls intérêts allemands. La Bundesbank, sans consulter quiconque, relève ses taux d'intérêt ? Nous sommes obligés de suivre même si cela nuit à nos propres préoccupations.
Et voilà qu'avec la monnaie unique ce ne sera plus la Bundesbank qui décidera seule, à charge pour tous les autres de subir. Ce sera la Banque centrale européenne où siégeront des représentants de chacun des pays, comptables des intérêts de l'ensemble de l'Europe et non plus de ceux de la seule Allemagne, ayant en vue la santé économique de l'ensemble de l'Europe et non plus de la seule Allemagne.
Voilà ce que l'Allemagne d'Helmut Kohl a accepté de faire dans un geste de foi et de générosité européennes.
Et face à cela il se trouverait des gens pour dire à nos amis allemands « oui, vous êtes bien bons mais votre mark, vous pouvez vous le garder, et nous nous garderons chacun son franc, sa peseta, sa lire, sa livre, son escudo car nous préférons l'illusion d'une souveraineté de pure forme. Nous préférons garder la seule souveraineté monétaire qui est la nôtre – celle de choisir les effigies qui ornent nos billets – plutôt que partager avec d'autres le pouvoir de peser vraiment sur leur valeur ».
Cet admirable sacrifice que l'Allemagne a consenti sur l'autel de l'Europe, nous n'avons ni historiquement, ni politiquement, ni économiquement le droit de le refuser par un non à Maastricht.
Pour des raisons évidentes liées à son histoire et à sa fierté nationale, le mark est ce que l'Allemagne a de plus précieux, au point même qu'il est devenu un élément de son identité nationale. Accepter sa disparition est le plus beau cadeau que cette nation puisse faire. Honte à ceux qui le méprisent. Malheur à ceux qui le négligent.
Un deuxième reproche est fait au traité en caricaturant le fameux principe de subsidiarité.
À entendre M. Séguin, il se traduirait ainsi : « Ce qui est à l'Europe est à l'Europe, ce qui est aux nations se négocie ». La réalité du traité est bien différente.
Les domaines dans lesquels la Communauté intervient sont étendus. Mais ils sont connus, précis et ne pourraient faire l'objet de nouvelles extensions que sur décision unanime des douze, concrétisée par un nouveau traité.
Et c'est dans les domaines qui sont déjà de la compétence communautaire qu'apparaît le principe de subsidiarité. Jusqu'ici, dans ces domaines communautaires, la compétence de Bruxelles était illimitée. Désormais, elle sera limitée par la subsidiarité.
Alors on peut juger cette limite insuffisante, on peut s'interroger sur l'interprétation qu'en donnera la Cour de Luxembourg, on peut tout ce qu'on veut. Mais on ne peut pas nier qu'il s'agisse d'un progrès, on ne peut pas nier que le pouvoir de Bruxelles se voit désormais imposer des restrictions qui n'existaient pas jusqu'ici, qui n'existeraient pas sans Maastricht.
Voilà la réalité et le sérieux du débat gagne à ce qu'elle soit connue.
Poussons un peu plus loin encore. Il y a sur la scène politique française un homme qui n'est pas de mes amis politiques, avec lequel je suis souvent en désaccord, mais un homme que je respecte sincèrement pour son courage, son originalité et son témoignage. Cet homme, c'est Jean-François Deniau. Indubitablement européen, il s'interroge quand même sur Maastricht, car la Yougoslavie nourrit ses doutes. Il dénonce les outrances du débat et pose de vraies questions. Ces interrogations, nul interlocuteur de bonne foi ne peut les lui reprocher.
Jean-François Deniau se demande si, sur le plan diplomatique et militaire, Maastricht n'engage pas l'Europe dans une impasse. Je ne le crois pas.
Le traité règle naturellement pas tout. Il ne garantit pas qu'à l'avenir les douze nations avanceront du même pas, partageront les mêmes convictions et nourriront toujours des ambitions communes. Cela, cher Jean-François Deniau, aucun traité ne pourra le garantir jamais. Seuls y pourvoiront le temps, l'habitude du travail en commun et les convergences qu'il engendre.
