Interviews de Mme Michèle Alliot-Marie et MM. Jean-Paul Delevoye, Patrick Devedjian, François Fillon et Renaud Muselier, candidats à la présidence du RPR, dans "Valeurs actuelles" du 20 novembre 1999, sur des sujets de société tels que les 35 heures, le PACS, les effectifs de fonctionnaires ou la politique fiscale, et sur des sujets politiques tels que les relations au sein de la droite, la préparation des prochaines échéances électorales et les relations avec Jacques Chirac.

Texte intégral

1. Si la droite revient au pouvoir, serez-vous partisan, en tant que président du RPR, d'abroger la loi sur les 35 heures ?

Michèle Alliot-Marie :  « Il faut non l'abroger, puisqu'elle est souhaitée par certaines entreprises et certains salariés, mais en enlever les éléments contraignants et lui rendre un caractère facultatif pour redonner réellement sa place à la négociation. »

Jean-Paul Delevoye :  «  Il ne s'agit pas d'abroger ou non la loi sur les 35 heures ; il faut offrir un cadre légal à deux aspirations légitimes : l'adaptation du temps de travail au bénéfice du salarié, l'approfondissement de la compétitivité de l'outil économique. Notre civilisation tend à la réduction du temps de travail mais celle-ci ne doit être ni uniforme ni imposée. Cette nouvelle répartition du temps entre loisirs le travail et son harmonisation avec l'absolue nécessité de ne pas handicaper les entreprises doivent être recherchées par la négociation et le dialogue social. »

Patrick Devedjian : « Oui, en renonçant au caractère uniforme et obligatoire de la mesure. C'est aux partenaires de l'entreprise de négocier ensemble le temps de travail : ceux qui veulent travailler plus pour gagner plus, ceux qui veulent un temps choisi (charge de famille, âge), ceux qui doivent en assurer la compétitivité. Mais l'État devra se dégager d'un subventionnement qui coûte 110 milliards par an. »

François Fillon : « Les 35 heures sont rigides, elles gèlent les salaires et l'emploi. Après tant de sacrifices, il serait temps que les Français bénéficient de la croissance… Nous devons faire un bilan sur les 35 heures. Il conduira certainement à supprimer le caractère systématique des 35 heures dans les PME et PMI, à renvoyer leur application à la négociation des partenaires sociaux, à assouplir le système des heures supplémentaires, à substituer à l'aide publique aux entreprises une forte baisse des charges sociales sur les bas salaires. »

2. Demanderez-vous l'abrogation du pacte civil de solidarité ?

M. A.-M. : « Certaines dispositions de la loi sur le Pacs correspondent à des situations qu'il convenait d'améliorer. Il faut les garder. D'autres sont négatives même pour les intéressés, y compris le principe sur lequel est fondé le Pacs. Il faudra les modifier ou les remplacer. En parallèle, il faudra favoriser tout ce qui peut renforcer la famille. »

J.-P. D. : « Le Pacs ne résout rien, au contraire il amplifie la précarisation de situations personnelles difficiles et ne répond pas à l'objectif de protéger le faible. Il s'agit d'une loi mauvaise et pernicieuse car, sous les apparences de la modernité, elle engendre une véritable régression juridique. Je serais, pour ma part, beaucoup plus favorable au projet que le Sénat a défendu et qui répondait juridiquement aux aspirations de tous. »

P. D. : « Il faudra faire le bilan de la situation des couples pacsés. Je pense qu'ils sont peu nombreux et dans une situation complexe. La première tâche sera de leur permettre d'en sortir sans préjudice. Il faudra surtout revoir la fiscalité des successions et permettre l'imposition séparée des personnes mariées. »

F. F. : « Je suis défavorable au Pacs. Nous ferons le point sur son application. C'est un problème de société qui doit être abordé sereinement. Mais le plus essentiel est de relancer la politique familiale en travaillant, notamment, sur la création d'un véritable salaire parental. »

3. Réclamerez-vous l'allégement de la fiscalité sur les stock-options ?

M. A.-M. : « Dans une construction européenne qui avance, il faut harmoniser – à cette échelle – la fiscalité dans ce domaine, sous peine de handicaper l'économie française.

