Interview de Mme Muriel Pénicaud, ministre du travail, à RTL le 5 juin 2020, sur la mise en place d'un nouveau dispositif pour éviter les plans sociaux grâce à une aide de l'État.

Texte intégral

YVES CALVI 
Il est sept heures quarante-trois, excellente journée à vous tous qui écoutez RTL, Alba VENTURA, vous recevez donc ce matin la ministre du Travail, Muriel PENICAUD.  

ALBA VENTURA 
Bonjour Muriel PENICAUD. 

MURIEL PENICAUD 
Bonjour Alba VENTURA. 

ALBA VENTURA 
Vous avez décidé de donner un bon coup de pouce aux entreprises pour les inciter à embaucher des apprentis, plus d'un milliard d'euros sur la table, ça représente jusqu'à 8.000 euros pour un jeune apprenti, dites-moi, il y en aura pour tout le monde ?  

MURIEL PENICAUD 
Oui, c'est essentiel parce qu'il est hors de question que la jeunesse soit une génération sacrifiée, je crois que pour les jeunes, pour les entreprises, pour le pays on ne peut pas se permettre ça, donc il faut tout faire pour l'emploi des jeunes et évidemment la voie royale c'est l'apprentissage. On était dans une superbe dynamique au mois de février, vous vous rappelez, + 16 %, un chiffre historique, près de 500.000 apprentis, et là on a une demande énorme. Les jeunes sont en train de finir leurs voeux sur Affelnet à la sortie de 3ème, ont fait leurs voeux sur Parcoursup, il y a une demande énorme, les jeunes ont compris que c'était une voie d'avenir et il faut que les entreprises soient en face. 

ALBA VENTURA 
Voilà, il faut qu'il y ait une offre énorme, Madame la Ministre. 

MURIEL PENICAUD  
Il faut qu'il y ait une offre énorme. Donc notre ambition qu'on a partagée avec le président de la République, le Premier ministre et les partenaires sociaux hier c'est qu'on ait autant d'apprentis malgré la crise. C'est un gros défi mais je crois que c'est possible parce que je vois beaucoup d'entreprises qui ont tout à fait compris l'enjeu de l'apprentissage parce que c'est aussi construire des compétences de demain pour ces entreprises qui disent « cette année c'est trop dur, on ne va pas y arriver » et le risque c'est que ça soit la variable d'ajustement ou qu'on n'embauche pas les jeunes. Donc c'est pour ça qu'on fait quelque chose d'exceptionnel, en fait on va payer les coûts, les salaires de l'apprenti la première année intégralement. Ce qui fait qu'une entreprise, un restaurant, un chantier du bâtiment, une entreprise industrielle, une startup qui aujourd'hui voudrait embaucher un apprenti mais est en difficulté financière à cause de la crise se dit « mais je peux investir sur le jeune, je peux l'embaucher ». Cette année, l'Etat prend en charge les coûts et l'aide de la deuxième année qui est moindre continue comme avant. Encore une fois c'est un investissement sur la jeunesse qu'il faut faire pour sauver les apprentis et leur permettre d'avoir un espoir pour les jeunes-là qui vont sortir, il n'y a pas loin de 800.000 jeunes qui sortent du système scolaire chaque année, donc il faut vraiment qu'ils aient un avenir. 

ALBA VENTURA 
Je pense, Muriel PENICAUD, à des secteurs très en difficulté comme l'événementiel par exemple qui d'ailleurs embauche souvent beaucoup d'apprentis, je pense à la restauration, franchement quand on ne travaille qu'avec sa terrasse, comment ceux-là vont faire même si pendant un an vous couvrez tout ? 

MURIEL PENICAUD 
Dès le début de la crise on a aidé massivement les entreprises, le chômage partiel, les reports de charges, les prêts garantis par l'Etat. Le chômage partiel c'est 12 millions de salariés et un million d'entreprises qui au bout de trois mois en auront bénéficié. Maintenant on dit aux entreprises « on vous aide, on va continuer à vous aider mais il faut aider les jeunes, c'est la contrepartie que la Nation vous demande mais on va vous aider à les aider. On vous demande juste de les former, on ne vous demande pas de les payer » alors qu'ils travaillent les jeunes apprentis, c'est exceptionnel, on n'a jamais fait ça non plus. Donc je crois que les réactions hier des partenaires sociaux, patronaux et syndicaux, étaient très positives là-dessus en disant effectivement l'apprentissage…  

ALBA VENTURA 
Vous demandez du donnant-donnant aux entreprises pour l'apprentissage… 

MURIEL PENICAUD 
Oui, c'est l'intérêt des jeunes mais c'est l'intérêt des entreprises parce que si on ne forme pas d'apprentis dans trois ans quelle sera l'expérience professionnelle des jeunes, quel sera l'état des diplômes professionnels ? Les entreprises dans deux ou trois ans diront « on ne trouve pas les compétences » quand ça ira mieux. Donc il faut aussi avoir cette logique de moyen terme mais pour ça on aide les entreprises pour que ça ne soit pas trop difficile. Vous savez, c'est un crève-coeur pour un artisan de ne pas prendre son apprenti comme chaque année, là il va pouvoir le faire. 

