Interview de Mme Élisabeth Borne, ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion, à BFM Business le 23 septembre 2021, sur le projet de loi de finances pour 2022, le revenu d’engagement pour les jeunes et la réforme de l'assurance chômage.

Texte intégral

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Mon invitée c’est Elisabeth BORNE, la ministre du Travail, de l’Emploi et de l’Insertion, bonjour Madame la ministre.

ELISABETH BORNE
Bonjour.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Alors, 220 pages, c’est le projet de loi de finances pour 2022, j’ai cherché, je n’ai pas trouvé le revenu d’engagement, pas de SMIC jeunes, rien, il est où cette promesse du président, du 12 juillet, de créer à la fois un revenu minimum et puis un parcours de réinsertion, il n’y a rien ?

ELISABETH BORNE
Alors, il a toujours été prévu que ce ne serait pas dans la version initiale et que ce serait introduit par amendement, mais peut-être redire ce qu’on a fait et ce qu’on veut faire. Vous savez qu’il y a un peu plus d’un an on a lancé le plan « 1 Jeune, 1 Solution », avec l’objectif que chaque jeune puisse trouver un emploi, un apprentissage, une formation, ou un parcours d’accompagnement, ce plan il est massif et il a porté ses fruits puisqu’il y a près de 3 millions de jeunes qui ont bénéficié d’une des solutions du plan « 1 Jeune, 1 Solution. »

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Mais il y a encore des jeunes qui n’ont ni formation, ni emploi.

ELISABETH BORNE
Alors je vous confirme, et effectivement si le chômage des jeunes est revenu à son niveau d’avant crise, que ce soit sur la part des jeunes qui ne sont ni en emploi, ni en formation, ou sur le taux d’emploi, on est très loin des bonnes pratiques européennes, donc c’est pour ça que le président de la République nous a demandé de travaillé à un revenu d’engagement pour les jeunes, l’objectif c’est que chaque jeune qui a besoin puisse bénéficier d’un accompagnement personnalisé vers l’emploi et d’une aide financière, si c’est nécessaire.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
De 300, 500 euros.

ELISABETH BORNE
C’est bien ça, absolument, c’est dans la philosophie de la Garantie jeunes, vous savez, qui est un dispositif qui marche très bien, qui permet d’accompagner des jeunes éloignés de l’emploi, pour qu’ils puissent bâtir leur projet professionnel et le réaliser.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
C’est là où le bât blesse. Mardi réunion d'arbitrage autour du président de la République, et rien n'en sort, parce que le président vous dit « le compte n'y est pas », notamment le compte en matière d'accompagnement des jeunes qui bénéficieront de cette allocation, comment on fait, comment on s'assure que Pôle emploi, que les services du ministère, garantissent le fait que chaque jeune soit effectivement accompagné et s'engage, sous forme contractuelle, à rentrer dans la vie professionnelle ?

ELISABETH BORNE
Je vais vous dire, c'est vraiment la philosophie, l'objectif ce n'est pas, contrairement à ce que demandent certains, un RSA jeunes, de donner simplement une allocation, mais de permettre au jeune de bâtir son projet professionnel et de le mettre en oeuvre, donc c'est un très gros chantier, qui nécessite de travailler avec les missions locales, Pôle emploi, mais aussi avec les associations de jeunesse, les associations de lutte contre la pauvreté, des partenaires sociaux, et donc le travail est en cours.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Est-ce que c'est un tellement grand chantier que ça pourrait être abandonné ?

ELISABETH BORNE
Non, non, mais je vous confirme, enfin le président de la République nous a demandé de mener ce travail, je vous le dis, la situation elle reste insatisfaisante, quand on a quasiment deux fois plus de jeunes qui ne sont ni en emploi, ni en formation, que dans les pays européens qui ont bien pris ce sujet, quand on a un taux d'emploi qui est par exemple 20 % en dessous de l'Allemagne, il faut effectivement qu'on puisse progresser, c'est le sens du revenu d'engagement, donc le travail est en cours, mais c'est un gros chantier, et effectivement…

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Il y aura donc un revenu, ou un contrat d'engagement, dans les prochaines semaines, c'est sûr ?