Ce que le traité apporte, dans le domaine de la politique étrangère et de sécurité, c'est un cadre possible que l'histoire remplira.
Je ne crois pas que les douze seront rapidement d'accord pour l'occuper. Je crois que dans ces domaines aussi il y aura longtemps, comme pour Airbus, Ariane ou le SME, des nations en pointe et d'autres en retrait. Mais je nourris l'espoir que celles qui sont un peu à la traîne seront de moins en moins nombreuses, prendront de plus en plus l'habitude de rallier le concert communautaire.
L'Europe à géométrie variable que souhaite Jean-François Deniau existe déjà en fait et elle continuera. Je ne crois pas qu'il faille la contraindre à exister en droit.
Les réticences de tel ou tel n'ont pas empêché des Européens de faire dans la guerre du Golfe ce qu'ils croyaient devoir faire.
Nous n'avons eu aucune autorisation à demander pour conduire dans l'ex-Yougoslavie l'action humanitaire qu'on sait et qui a eu sur nos partenaires européens des effets entraînants.
Sur tout cela et pour l'avenir, le traité de Maastricht ne promet pas des solutions immédiates et certaines mais il les rend possibles.
Rappelez-vous : la Constitution imparfaite, lacunaire, discutable de 1875 ne garantissait pas que la République et ses valeurs deviendraient le patrimoine commun de tous les Français. Elle ne le pouvait pas et c'est pourtant ce qui advint.
Aujourd'hui, comme hier dans l'exemple que je viens de citer, l'enjeu dépasse le texte, et en fait dépasse chacun d'entre nous.
Le texte aurait pu être plus lisible s'il avait été écrit par une plume unique. Il aurait pu être plus novateur s'il avait été voulu par une pensée unique. Il aurait pu être plus audacieux s'il avait été inspiré par une volonté unique.
Mais ce texte a été rédigé à douze et acquis à l'unanimité. C'est sa servitude. C'est aussi sa grandeur.
Le temps corrigera ses défauts à condition qu'on le lui donne, et une date est même d'ores et déjà prévue pour ça en 1996.
Mais le contexte, lui, n'est pas moins important que le texte.
En conscience, Jean-François Deniau, je comprends et je respecte vos interrogations.
En conscience, Jean-François Deniau, n'êtes-vous pas sensible à la manière dont près de trois cent millions d'autres Européens recevront le message de la France ?
Vous qui les connaissez, vous qui les côtoyez, croyez-vous qu'ils comprendraient le non comme un refus technique à un texte technique ? Ne croyez-vous pas qu'ils y verraient simplement un non à l'idéal européen que vous et moi, chacun à sa manière, défendons depuis tant d'années ?
Cette simplification est abusive, direz-vous sans doute, et vous aurez raison. Mais elle est et, en conscience toujours, pouvons-nous l'ignorer ?
Certes, non, et c'est d'ailleurs pour cette raison même que vous auriez préféré la voie parlementaire. C'est cohérent avec votre position.
Mais à l'inverse, pouvions-nous continuer à construire l'Europe sans consulter le peuple ? Je ne le crois pas. C'eût été une sorte de défiance à l'égard des Français, or je refuse de croire que leur bon sens puisse être pris en défaut. Ce referendum divise l'opposition dites-vous. Mais il n'a pas été fait pour ça. C'est L'Europe elle-même qui divise l'opposition, comme d'ailleurs elle divise un peu la majorité aussi. Et ce n'est nouveau ni dans un cas ni dans l'autre.
Et face à ces divisions, quoi de plus sain, de plus normal, de plus souhaitable que de faire trancher le peuple lui-même ?
Oui, les Français s'interrogent. C'est un signe d'intérêt.
Oui, des Français doutent. C'est un signe d'inquiétude.
Mais quels démocrates serions-nous si nous devions nous défier de leurs décisions collectives ?
Alors, cher Jean-François Deniau, faites part de vos interrogations, incitez les Français à être vigilants sur la suite du mouvement, travaillez à l'amélioration future des défauts que le traité laissera subsister. Sur tout cela tous les Européens se retrouveront. Mais ne contribuez pas à briser cet élan. Si, comme je le crois, c'est le oui qui l'emporte votre position négative priverait le futur d'une voix écoutée et respectée. Si, par malheur, c'était le non qui triomphait, vous ne tarderiez pas à regretter le déchaînement des forces centrifuges qu'un tel résultat mettrait en mouvement.