J.-P. D. : « La fiscalité sur les stock-options n'est qu'une infime partie de la révolution intellectuelle que nous devons accomplir. Ce n'est qu'un outil d'un dessein plus large que nous ne devons pas perdre de vue : la participation. Il est temps de dépasser le libéralisme, qui a prouvé son efficacité économique, pour associer le plus grand nombre à la richesse produite. Cela suppose de généraliser l'intéressement, l'actionnariat du personnel au sein de l'entreprise… Alors pourquoi ne pas alléger la fiscalité sur les stock-options si celles-ci sont offertes au plus grand nombre et non pas quelques dirigeants ? »

P. D. : « Il faut naturellement se mettre à parité fiscale avec les autres nations afin de dissuader l'exode des talents et des créateurs de nouvelles entreprises. »

F. F. : « Le capitalisme doit être régulé et réformé de l'intérieur. D'où l'idée de la participation, qui doit être rénovée et articulée à des fonds de pensions à la française. Les stock-options s'inscrivent dans cette stratégie d'intéressement. Il faut rendre le système transparent, il faut l'étendre aux salariés et moduler la fiscalité, notamment en fonction de l'effort de démocratisation des stock-options entrepris dans l'entreprise. Enfin, la rentabilité devrait être plafonnée et surtout liée aux résultats économiques objectivement réalisés. »

4. Demandez-vous la suppression de l'impôt sur la fortune ?

M. A.-M. : « Il faut choisir entre tous les impôts sur une même personne. Impôt sur le revenu ; puis sur la partie épargnée du revenu – plus-value sur les actions par exemple ; taxation sur l'achat d'un appartement ; ISF et enfin droits de succession. Il y a confiscation des résultats des efforts. Que reste-t-il réellement des somme gagnées ou épargnées ? Globalement, il faut alléger la fiscalité. »

J.-P. D. : « Là encore, la suppression de l'ISF ne peut être d'actualité que dans un cadre global de réforme de l'ensemble de la fiscalité. Il serait utopique de vouloir supprimer tel ou tel impôt sans remettre à plat l'ensemble de notre système fiscal. Tous nos partenaires européens l'ont fait, sauf nous. Notre fiscalité est archaïque et ne correspond plus ni aux activités des Français ni aux réalités économiques. C'est pourquoi il est urgent de réformer ce secteur en affichant clairement les objectifs poursuivis : solidarité nationale, contribution de chacun selon ses moyens, efficacité économique et financière, compétitivité internationale. »

P. D. : « Commençons d'abord par extraire de son assiette la valeur de la résidence principale. »

F. F. : « Ce n'est pas une priorité nationale. »

5. – Réduirez-vous le nombre de fonctionnaires ?

M. A.-M. : « La France compte le plus grand pourcentage de salariés titulaires de la fonction publique, sans que pour autant le service public soit toujours bien assuré. Il faut recentrer les agents publics sur les missions essentielles de l'État et ramener leur nombre à une juste adéquation à ces missions en ne remplaçant pas systématiquement les départs à la retraite, par exemple. »

J.-P. D. : « Il ne s'agit pas de réduire le nombre de fonctionnaires, il s'agit de définir quels doivent être le rôle et la place de l'État dans une économie moderne. Pour ma part, je pense que l'État doit se recentrer sur ses missions régaliennes traditionnelles tout en préservant son rôle de régulateur et d'incitateur. C'est paradoxal, mais un État bien organisé, performant, garant de l'unité du corps social, est un formidable instrument de compétitivité pour l'économie. À partir de là il s'agit d'adapter les effectifs aux missions et non pas, comme le fait Lionel Jospin, de couvrir par le produit de l'impôt les déficiences de la politique de l'emploi. »
 
P. D. : « Oui. D'abord en ne remplaçant pas une partie des départs à la retraite dans les administrations ou les fonctionnaires « doublonnent » trop souvent, comme au ministère des Finances (où la collecte de l'impôt coûte deux fois plus cher que dans les autres pays). Ensuite, en simplifiant les structures administratives dont la prolifération est très coûteuse et peu efficace. »

F. F. : « Je défends l'idée d'un État fort et moderne, servi par des agents motivés et valorisés. L'État doit redéfinir son périmètre d'intervention et réguler sa politique d'embauche en ayant pour seul principe l'efficacité. Le « surpeuplement de l'État » est trop souvent synonyme de précarité administrative. »

