Interview de Mme Sibeth Ndiaye, secrétaire d'État, porte-parole du Gouvernement, à France 2 le 3 février 2020, sur le calendrier parlementaire de la réforme des retraites.

Texte intégral

CAROLINE ROUX
Bonjour Sibeth NDIAYE.

SIBETH NDIAYE
Bonjour.

CAROLINE ROUX
Un mot quand même sur l'épidémie de coronavirus. Avez-vous des informations concernant les tests qui ont été effectués sur la deuxième vague de rapatriés français qui sont arrivés sur le territoire ?

SIBETH NDIAYE
Ils se sont révélés négatifs. Donc ces personnes ont pu rejoindre les deux centres, à Carry-le-Rouet d'un côté, et puis, à côté d'Aix-en-Provence, de l'autre. Ils seront évidemment suivis comme tous ceux qui aujourd'hui sont en quarantaine, avec des prises de température régulières pour voir s'il y avait une évolution.

CAROLINE ROUX
Reste-t-il des Français à rapatrier ?

SIBETH NDIAYE
Alors, il n'y a aucun Français qui reste sur place qui fait la demande de rapatriement, donc tous ceux qui le souhaitaient ont pu être rapatriés.

CAROLINE ROUX
On passe au dossier des retraites, la parole est à l'Assemblée nationale, puisque le débat va débuter avec un travail en commission d'ores et déjà, deux ans de concertation et un débat expédié, disent les parlementaires de l'opposition, en trois mois. Pourquoi ne pas lever la procédure accélérée, pourquoi ne pas prendre le temps du débat parlementaire sur un texte aussi discuté, Sibeth NDIAYE ?

SIBETH NDIAYE
Alors, d'abord, il va y avoir du temps pour le débat parlementaire, parce qu'il y aura deux semaines, qui sont d'ores et déjà prévues pour ce débat parlementaire…

CAROLINE ROUX
Vous trouvez que c'est beaucoup deux semaines ?

SIBETH NDIAYE
Quand on regarde les autres réformes des retraites, elles ont elles aussi été sous le même format de procédure accélérée, donc il n'y a rien d'inhabituel en la matière. Il y a un débat en commission spéciale qui va commencer à partir de ce matin, qui va se poursuivre pendant environ une semaine. Puis, les débats en séance publique à nouveau, qui seront l'opportunité pour les parlementaires de faire valoir chacun leurs points de vue.

CAROLINE ROUX
C'est un changement de modèle, c'est vous-même qui l'avez expliqué pendant des mois en disant qu'on change le modèle des retraites, celui qu'on connaissait depuis 1945, est-ce que ça ne nécessitait pas… est-ce que vous l'entendez malgré tout cette critique de certains parlementaires qui disent : on a besoin de temps pour débattre de cette réforme, est-ce que vous dites ce matin, de toute façon, ça se fera selon le calendrier qui est prévu par le gouvernement ?

SIBETH NDIAYE
Alors, oui, cette réforme se fera selon le calendrier, en tout cas pour ce qui est des débats parlementaires prévus par le gouvernement, ce que je veux souligner, c'est que la particularité d'une réforme des retraites, même quand c'est une réforme où on change le système, c'est que, c'est à la fois une réforme où on active la démocratie sociale, c'est-à-dire où on discute avec les organisations syndicales et patronales, et de l'autre côté, c'est une réforme qu'on vote au Parlement. Donc du temps de discussion, il y en a eu beaucoup, il y en a eu intensément en particulier ces dernières semaines et ces derniers mois, je n'ai aucun doute sur le fait qu'on peut être fier de la procédure qu'on aura suivie, de la consultation, de la discussion, des négociations avec le monde syndical, patronal, mais aussi une discussion intense avec les parlementaires…

CAROLINE ROUX
Gérard LARCHER dit : ça n'a pas de sens de faire un débat parlementaire en même temps qu'une conférence de financement.

SIBETH NDIAYE
Alors, je ne suis pas du tout d'accord, parce que cette conférence de financement, qu'est-ce qu'elle doit faire, elle doit trouver des solutions pour que le système revienne à l'équilibre d'ici 2027, donc elle donnera des solutions et les parlementaires seront ensuite parfaitement libres de transcrire avec des amendements, des modifications le chemin qui aura été proposé par les syndicats et le patronat.

CAROLINE ROUX
22.000 amendements dont 19 assumés par la France Insoumise.

