Interview de M. Marc Blondel, secrétaire général de FO, dans "Le Figaro" du 21 janvier 1998, sur le mouvement syndical international, le débat autour de la réduction de la durée légale du travail à 35 heures, et le rôle des syndicats face aux associations et mouvements de chômeurs.

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Le Figaro Économie : Vous allez, cette année encore, participer au forum économique de Davos. Alors qu’un nombre croissant d’entreprises françaises passent sous contrôle étranger, pensez-vous que les syndicats en général et votre organisation en particulier doivent évoluer pour faire face à cette nouvelle donne ?

Marc Blondel : Votre question témoigne d’une vision très pessimiste des choses. Les entreprises françaises ne vont pas toutes passer sous contrôle étranger. D’ailleurs, est-ce que la notion d’entreprise française ou étrangère est encore pertinente ? On en est déjà au stade de l’internationalisation.
La seule chose que m’a appris Davos, c’est que les partisans de la mondialisation, qui s’accompagne de la libéralisation, c’est-à-dire en fait de l’instauration de la loi de la jungle, n’ont qu’un souci, c’est celui de la rentabilité immédiate des investissements qui doivent rapporter vite et beaucoup. J’en conclu que leur souci n’est pas d’assurer la stabilisation et la pérennité des pays, et notamment le bien-être des citoyens. Ce rôle appartient aux hommes politiques et, partant, la question est de savoir si ceux-ci se soumettent aux règles de la mondialisation ou se regimbent.
La réponse syndicale, c’est de renforcer les structures syndicales internationales qui soient non seulement capables de représenter les salariés mais qui coordonnent aussi leur action. Sur ce plan, je suis un petit peu déçu par le dernier congrès de la Confédération internationale des syndicats libres (CISL). Je ne crois pas que c’est en insistant sur les structures régionales continentales que nous pourrons faire face à la situation. Sinon, il arrivera un moment où les intérêts de telle région seront antagonistes de l’intérêt de telle autre région.

Le Figaro Économie : C’est déjà le cas…

Marc Blondel : Oui, ce qui implique qu’il faut un réveil du mouvement syndical. Jusqu’ici, il s’agissait de sortes de grandes messes de solidarité et de fraternité…

Le Figaro Économie : Il n’en demeure pas moins que les entreprises françaises sont devenues plus fragiles que leurs concurrentes étrangères. Cet état de fait est-il susceptible de vous conduire à infléchir vos revendications ?

Marc Blondel : Toutes les entreprises françaises ne sont pas fragilisées. Des secteurs le sont, et certains, comme le textile, sont même artificiellement maintenus en état de survie. L’une des chances ratées, c’est que l’Europe n’a pas réussi à faire ce que j’appellerai un comité d’entente et que les États membres de l’UE continuent à entrer en concurrence les uns avec les autres plutôt que d’essayer de gagner, solidairement, des marchés extérieurs. La majorité des pays s’est ralliée au libéralisme et le libéralisme, c’est bien d’essayer de payer les choses le moins cher possible, y compris les salariés.


Le Figaro Économie : Est-ce que le fait de ne pas avoir de véritables interlocuteurs au niveau mondial ne vous handicape pas ? En Europe, par exemple, les syndicats peuvent s’adresser à la Commission ou au patronat européen…

Marc Blondel : En Europe, que vous prenez comme exemple, les interlocuteurs ne sont pas si nombreux que cela et, à mon avis, si j’en juge aux résultats, ne sont pas efficients. Tout le monde sait que l’UNICE, le patronat européen, n’a aucun pouvoir de négociation et qu’il n’en veut pas ! Toutes les fois que l’on négocie quelque chose, c’est toujours à la marge et il s’arrange au dernier moment pour retarder le processus ou diminuer la portée des accords comme, dernièrement, sur le travail à temps partiel. Ensuite, la Commission ne travailler pas selon la méthode française. La publication de « Livres », c’est un peu le système des programmes américains. Les objectifs sont fixés par la Commission et les pays ensuite doivent discuter des moyens pour les mettre en œuvre. Nous ne sommes pas en mesure de négocier les orientations.
J’ai d’ailleurs lancé l’idée de « droit social européen », qui aurait pu faire l’objet d’un débat à la Confédération européenne des syndicats (CES). Cela poserait en même temps le problème de la délégation des pays, ce qui sous-entend aussi celle des organisations syndicales qui n’est toujours pas tranchée et, cela va de soi, des organisations patronales. Il faudrait ensuite se poser la question de savoir quelle forme de droit on met en place (latin ou anglo-saxon). Personne ne veut répondre à la question. En particulier, la CES a beaucoup plus travaillé (comme elle aurait dû le faire il y a quarante ans, en véhiculant l’idée d’Europe comme élément fédérateur) autrement que dans l’optique que je viens de décrire.
Il est vrai que c’est encore pire au plan mondial. On ne donne pas aux organisations syndicales la possibilité de faire prévaloir leurs propositions et, le cas échéant, d’assurer la défense de leurs revendications.
En revanche, le Bureau international du travail (BIT) est là pour définir des règles et il subit à l’heure actuelle des attaques de la part des employeurs, qui considèrent que les normes et conventions, même si elles sont rarement quantitatives, c’est déjà trop de réglementation. La responsabilité du mouvement syndical, c’est de répondre à cette offensive, de sauver l’essentiel, les bases qui étaient les fondements reconnus internationalement comme étant des objectifs à atteindre. Notamment l’interdiction du travail des enfants, la liberté d’association et de négociation, la non-discrimination, les durées maximales du travail, etc.
Mais, dans les faits, il est plus important d’avoir une discussion avec, par exemple, Monsieur Messier à la Générale des eaux que dans tous les endroits d’expression finalement théoriques.