Chers amis, si je me suis permis cette longue adresse à Jean-François Deniau, c'est par estime à son égard et par respect pour des convictions que je ne partage pas. Mais c'est aussi parce que les doutes dont fait état un homme qui n'est pas suspect d'être anti-européen nous donnent la mesure des inquiétudes qu'il nous faut dissiper.
Nous le pouvons. Nous le devons. Chaque jour, chaque heure qui nous séparent du referendum doivent être l'occasion de faire partager nos espoirs.
Dans un instant, Felipe González nous dira comment le chef d'un gouvernement ami voit notre avenir commun. Avant de lui laisser la parole, et après lui avoir redit le plaisir et l'honneur que je ressens à sa présence ce soir, je dirai simplement que quels que soient les possibles défauts, les possibles imperfections du traité de Maastricht, je voterai oui avec résolution, certain qu'un jour mes enfants et mes petits-enfants auront lieu de s'en féliciter, tandis que je craindrais leur jugement pour notre génération si le non devait l'emporter. C'est aux Français de décider.
Ils ont à exercer le 20 septembre une responsabilité historique qui n'a absolument aucun précédent. Songez au pouvoir qui sera celui des Français ce jour-là : de leur décision dépend non seulement leur avenir mais celui de bien d'autres peuples, de bien d'autres nations, à l'extérieur de l'Europe autant qu'à l'intérieur.
Quelques hommes d'État dans l'histoire ont eu des responsabilités considérables. Quelques peuples, dont le nôtre, ont, par une action continue, pesé sur les affaires du monde. Mais que tout un peuple, en un jour, en un vote, ait à prendre une décision qui aura autant de répercussions sur son propre avenir et sur celui des autres, cela, c'est absolument inédit dans l'histoire de l'Europe et du monde.
Et ce n'est cependant pas par hasard si c'est au peuple de France qu'échoient cet honneur et cette responsabilité démocratique. Les Français sauront s'en montrer dignes. La décision est entre leurs mains et c'est justement pour cela que j'ai confiance.
Discours de Créteil – Référendum, le 16 septembre 1992
Chers Amis,
Comme Laurent Fabius à l'instant, comme nous tous, je songe à François Mitterrand. Sans doute n'aimerait-il pas qu'on dramatise une situation médicale qui ne sort de l'ordinaire que par celui qu'elle touche. Aussi je n'en dirai que deux mots. Le premier pour affirmer qu'il est un homme de sang froid dans toute épreuve et qu'il est en droit d'attendre de nous un sang-froid égal au sien. Le second pour saluer sa volonté de transparence. Il préfère la transparence, quitte à ce qu'elle alimente je ne sais quelles conjectures, plutôt que l'opacité qui, elle, alimente les rumeurs. Ce souci est courageux, il est démocratique. Il ressemble à François Mitterrand.
Dimanche prochain, la voix de chaque Française et de chaque Français comptera double.
Chacun votera d'abord en tant que citoyen français, pour dire quelle place la France doit tenir en Europe et dans le monde.
Et puis chacun votera aussi pour le compte des autres citoyens d'Europe. Tous attendent que le peuple français se soit exprimé, pour savoir si la construction européenne ira de l'avant ou si elle s'arrêtera, et nul ne sait alors pour combien de temps !
Voici près de quarante ans que la construction européenne avance comme un avion bimoteur. Ces deux moteurs sont, vous l'avez deviné, la France et l'Allemagne. Mais vous avez deviné aussi ce qui arrive à un avion quand l'un de ses moteurs s'arrête !
Ceux qui disent aux Français qu'en cas de victoire du « non », on pourrait renégocier une autre Europe, un autre traité, se trompent et, par là-même, trompent les Français.
Oh, bien sûr, le 21 septembre, quoiqu'il advienne, la Tour Eiffel sera toujours debout, la Tamise coulera toujours à Londres et la bière à Munich !