ALBA VENTURA 
Bien sûr. Il y a des chefs d'entreprise qui se sont déjà engagés ? 

MURIEL PENICAUD 
Des chefs d'entreprise m'ont dit, oui, qu'ils allaient s'engager, il y en a qui vont faire des annonces dans les semaines qui viennent, qui vont s'engager pour l'apprentissage malgré la crise et puis je crois que c'est un sujet de dialogue social aussi. 

ALBA VENTURA 
Qui, lesquels ? 

MURIEL PENICAUD 
Comme je vais leur laisser la primeur, je trouve ça plus élégant. Ce que je veux vous dire c'est que moi j'attends aussi beaucoup du dialogue social là-dessus dans une entreprise. Dans les semaines qui viennent on va parler beaucoup au Comité social et économique de tous les sujets d'emploi et je crois qu'un des sujets qu'il faut aborder c'est est-ce qu'on est bien d'accord, on se mobilise pour les jeunes.  

ALBA VENTURA 
Dites-moi, dans quels secteurs au moins, industrie, services, construction… 

MURIEL PENICAUD 
Un peu tout ! (Elle sourit) Je suis désolée d'être un peu Normande ! 

ALBA VENTURA 
Ah ! 

MURIEL PENICAUD 
Il y a un peu tout et toutes tailles d'entreprises. 

ALBA VENTURA 
Très bien. Muriel PENICAUD, le dispositif du chômage partiel, on en parlait il y a quelques secondes, a été revu à la baisse avec le début de la phase 2 du déconfinement, est-ce que vous comptez réduire la voilure encore, l'arrêter complètement à un moment ou le faire perdurer pour éviter des licenciements ou des plans sociaux ? 

MURIEL PENICAUD 
Il y a une décrue du chômage partiel qui a commencé, on aura dans quelques jours les chiffres réels de mai. En avril c'était 8,6 millions de salariés qui étaient couverts, encore énorme, mais ça baisse puisque l'activité reprend, elle ne reprend pas encore complètement, on est loin d'avoir une reprise complète mais quand même il y a une décrue, donc il y a moins de chômage partiel. Ce qu'on a fait pour être cohérent avec cette reprise d'activité c'est que depuis le 1er juin on rembourse le chômage partiel, vous savez que le chômage partiel les salaires sont payés par l'Etat, c'est comme si on nationalisait provisoirement les salaires du secteur privé. 

ALBA VENTURA 
C'est ça. 

MURIEL PENICAUD 
Je dis bien « provisoirement », ça aurait zéro sens évidemment dans la durée. Là on rembourse un peu moins… 

ALBA VENTURA 
Mais il continue ou pas ? 

MURIEL PENICAUD 
…parce qu'on rembourse 85 % du coût alors que c'était 100 % avant, depuis le 1er juin il continue pour l'instant. 

ALBA VENTURA 
Jusqu'à quand, Muriel PENICAUD ? 

MURIEL PENICAUD 
Ca fait partie des discussions qu'on va avoir avec les partenaires sociaux puisqu'à la demande du président de la République j'ouvre deux semaines de très intenses consultations sur plusieurs sujets, sur l'emploi des jeunes au-delà de l'apprentissage, sur la formation, les compétences, sur l'activité partielle, sur l'assurance-chômage, on ouvre toute la boîte à outils pour en discuter. Donc l'idée c'est que le système actuel ne va pas perdurer très longtemps mais qu'en revanche il y a des entreprises qu'il faudra accompagner dans une plus grande durée. C'est des secteurs je pense typiquement au tourisme, à l'aéronautique, à l'automobile et parfois des entreprises même dans des secteurs qui vont mieux qui ont des perspectives tout à fait raisonnables d'activités qui reprennent mais plutôt dans six mois, dans 12 mois, dans 24 mois, il faut à tout prix éviter le maximum de licenciements, notre boussole c'est l'emploi. Donc pour ça on va créer un système d'activité partielle longue durée qui sera un peu différent, qui s'adapte non pas au filet de protection massif court terme qu'on a mis en place depuis trois mois qui a été efficace, maintenant il faut un système qui s'adapte à une longue durée, le but c'est qu'il soit opérationnel le 1er juillet. 

ALBA VENTURA 
Donc c'est quoi ce système exactement, c'est différent du chômage partiel ? 