SIBETH NDIAYE
Alors, évidemment, on voit bien qu'ils sont dans une stratégie d'obstruction parlementaire, moi, je ne suis pas tellement certaine que ça honore la démocratie et que ça apporte la démonstration qu'on a, là, une démocratie mature. Rendez-vous compte, sur ce simple texte-là, La France Insoumise fait autant d'amendements que ce qu'on avait dans les premières législatures de la 5ème République, je ne crois pas que ce soit très raisonnable quand vos amendements sont différents à une virgule près.

CAROLINE ROUX
Il y en a qui ne veulent toujours pas de cette réforme des retraites, c'est – on l'a vu dans le journal à 7h30 – notamment les avocats avec une manifestation aujourd'hui, une profession qui conteste la suppression de son régime autonome après 5 semaines de grève, c'est historique pour cette profession, est-ce que vous avez, vous, le sentiment d'avoir répondu à la colère ou est-ce que vous dites : non, il y a encore matière à discuter ?

SIBETH NDIAYE
Alors, il y a déjà eu, d'abord, beaucoup de discussions, je veux le souligner, parce qu'on entend souvent dire qu'ils n'ont pas été écoutés ni reçus, il y a eu plusieurs réunions avec la Garde des sceaux, Nicole BELLOUBET, plusieurs propositions qui ont été faites. Moi, ce que je veux souligner quand même, c'est qu'au fond, on sent bien que dans cette mobilisation des avocats, derrière, il y a un questionnement sur leur profession, sur son avenir, son évolution. On sait aujourd'hui qu'il y a à peu près un avocat sur cinq qui ne va pas au bout de sa carrière professionnelle, qui abandonne la robe pour faire autre chose de sa carrière professionnelle, on sait qu'aujourd'hui, il y a une forme de paupérisation de la profession, là où il y a quelques dizaines d'années, vous étiez un notable automatiquement quand vous étiez avocat, aujourd'hui, c'est moins le cas…

CAROLINE ROUX
Vous dites qu'ils manifestent parce qu'ils ont des états d'âme, pas à cause de la réforme des retraites ?

SIBETH NDIAYE
Je dis que la réforme des retraites est un terreau qui vient révéler des inquiétudes qui par ailleurs existent dans la profession, ces inquiétudes, je les comprends parfaitement, le fait qu'il y ait de la numérisation, le fait que l'évolution de la profession soit ce qu'elle est aujourd'hui, ça s'entend parfaitement, donc on doit pouvoir en discuter dans une discussion qui sans doute est plus large que la simple réforme des retraites.

CAROLINE ROUX
Mais sur la partie de la réforme des retraites, le régime autonome, il y a matière à négociation ?

SIBETH NDIAYE
Alors, ce que nous avons d'ores et déjà mis sur la table, c'est le fait que les avocats, qui doivent voir leurs cotisations augmenter pour avoir les mêmes cotisations que tout le monde, puissent à un moment donné être accompagnés pour cela, donc on va en même temps baisser leur CSG, l'idée, c'est d'avoir un équilibre, c'est d'utiliser aussi un peu les fonds de réserve dont ils disposent pour réaliser cette transition-là, donc, on le fait lentement, on le fait calmement, mais on le fait.

CAROLINE ROUX
Un mot sur la méthode du gouvernement, Muriel PENICAUD et des députés de la République En Marche qui rejettent une proposition de loi UDI, cette proposition donc propose d'allonger de 5 à 12 jours le congé pour deuil pour des parents qui ont perdu un enfant, jusqu'à ce qu'Emmanuel MACRON – ça remonte jusqu'à l'Elysée – demande de faire preuve d'humanité. Muriel PENICAUD a dit que c'était une erreur, que vous alliez revenir sur ce texte, comment on en arrive à cette situation-là, quelle leçon vous tirez de ce qui s'est passé ?

SIBETH NDIAYE
Eh bien, je tire la leçon suivante, c'est que nul n'est infaillible, et que donc, en l'occurrence, oui, nous avons fait collectivement une erreur, on l'a reconnu, moi, je crois que dans le monde politique, les gens qui reconnaissent qu'ils ont fait des erreurs et qui n'essaient pas de déguiser ça en vous entourloupant sous des monceaux d'éléments de langage, comme on dit, c'est assez rare. Donc je ne dis pas qu'il faut le saluer, simplement, il y a une erreur qui a été réalisée, c'est l'occasion…

CAROLINE ROUX
C'est quoi comme erreur, comment vous la qualifiez ? C'est une erreur de gouvernance ?

SIBETH NDIAYE
Je crois que c'est une erreur d'appréciation politique…

CAROLINE ROUX
C'est une erreur de jugement ?