Mais la volonté politique, celle qui a permis de surmonter les intérêts divergents des douze États de la Communauté, celle qui a été capable de dépasser les rivalités autrefois meurtrières de douze vieilles nations, celle qui a su créer les conditions d'un progrès commun et d'une espérance partagée – cette volonté politique-là aurait disparu.
Voilà pourquoi – Laurent Fabius le disait à l'instant – le vote de dimanche nous crée, à nous Français, une responsabilité particulière, à l'échelle du continent européen tout entier. Car si la France – j'y reviendrai – a besoin de l'Europe, l'Europe a besoin de la France.
Le traité d'Union européenne est une étape. Une étape décisive, mais une étape seulement. Une étape décisive, puisque trente-cinq ans après le traité de Rome, nous allons passer du « marché commun », de la « communauté économique européenne », à l'union politique, à la communauté européenne tout court.
Je crois qu'il était nécessaire qu'un choix aussi important reçoive la légitimité populaire qui découlera de la ratification du traité par referendum.
Pour la première fois, l'Europe cesse d'être la propriété d'une poignée de spécialistes pour devenir l'affaire du peuple français tout entier.
Quels qu'aient été les difficultés et les risques, c'est l'honneur du président de la République, François Mitterrand d'avoir choisi cette voie-là, la seule capable de réconcilier l'Europe et la démocratie.
Le débat qui s'achèvera dimanche aura été un vrai débat. Pour l'essentiel, et abstraction faite des caricatures médiocres et des outrances subalternes, il aura montré ce que la politique peut proposer de meilleur : un vrai choix d'avenir, une interrogation qui met en jeu les ressorts les plus profonds de notre vie collective.
C'est pour cela que ce débat échappe aux clivages politiques ordinaires. Vous l'avez remarqué, tous les partis politiques se sont divisés sur cette question. Ne serait-ce que pour cette raison, il n'y aura pas dimanche soir la victoire du parti du « oui » sur le parti du « non ».
Il n'y a pas davantage les bons Français d'un côté et les mauvais de l'autre. À mes yeux, ceux qui choisissent le « oui » parient sur l'espérance. Pour ceux qui sont tentés par le « non », c'est l'inquiétude qui l'emporte. Mais on ne nourrit pas l'espérance avec de simples slogans. Pas plus qu'on ne combat l'inquiétude avec des anathèmes.
Voilà pourquoi je souhaite surtout ce soir vous donner des raisons simples et fortes de convaincre d'ici dimanche ceux qui seraient tentés par le « non » et que nous avons le devoir d'entendre.
À ceux-là, nous devons rappeler que dans le mouvement de la civilisation, depuis ses origines, tout ce qui est allé dans le sens de la mise en commun a constitué le bon côté de l'histoire des hommes, tandis que le mauvais côté était celui qui menait à la division, aux déchirements et bientôt au conflit.
C'est en ce sens que la victoire du « oui », dimanche soir, ne sera pas la victoire d'un parti, mais la victoire de la France.
Quand je parle de ceux qui sont tentés par le « non », qu'il faut s'efforcer de convaincre, je parle bien sûr des électeurs et pas des chevaux-légers – même si certains sont des poids lourds – qui sont déjà convaincus…
Contre Maastricht, Charles Pasqua ? Allons donc, pas plus tard qu'en juin dernier, il approuvait chaleureusement le traité à la tribune du Sénat !
Hostile à l'union économique et monétaire, Philippe Séguin ? Allons donc, en mai 1989, il signait une motion de censure contre mon gouvernement pour me reprocher de n'avoir pas pris suffisamment d'initiatives pour – je cite – « progresser sur la voie d'une véritable union monétaire » !
Et ce M. de Villiers qui, pour le 20 septembre, bicentenaire de la bataille de Valmy, a l'imprudence de nous proposer une Europe dont le glas sonnait déjà en 1788 !
Je ne parle pas de Georges Marchais et de Le Pen : quand ces deux-là se retrouvent sur une même position, c'est rarement, vous l'aurez remarqué, pour le progrès de la France et l'intérêt des Français !
Non, je veux m'adresser aux électeurs que des inquiétudes légitimes, pour le court terme ou pour l'avenir, font hésiter à voter « oui » le 20 septembre.