MURIEL PENICAUD 
Ce sera une forme de chômage partiel nouvelle dans la durée parce que le système actuel on prend 100 % des salaires ou éventuellement tous les salariés sont en chômage partiel aujourd'hui, il y a des entreprises où c'est    100 % des salariés qui sont en chômage partiel, ça ça n'a pas de sens économique dans la durée. Pour une entreprise qui reprend mais qui aujourd'hui le carnet de commandes est beaucoup plus faible qu'avant pour les raisons liées à la crise on pourrait avoir un système qui dit il y a une négociation dans l'entreprise, les salariés et la direction, les organisations syndicales se mettent d'accord sur l'activité qui est possible. Si par exemple il y a 20 % d'activité en moins au lieu de licencier 20 % des salariés tout le monde reste, on baisse une partie du temps de travail, ils se mettent d'accord là-dessus, et l'Etat à travers l'activité partielle vient compenser une partie de la perte de pouvoir d'achat pour que les salariés ne soient pas perdants et que l'entreprise puisse continuer à garder les compétences. Donc ça permet aux salariés de garder leur emploi, les entreprises gardent leurs compétences et l'Etat vient aider au lieu de financer le chômage… 

ALBA VENTURA 
Mais est-ce qu'on touch0e au temps de travail du salarié ou au salaire ? Parce que je vous ai entendue avancer comme alternative aux licenciements ce qu'on appelle les accords de performance collective qui font qu'on touche au temps de travail ou au salaire… 

MURIEL PENICAUD 
D'abord ça ça ne se décrète pas à Paris au niveau national par un membre du Gouvernement, on ne décrète pas les salaires du secteur privé, on ne décrète pas non plus le temps horaire. Ce qu'on a fait c'est que dans les ordonnances Travail de 2017 on a mis en place une palette d'outils simple qui en gros dit si on se met d'accord, qu'il y a un accord majoritaire dans l'entreprise on peut faire ce qu'on veut dans l'entreprise mais il faut être d'accord entre organisations syndicales et direction, ça ça permet d'être très souple. Je pense que dans beaucoup de cas, je parlais de l'aéronautique ou l'automobile, si le carnet de commandes est extrêmement bas ils vont baisser le temps de travail. Quand vous baissez le temps de travail automatiquement la rémunération baisse d'autant, c'est automatique, et donc c'est là où l'Etat pourrait venir compenser une partie pour que les salariés ne soient pas perdant en termes de pouvoir d'achat. Et d'autre part en finançant aussi une partie de la formation parce que le temps libre pourrait être dégagé pour se former. Je pense par exemple à l'automobile, il y a d'énormes enjeux de formation sur la transition écologique, on ne va pas faire les mêmes types de véhicules, donc c'est là où l'Etat va intervenir. 

ALBA VENTURA 
Mais à vous entendre, Muriel PENICAUD, j'ai l'impression qu'on demande beaucoup d'efforts aux salariés plus qu'aux patrons… 

MURIEL PENICAUD 
Non, les entreprises en contrepartie de ça, il y aura forcément des contreparties négociées sinon les accords ne seront pas validés. Contreparties négociées ça veut dire par exemple le maintien de l'emploi, ça veut dire quand ça ira mieux on peut se mettre d'accord qu'en termes de partage de la valeur il y aura un retour pour les salariés mais il faut passer le cap en évitant le maximum de plans sociaux. Je crois que c'est vraiment l'intérêt numéro un des salariés et des entreprises de la Nation, c'est que l'on n'ait pas un tsunami de licenciements. 

ALBA VENTURA 
On en est à combien de plans sociaux ? 

MURIEL PENICAUD 
Aujourd'hui il y en a très peu, on n'en a pas plus que l'année dernière mais il y en a beaucoup qui se préparent et c'est pour ça que nous voulons sortir ce nouveau dispositif pour le 1er juillet pour que ça soit une alternative, c'est un dispositif qui permet d'éviter les licenciements, donc il faut le sortir très vite pour que les entreprises et les organisations syndicales aient ce choix et puissent choisir quelque chose qui protège mieux l'emploi. 

ALBA VENTURA 
Donc un nouveau dispositif pour éviter les plans sociaux. Muriel PENICAUD, merci beaucoup, merci aussi à Jonathan GRIVEAU, notre technicien. 

YVES CALVI 
« Hors de question que la jeunesse soit une génération sacrifiée », vient de nous dire la ministre du Travail, pour l'apprentissage les secteurs professionnels vont donc eux-mêmes faire leurs annonces avec l'appui bien entendu, vous l'avez compris, du Gouvernement. « On va conforter l'ensemble de ces mesures », nous a dit la ministre du Travail. Dans un instant l'intégralité de l'entretien sera lui aussi à retrouver sur le site rtl.fr et c'est Cyprien CINI qui va s'occuper de nos défilés militaires.  


Source : Service d'information du Gouvernement, le 8 juin 2020