SIBETH NDIAYE
Très sincèrement, je pense que les parlementaires de la République En Marche avaient à coeur d'avoir une vision globale du sujet…

CAROLINE ROUX
Budgétaire ?

SIBETH NDIAYE
Non pas du tout, alors là, pour le coup, pas du tout, mais une vision globale de la solidarité nationale qui avait vocation à se dire : au fond, le sujet n'est pas uniquement celui d'un allongement de la durée du congé, c'est de la prise en charge globale des parents qui font face à un deuil et donc à un événement terrible, c'était leur souhait que d'ailleurs nous partagions, ça a été une mauvaise évaluation de la situation politique, et donc on va réparer les choses…

CAROLINE ROUX
Vous allez faire machine arrière comment ? Ce sera un amendement gouvernemental au Sénat ?

SIBETH NDIAYE
Alors, je ne sais pas encore quelle sera la manière réglementaire de le faire, mais on profitera du débat au Sénat pour pouvoir rectifier les choses…

CAROLINE ROUX
Mais ça arrive dans un contexte particulier, vous le savez bien, Sibeth NDIAYE, vous avez été tancée par le Conseil d'État dans son avis sur les retraites, c'était sévère, la circulaire Castaner sur les municipales établissant un seuil de 9 000 habitants en dessous duquel les candidats ne se voyaient pas attribuer de nuance politique, a été tout simplement rejetée, est-ce que…

SIBETH NDIAYE
Non, alors, plus exactement, elle a été suspendue dans certaines de ses dispositions, on va corriger évidemment les choses, je ne crois pas qu'on puisse faire masse de tout ça…

CAROLINE ROUX
Parce qu'il n'y a pas un problème de précipitation dans la méthode de gouvernance ?

SIBETH NDIAYE
Non, pas du tout. Ecoutez, on ne peut pas dire d'un côté, il y a précipitation sur les retraites, c'est horrible, d'un autre côté, nous avoir reproché, il y a 2 ou 3 semaines, d'avoir perdu 2 ans à ne rien faire et à concerter, vous voyez, on voit bien que – et c'est normal – que les oppositions s'opposent, je ne dis pas le contraire, qu'il y a des arguments un peu spécieux, moi, je crois au contraire qu'on fait les choses dans l'ordre, avec calme, avec sérénité, oui, de temps en temps, on se fait retoquer un texte de loi, une circulaire par le Conseil d'État, et en l'occurrence, je veux souligner que dans les deux cas concernés, le Conseil d'État n'a rien noté d'inconstitutionnel dans la réforme des retraites, ce qui est quand même son rôle principal de dire si c'est constitutionnel ou pas, donc…

CAROLINE ROUX
Oui, il y avait d'autres critiques que vous avez peut-être prises en compte…

SIBETH NDIAYE
Cette réforme est parfaitement constitutionnelle. Et pour ce qui est des lacunes qui sont soulignées sur le sujet financier, eh bien, elles seront comblées par la conférence de financement.

CAROLINE ROUX
On entend ce que vous nous dites ce matin, il n'y a pas de problème de fabrication des textes. On vient de parler des Bafta, bientôt des Oscars, je voudrais dire un mot des César. Est-ce que vous pensez, comme Marlène SCHIAPPA, que le cinéma n'en a pas terminé, et que sa révolution en ce qui concerne les violences faites aux femmes, je parle naturellement de la polémique après les 12 nominations pour le film de Roman POLANSKI, Dominique BESNARD, agent d'acteurs, estime que Marlène SCHIAPPA ferait mieux se taire. De quel côté êtes-vous ?

SIBETH NDIAYE
Alors, moi, je suis du côté de ceux qui considèrent d'abord que la bataille contre les violences faites aux femmes, elle n'est gagnée dans aucun secteur de l'activité économique, fusse-t-il un secteur culturel et fusse au cinéma. Donc je pense aujourd'hui que dans tous les secteurs de la vie publique, d'ailleurs dans tous les secteurs de la vie, cette bataille, on doit continuer à la mener. Après, je fais la distinction entre les caractéristiques artistiques d'une oeuvre, et on doit pouvoir les examiner sereinement, et après tout, ce sont les pères dans le cinéma qui l'examinent, donc qui en portent la responsabilité quand ils font ces choix-là, moi, j'ai dit à titre personnel : j'aurais du mal à aller voir ce film en faisant fi de ce qu'est la personnalité de son réalisateur.

CAROLINE ROUX
Merci beaucoup Sibeth NDIAYE.

SIBETH NDIAYE
Merci à vous.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 4 février 2020