Que nous disent-ils ? Ils reprochent d'abord à l'Europe d'être l'affaire des marchands et des riches, ils craignent qu'elle n'apporte plus d'impôts et plus de chômage.
C'est vrai que l'Europe, depuis trente-cinq ans, s'est d'abord bâtie autour d'un marché commun. Un marché commun à six, puis à neuf, à dix, à douze… C'est que tous nos pays espéraient de ce marché plus vaste davantage de prospérité. Comme l'espèrent aujourd'hui tous les pays, la Suède, la Finlande, l'Autriche, la Suisse, qui sont candidats pour entrer dans la Communauté européenne. Croyez-vous vraiment que la Suisse ait envie d'adhérer à l'Europe du chômage ?
Ce marché s'est construit, avec les succès, mais aussi avec toutes les rigueurs de la loi du marché. Et le 1er janvier prochain, Maastricht ou pas Maastricht, ce marché fonctionnera sans frontières, sans bornes, sans filets de sécurité. C'était là aussi une étape indispensable. Mais ce n'est pas le résultat du traité de Maastricht, c'est la conséquence de l'acte unique, traité négocié par le gouvernement de Laurent Fabius puis défendu pour ratification par un gouvernement dans lequel siégeaient MM. Pasqua, Séguin et De Villiers…
Et c'est justement au moment où l'on veut introduire, grâce au traité d'Union européenne, des règles du jeu, économiques, sociales, monétaires, pour limiter les effets brutaux de la loi du marché, qu'on nous dit de nous en tenir là, de ne pas aller plus loin !
Mais ce ne serait pas seulement un coup d'arrêt, ce serait un recul considérable, car voyez-vous, mes amis, l'histoire ne connaît pas le sur-place !
L'inquiétude la plus forte, c'est bien entendu celle du chômage. Pour le combattre, tout a été tenté. Bien des actions engagées par les gouvernements de Pierre Mauroy, de Laurent Fabius, d'Édith Cresson ou de Pierre Bérégovoy ont connu des résultats non négligeables. J'ai même eu la chance d'enregistrer, pendant plus de deux ans, en tant que Premier ministre, un recul significatif et régulier du chômage. Et pourtant, nous savons bien que ces résultats étaient loin d'être à la hauteur des besoins.
Pourquoi ? Parce que le rythme de la croissance est depuis plus d'une décennie insuffisant, non seulement pour créer assez d'emplois, mais même pour seulement maintenir ceux qui existent. Et si la croissance n'est pas toujours en elle-même créatrice d'emplois, la non-croissance, elle, est toujours destructrice d'emplois.
Que faire alors pour retrouver la croissance ? Attendre la locomotive américaine ? Mais le 20 septembre, ce n'est pas pour élire le Président des États-Unis que nous voterons !
Je le dis à ceux qui croient encore qu'il peut y avoir un « non de gauche » au traité d'Union européenne : la croissance dans un seul pays, ça ne marche pas davantage que le socialisme dans un seul pays !
En vérité, pour espérer résorber le chômage, à la fois par une croissance plus forte et par une meilleure organisation du travail, par un meilleur partage du travail, il n'y a pas d'autre horizon que celui de la construction européenne.
Nous sommes nombreux à penser qu'une diminution de la durée du travail, accompagnée d'une plus grande durée d'utilisation des machines, améliorerait et l'emploi, et la productivité. Mais croit-on sérieusement, dans la dure compétition économique internationale, pouvoir y arriver si tous les pays d'Europe ne le font pas en même temps ?
Face au drame du chômage, le traité de Maastricht n'apporte pas de réponse une assurée. Mais il ouvre une perspective, celle d'une Europe plus peuplée que ses concurrents américains et japonais, plus prospère, plus dynamique aussi, et dont la monnaie unique, plus forte que le dollar et le yen, sera à la fois la référence et le moteur de la croissance mondiale.
Une deuxième inquiétude majeure, pour certains de nos concitoyens, concerne la sécurité. Aujourd'hui, qu'il s'agisse de la drogue, du terrorisme, de la mafia, si le crime est international, la police, elle, est nationale.