6. Titularisez-vous les « emplois-jeunes ». Sinon, qu'en ferez-vous ?

M. A.-M. : « Titulariser les emplois-jeunes, c'est augmenter le nombre des fonctionnaires sans respecter les règles de recrutement de la fonction publique. Il faudra donc les inciter et les aider à passer des concours s'ils veulent rester dans l'administration. Dès leur mise en place, nous avions d'ailleurs dénoncé ces faux emplois pour les jeunes. »

J.-P. D. : « Là aussi, les emplois-jeunes sont une création de Martine Aubry, qui porte la responsabilité d'avoir créé une véritable bombe à retardement. Le niveau des impôts en France, le plus élevé d'Europe, interdit que l'on puisse songer à titulariser les emplois-jeunes.
Mais je souhaiterais que le gouvernement socialiste actuel fasse montre de courage et s'attaque, dès maintenant, à trouver des solutions à la détresse à laquelle sont confrontés tous ces jeunes à qui les socialistes ont fait croire que tout allait pour le mieux. »

P. D. : « Les emplois-jeunes représentent une bombe à retardement car la plupart n'auront acquis aucune formation. Certains pourront être titularisés mais beaucoup devront être orientés vers le secteur marchand afin d'apprendre enfin un métier. Il faudra négocier leur formation en alternance avec les entreprises. En échange de la suppression de l'obligation des 35 heures. »

F. F. : « Non. Seule une autre politique économique, fondée sur une croissance forte et sur le dynamisme des PME et PMI, permettra la mutation de ces emplois précaires vers le secteur privé. Dans les Pays-de-la-Loire, j'ai mis en place un système contractuel qui, à travers une aide financière ciblée, permet aux entreprises et aux jeunes de relever ensemble le défi de l'emploi. »

7. Estimez-vous que la place de Charles Pasqua est encore au RPR ? Si oui, comment le ramènerez-vous au bercail ?

M. A.-M. : « Charles Pasqua a des convictions gaullistes. Il a choisi de les exprimer actuellement dans un cadre autre que celui du RPR. Laissons-le faire son expérience. On n'oblige pas quelqu'un qui vient de divorcer à se remarier dans les quinze jours…
Néanmoins je veux réconcilier et rassembler. Si je suis élue, j'organiserai des assises de ceux qui partagent les convictions gaullistes, qu'ils soient aujourd'hui membres du RPR ou membres de clubs de pensée, d'associations ou de mouvements extérieurs. J'y inviterai Charles Pasqua. »

J.-P. D. : « Charles Pasqua a fait un choix mais il conserve toute mon estime et toute mon amitié. Chacun se détermine selon ses idées et ses convictions. Je crois qu'il est urgent maintenant pour le RPR de définir un corps de doctrine et d'élaborer un programme. Si Charles Pasqua s'y reconnaît, tant mieux. Mais ce qui compte aujourd'hui c'est l'affirmation de notre identité, qui nous permettra de tendre la main à nos partenaires de l'opposition. »
 
P. D. : « La fondation du RPF, même si elle ne nous fait pas plaisir, est utile à l'opposition dans la mesure où elle condamne définitivement l'avenir du Front national en nous préservant des terribles triangulaires des législatives de 1997. Nous pourrons passer avec le RPF, parti républicain qui appartient évidemment à l'opposition, de solides accords de désistement réciproque pour les prochaines élections législatives. »

F. F. : « La réconciliation avec Charles Pasqua est pour moi prioritaire. Pour l'instant, Pasqua observe les événements… Mais si le RPR restaure et rénove sa sensibilité nationale, républicaine et sociale – que je m'efforce d'incarner –, alors les conditions de la réconciliation seront réunies. Dans le cas contraire, Pasqua fera définitivement bande à part. Le RPR dérivera pour sa part vers une sorte de « libéralisme centriste » qui à terme le mènera à la fusion avec les autres partis de droite. »

8. Comment doit être désigné le candidat RPR à la mairie de Paris ? Jean Tiberi peut-il être ce candidat ?

M. A.-M. : « Après consultation des militants et application à tous les candidats de trois critères : compétence, intégrité et dynamisme. Le président devra assumer ses responsabilités et choisir le plus efficace, c'est-à-dire celui qui sera capable de garder Paris au RPR. J'ai entendu Jean Tiberi dire il y a quelques mois qu'il était candidat. Je l'ai entendu depuis dire qu'il ne ferait rien qui puisse faire perdre son camp. Nous pouvons et nous devons garder Paris. »