Le Figaro Économie : Justement, à partir du moment où les grands groupes sont parfois devenus plus puissants que les États, quelle réponse le syndicalisme peut-il apporter, d’autant que son influence est en déclin partout dans le monde ?

Marc Blondel : Sur l’influence, je voudrais qu’un jour on approfondisse les choses. On parle toujours d’effectifs. Je ne souhaite, bien entendu pas que le syndicat se réduise à un appareil sans effectif. Les adhérents, c’est bien sûr l’affirmation qu’un certain nombre de gens se retrouvent dans les positions que défend l’organisation. Cela dit, dans le monde libre, les effectifs sont un élément secondaire : dans certains pays, l’adhésion est un acte volontaire ; dans d’autres, c’est un prélèvement automatique sur les salaires. La comparaison n’a guère de sens.
Néanmoins, le rôle du syndicat est plus ou moins affirmé selon les pays et cela, c’est la liberté syndicale, au moins le droit des syndicats. Dans notre pays, ce droit est un droit reconnu, même si, dans la pratique, dans les entreprises, il y a des contestations. Ensuite, il y a le troisième volet, les résultats. Et là, les résultats dépendent à la fois du patronat et des gouvernements. Nous sommes placés dans une situation que nous n’avons jamais connue car le patronat a marqué une hostilité à travers les problèmes des 35 heures, qui me semble indiquer un refus très net de coopération avec le gouvernement.

Le Figaro Économie : Précisément, sur ce problème, n’est-on pas arrivé à une situation de blocage en raison d’une erreur de méthode ?

Marc Blondel :  Il est évident que le problème ne se pose pas de la même manière chez Renault ou dans les grands magasins. La réduction à 35 heures dans l’un et l’autre cas n’aura pas les mêmes effets. De toute façon, les marges de manœuvre que le gouvernement s’accorde, en raison des contraintes des convergences économiques et du plan de stabilisation pour aller à l’euro, sont réduites. D’une certaine façon, cela normalise les politiques des gouvernements de l’Union. Lorsque Rocard a mis en place la CSG, c’était déjà pour adapter notre fiscalité à celle des autres pays européens.
Est-ce qu’aujourd’hui on n’est pas en train de faire l’intégration économique et financière avant l’intégration industrielle ?

Le Figaro Économie : Pour en revenir aux 35 heures, comment voyez-vous l’issue du processus ?

Marc Blondel : Il y a déjà plusieurs dangers qui risquent de découler de la méthode choisie par le gouvernement qui consiste, qu’on le veuille ou non, à créer de l’emploi subventionné. Dans le secteur du bâtiment par exemple, cela peut conduire au cannibalisme. Prenons une entreprise de cent personnes qui crée six emplois ; elle reçoit donc 9 000 francs (le salaire moyen mensuel) multiplié par 106. Elle devient, de fait, le mieux-disant du quartier ! Elle va prendre tous les marchés aux autres.
On entre dans un système totalement pervers dans la conception, libéral pour ce qui concerne la gestion des entreprises et en même temps dirigiste. L’entreprise n’a plus de respiration.

Le Figaro Économie : Quelles conséquences sur la négociation sociale risque d’avoir selon vous, la position patronale ?