Là encore, la suppression des frontières de la Communauté ne résulte pas du traité de Maastricht, elle découle des accords de Schengen négociés par un gouvernement dans lequel siégeaient MM. Pasqua, Séguin et De Villiers.
Ce qu'apporte le traité d'Union européenne, c'est l'harmonisation des règles et des procédures entre les douze États-membres, c'est une coopération accrue entre les polices à travers, notamment, le projet de police européenne « Europol », qui sera opérationnel au 1er janvier 1993.
Et j'aurai garde d'oublier que l'un des rôles de la police est aussi de lutter contre l'immigration clandestine. Pas plus que la France, l'Europe, hélas ! ne peut accueillir toute la misère du monde.
Aujourd'hui, pourtant, notre situation géographique fait que les principaux courants d'immigration, du Sud et de l'Est, traversent les autres pays pour finalement aboutir chez nous. Nos voisins ont des liens historiques différents des nôtres avec ces pays du Sud et de l'Est. Souvent, parce qu'ils ne sont pas eux-mêmes terre d'immigration, ils n'ont pas d'intérêt particulier au contrôle de cette immigration.
Ce qu'apportera le traité d'Union européenne, c'est une harmonisation des politiques de visas et de contrôle qui protégera désormais leurs propres frontières, et donc celles de toute l'Europe et par conséquent, les nôtres. Déjà, l'Espagne et l'Italie ont mis en place des régimes de visas qui n'existaient pas auparavant avec certains pays.
J'ajoute, et c'est évidemment cela l'essentiel, que l'Europe nous donne aussi la chance de rendre plus ample, et plus efficace, notre aide au développement des pays de l'Est et des pays du Tiers-Monde.
Les causes premières de l'immigration, d'où qu'elles viennent, s'appellent d'abord la misère, la faim, le désespoir et souvent leur enfant qui s'appelle la violence. Contre cela, aucune police, aucune barrière ne résiste. C'est le besoin de survie qui pousse à quitter son pays, son continent, ses racines. Et c'est l'espoir du développement qui peut seul fixer ces populations chez elles.
Qu'il s'agisse des pays de l'Est, où 70 % des aides mondiales viennent déjà de la Communauté, ou de l'allégement de la dette du Tiers-Monde, croit-on vraiment que chacun de nos douze États pourra faire seul plus et mieux que ce que nous ferons tous ensemble ?
L'aide au développement n'est pas seulement une affaire de solidarité, un mouvement naturel du cœur. C'est aussi une exigence de la raison, et de notre sécurité bien comprise. Seule l'Europe, une fois encore, peut lui donner sa vraie dimension.
Une troisième inquiétude, rebattue jusqu'à la caricature, tient dans le caractère lointain, parfois abstrait, souvent technocratique de l'Europe.
Nous n'y répondrons pas seulement en faisant valoir que pour administrer un ensemble de 340 millions d'habitants, Bruxelles emploie moins de fonctionnaires que n'en comptent Bercy ou le Conseil général des Hauts-de-Seine.
En réalité, si certains de nos compatriotes redoutent que plus d'Europe ne rende les décisions et le pouvoir plus distants, c'est aussi à cause d'un effacement souvent volontaire, et je n'hésite pas à le dire, parfois coupable, des responsables politiques.
Combien de fois ne l'avons-nous pas observé ! Quand il y a une négociation communautaire, chacun des ministres rentre dans son pays en faisant valoir à son opinion publique ce qu'il a obtenu. Et quand ensuite on lui oppose les concessions qu'il a dû consentir, chacun se réfugie ensuite derrière la formule rituelle : « C'est Bruxelles qui nous imposé ! »
Ces petites lâchetés quotidiennes ont aujourd'hui un double résultat. D'abord, on fait de la mauvaise pédagogie, en n'ayant pas le courage de présenter les décisions communautaires comme des compromis, avec des avantages et des concessions dont il faut juger le solde. Ensuite, à « Bruxelles », croquemitaine désincarné et donc bien commode, on fait, pardonnez-moi l'expression, porter un chapeau qui prend les dimensions d'un sombrero !
Non, mes amis, l'alibi de la bureaucratie est d'abord celui des pouvoirs faibles. Et la technocratie ne prospère que sur la démission des politiques.