J.-P. D. : « Le candidat à la mairie de Paris, comme tous les autres candidats aux municipales d'ailleurs, doit être choisi en fonction de ses qualités, de ses capacités à gagner les élections, de la valeur de son bilan. Il doit être porteur d'un espoir et d'un projet. Je l'ai déjà dit et je le répète : je n'assumerai que des stratégies gagnantes. »

P. D. : « Le prochain président du RPR doit, dès son élection, lancer un appel à candidatures à ceux qui ambitionnent de conduire la liste à Paris, et permettre dans le mois qui suit aux adhérents de Paris de voter pour choisir celui ou celle qui pourra dès lors entrer en campagne et présenter son projet et son équipe aux parisiens. Nos adhérents veulent gagner : je suis sûr qu'ils ne se tromperont pas ! »

F. F. : « Je propose que les militants désignent personnellement, par un vote, les candidats aux élections locales. Concernant Paris, j'estime que ce dossier est le symbole d'une page qui doit être tournée. Aux quatre coins de la France, les militants exigent sur Paris de la fermeté et du changement. Ils ont raison. »

9. Pensez-vous que l'opposition doit présenter dès le premier tour un candidat unique dans chaque circonscription aux élections législatives ?

M. A.-M. : « Partout où c'est possible, l'union est préférable. Parfois cependant des primaires peuvent permettre de gagner. Faisons attention à ce que des candidats d'extrême droite ne fassent pas, comme en 1997, gagner des députés de gauche. L'essentiel pour l'opposition, c'est d'être unie pour élaborer la stratégie la plus efficace pour gagner. »

J.-P. D. : « L'union pour l'union ne me tente guère. Je préfère que chacun exprime ses sensibilités et que les électeurs choisissent. Au moins, le message politique est clair. En revanche, il est impératif qu'un code de bonne conduite et des règles de désistement très claires soit imposés. Nous devons cesser de faire le jeu de la gauche par l'étalage de nos divisions. Cela suppose que nous soyons capables de tendre la main à nos partenaires et de nous retrouver au second tour. »

P. D. : « Oui, chaque fois qu'elle le peut. Dans certains cas, des primaires organisées peuvent être utiles et sans danger, mais il est clair que la dynamique de l'union stimule l'électorat, à condition qu'elle fasse la place indispensable aux femmes et au renouvellement. »

F. F. : « Sur ce sujet, il faut de la souplesse. La droite républicaine doit s'organiser comme une coalition plurielle. En revanche, il faudra qu'avant la fin de l'an 2000 elle ait rédigé un contrat de gouvernement fixant la philosophie et les mesures que nous engagerons en cas de victoire. »

10. Le RPR doit-il être le « parti du président » ?

M. A.-M. : « Jacques Chirac a créé le RPR. Nous partageons naturellement les mêmes idées et les mêmes valeurs, et tout le RPR sera derrière lui pour l'aider à être réélu en 2002. En ce sens, le RPR est le parti du président.
Aujourd'hui le Président de la République, de par son statut, est tenu à une certaine réserve dans l'expression de son opinion, notamment à l'égard de la politique du gouvernement. Le RPR n'est pas soumis aux mêmes contraintes. Il peut et il doit dire tout haut ce que le Président pense tout bas. »

J.-P. D. : « Le RPR doit être le parti des militants dans l'indépendance et la fidélité au Président de la République. Le RPR doit concevoir et développer son propre discours, défendre ses idées, et s'opposer au Gouvernement socialiste. C'est son rôle, et c'est le meilleur service qu'il puisse rendre à Jacques Chirac, qui sera le candidat naturel de l'opposition à la prochaine présidentielle. »

P. D. : « Le RPR doit être le parti qui soutient sans faille le Président et qui est en totale confiance avec lui. Mais chacun a son rôle : le Président est le gardien des institutions et doit faire fonctionner la cohabitation, alors que le RPR, en tant que parti politique, a pour devoir de s'opposer sans concession à la politique du Gouvernement de gauche et de proposer aux Français un projet d'alternance. »

F. F. : « Le RPR doit appuyer, épauler Jacques Chirac. Mais il doit être impérativement autonome face au système stérilisant de la cohabitation. Le crédit du RPR exige une liberté de temps et d'action car la cohabitation est un poison. L'autonomie, c'est distinguer la stratégie du Président de la République et la stratégie du RPR pour les rendre complémentaires. »