Marc Blondel : J’avais dit, lors de la journée du 10 octobre, à Monsieur Gandois de ne pas sacrifier les autres négociations sur l’autel de la lutte contre les 35 heures. Nous avions en effet demandé et obtenu qu’à la suite des augmentations successives du SMIC, on renégocie les grilles de salaires dans toutes les branches. J’avais aussi avancé l’idée du départ à la retraite, au bout de quarante ans d’activité, des personnes qui ont commencé à travailler à 14 ou 15 ans. Cela pouvait faire 150 000 emplois dans le privé. C’est tout cela que je voulais sauvegarder.
Depuis, nous constatons que le moteur du 10 octobre tourne sur place ! Personne n’a essayé, sauf nous, de le relancer en dehors des 35 heures qui bloque tout. Tout le monde est victime de cet arrêt.
Cela dit, la situation est très complexe. Monsieur Jospin se contente de dire qu’en l’an 2000 la durée légale sera de 35 heures. Il ne peut d’ailleurs pas dire 35 heures payées 39 car il interfèrerait alors dans la définition du salaire, où il n’a aucune compétence légale. Imaginons donc qu’en l’an 2000 l’usine dans laquelle je travaille fasse encore 39 heures. On me doit 4 heures supplémentaires, donc payées 5, ce qui fait 2,86 % d’augmentation. Est-ce que ce chiffre est monstrueux sur deux ans ?
Certes, 4 heures supplémentaires sur 45 semaines, cela fait 180 heures et l’on dépasse alors le contingent admis. Est-ce que cela ne peut pas faire l’objet de discussions ?
En revanche se pose un autre problème : que faire du SMIC où le gouvernement a, sur ce point, compétence. Est-ce que le SMIC est revalorisé sur la base de 39 heures payées 35 ? Dans ce cas, cela fait une augmentation de 11,44 %. Là réside la pomme de discorde. Si on prend ce raisonnement, on voit que le terrain n’est pas aussi miné que cela. Je le dis d’autant plus que la réduction du temps de travail n’est pas une revendication première de Force ouvrière. Je ne suis toujours pas sûr de ses effets réels.

Le Figaro Économie : Pensez-vous qu’il y a une remise en cause du système de relations sociales français fondé sur le paritarisme ? D’ailleurs, cette crise n’est-elle pas illustrée par le conflit des chômeurs ?

Marc Blondel : Les régimes paritaires ne vont pas aussi mal qu’on veut bien le dire avec les difficultés inhérentes au fait qu’on compte 3,5 millions de chômeurs.
Je ne crois pas au tripartisme dans la mesure où dans ce système, c’est toujours le gouvernement qui décide. Pour ce qui concerne les chômeurs, j’ai peur que la sortie de crise se fasse par la remise en cause de l’UNEDIC. Je ne voudrais pas que l’assurance-chômage subisse la moulinette d’un « plan Juppé ». C’est une raison pour laquelle j’étais pour le moins réservé lorsque les chômeurs ont envahi les ASSEDIC. Il ne faut pas donner auprès de l’opinion publique l’idée que l’UNEDIC est responsable de la situation. L’une des erreurs a été que l’on accepte que l’UNEDIC recense les chômeurs à la place de l’ANPE. Ensuite, l’UNEDIC dispense de plus en plus de prestations de l’État qui se retire proportionnellement. Ce qui explique les problèmes autour de l’ASS et des minima sociaux, dont je tiens à dire que j’avais, le premier, réclamé la revalorisation. Car il serait faux de croire que les syndicats ne défendent pas les chômeurs.

Le Figaro Économie : Mais les syndicats soi-nt-ils vraiment les représentants des chômeurs ?

Marc Blondel : Le rôle du mouvement syndical, c’est de représenter les salariés, qu’ils soient actifs ou non, c’est-à-dire aussi bien retraités que chômeurs en sachant que l’objectif c’est bien que le chômeur ne reste pas dans cette situation. La plus belle allocation pour un chômeur, c’est un emploi.
Je suis hostile à ce qui peut être l’institutionnalisation d’une situation de chômage qui conduirait demain à un revenu de substitution universelle, à une allocation de subsistance. Je ne suis pas contre une allocation particulière pour ceux qui sont en difficulté. L’allocation universelle, de subsistance, au contraire, conduit à la plèbe romaine, à des gens qui sont en situation, de non-travail en permanence.
En revanche, les revendications des chômeurs sont fondées, à l’exception de la prime. La revalorisation des minima, sociaux (RMI et ASS) et une allocation pour les moins de 25 ans sont légitimes. Il faut revoir l’AUD (allocation unique dégressive) qui excluait 50 000 personnes, ce qui pose un problème car le patronat ne veut pas entendre parler d’augmentation de cotisation.