Au contraire, le traité d'Union européenne renforcera – même si c'est encore insuffisant, c'est déjà une avancée – les pouvoirs du Conseil européen et celui du Parlement européen.
Déjà, en juin dernier, avec la révision constitutionnelle, le Parlement français a renforcé son propre contrôle sur la politique européenne en adoptant une disposition lui permettant de se saisir des directives européennes. Il n'avait pas besoin de Maastricht pour le faire, mais l'eut-il fait s'il n'y avait pas eu le traité d'Union européenne ?
Voilà, mes chers amis, deux ou trois choses que je voulais vous dire pour répondre, encore et sans relâche, dans les jours qui viennent aux inquiétudes légitimes de nos concitoyens qui hésitent encore à voter « oui » le 20 septembre.
Je l'ai dit en commençant : ce traité est une étape, décisive assurément, mais il n'est qu'une étape.
Sa ratification ne réglera pas tous les problèmes, mais elle offrira un horizon plus vaste, des réponses plus efficaces, une dynamique nouvelle pour affronter les défis que nous partageons avec les onze autres pays de la Communauté.
C'est mensonge, en revanche, de soutenir que si le « non » l'emportait, demain tout continuerait comme avant ! Ce serait non pas le chaos, certes, mais l'aventure, une aventure aux conséquences imprévisibles et dont la France sortirait affaiblie, diminuée, dévalorisée !
Pourquoi donc croyez-vous que l'ensemble des autres pays d'Europe, et pas seulement ceux de la Communauté, attendent avec autant d'incertitude la décision du peuple français ?
Rappelez-vous : c'était il y a vingt ans à peine. La Grèce végétait sous la botte des colonels, le Portugal sous le joug de Salazar. Et plus près de nous encore, l'Espagne sous la férule franquiste, une tentative de coup d'État voilà dix ans… Et cette année, le monde entier, admiratif, qui vibre autour de Barcelone et de Séville. Croyez-vous qu'un tel résultat eût été possible sans l'Europe ?
En tout cas, pas un Grec, pas un Portugais, pas un Espagnol ne le croient.
Et pourtant, que de catastrophes ne nous avait-on pas déjà prédites quand l'Espagne et le Portugal ont rejoint la Communauté !
La force de l'Europe, c'est non seulement d'être un creuset de très ancienne civilisation, c'est aussi d'offrir un modèle de développement sans équivalent dans le monde, qui allie la démocratie, la richesse et le plus haut niveau de protection sociale.
Comment ne pas comprendre, à quelques jours du bicentenaire de la République, que c'est à l'échelle du continent que se conjuguent désormais la liberté, l'égalité et la fraternité ?
Demain, nous serons toujours des Français. Et de surcroît, nous serons aussi des citoyens d'Europe. Oui, c'est ma conviction la plus intime, la construction européenne, c'est une nouvelle jeunesse pour la France.
En 1867, la France préparait l'Exposition Universelle. De son exil de Guernesey, Victor Hugo célébrait l'événement. « Au XXe siècle, disait-il, il y aura une nation extraordinaire. Cette nation sera grande, ce qui ne l'empêchera pas d'être libre. Elle sera illustre, riche, pensante, pacifique, cordiale au reste de l'humanité (...). Elle s'appellera l'Europe au XXe siècle. Et aux siècles suivants, elle s'appellera l'humanité (...) ».
Mes amis, c'est la dernière fois, ce soir, que je m'exprime oralement dans cette campagne au niveau national. J'ai évoqué tous les arguments que j'ai pu trouver pour le « oui ». J'ai écouté les inquiétudes de ceux qui pensent à voter « non » et j'ai tenté de les convaincre. Pour ma part, j'ai tout dit.
Mais avant de me taire, je vais quand même vous dire le fond de ce que je porte en moi : au-delà de tous les arguments, de tout le rationnel, je vais voter « oui » à cause de cet « immense bonheur » que prophétisait le père Hugo, perdu sur son rocher d'exil et porté par son immense génie visionnaire. Parce que c'est cela le sens de l'humanité, le sens du cheminement humain.
Je voterai « oui » par enthousiasme.