ELISABETH BORNE
Mais, je vous confirme que cet objectif, le président l'a annoncé, le Premier ministre également, donc le travail est en cours.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Autre question, est-ce qu'il y aura aussi une réforme de l'assurance chômage au 1er octobre, les syndicats, CGT, FO, ont de nouveau fait un recours au Conseil d'Etat, vous avez fait une nouvelle mouture…

ELISABETH BORNE
Pas encore, pas encore…

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Ils ont dit qu’ils allaient le faire.

ELISABETH BORNE
Oui, ça on a bien compris qu'ils vont le faire, pour l'instant, comme le président de la République l'avait annoncé dans son allocution du 12 juillet, on a transmis la semaine dernière un nouveau projet de décret au Conseil d'Etat…

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Oui, parce que vous aviez été…

ELISABETH BORNE
Suspendus…vous savez, le Conseil d’Etat nous disait « la situation économique n'est pas suffisamment bonne », je pense que depuis cet été, on a tous vu les chiffres, on bat tous les records en termes d'embauches, on a eu encore les chiffres du mois d'août hier, 2,4 millions d'embauches sur les trois derniers mois, 270.000 chômeurs sans aucune activité de moins en trois mois…

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
On va en parler. Juste, la réforme de l'assurance chômage, normalement c'est bien le 1er octobre, c'est votre souhait…

ELISABETH BORNE
C’est ça.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Et c'est bien la dégressivité et la fin d'une permittence avantageuse ?

ELISABETH BORNE
Alors c’est, le nouveau mode de calcul, il y a une toute une partie de la réforme qui est entrée en vigueur au 1er juillet, par exemple le dispositif de bonus-malus pour lutter contre l'explosion des contrats courts, vous savez, multipliés par 2,5 en 10 ans, donc je pense que personne ne peut se satisfaire de cette situation, donc on a un nouveau mode de calcul de l'allocation chômage, qui doit entrer en vigueur au 1er octobre. notre objectif, il est simple, c'est que, c'est encourager le travail, c'est-à-dire que ceux qui peuvent travailler avantage le fassent, et que ceux qui ont des difficultés à accéder à l'emploi soient accompagnés pendant plus longtemps, et on veut mieux les accompagner, on annoncera la semaine prochaine, avec le Premier ministre, qu’on va encore renforcer la formation des demandeurs d'emploi, et puis il y aura un plan spécifique pour les demandeurs d'emploi de longue durée - moi j'ai demandé à Pôle emploi que chaque demandeur d'emploi de longue durée soit recontacté par un conseiller avant la fin de l'année - puis on va développer les mises en situation en entreprise, la formation en entreprise, il y a beaucoup de chefs d'entreprise qui me disent « nous on est prêt, effectivement, à former des demandeurs d'emploi, pour qu’ils aient les compétents dont on a besoin », donc c'est l'ensemble, à la fois cette réforme de l'assurance chômage, un investissement sans précédent qu'on va encore renforcer dans la formation, qui doit nous permettre de sortir de ce paradoxe français…

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Oui, c’est ce que j’allais vous dire, il y a quand même officiellement 300.000 offres d’emplois non satisfaites, quand on voit, nous, les fédérations patronales, c'est sans doute beaucoup plus, 500, 600, 700.000 emplois non pourvus, alors qu'en face on a encore 3 millions de chômeurs à temps plein, 6 millions si on prend le chômage, temps partiel non désiré, comment vous expliquer ce paradoxe ?

ELISABETH BORNE
Alors, il y a beaucoup de d'entreprises qui trouvent des salariés, qui arrivent à recruter, quand je vous dis qu'on a eu 2,4 millions d'embauches sur les trois derniers mois, ça veut dire que le marché du travail fonctionne.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Oui, mais beaucoup nous disent « on pourrait faire beaucoup mieux, on pourrait notamment faire plus de chantiers dans le BTP, on pourrait notamment faire plus de production, si on avait les salariés. On ne les a pas, on ne les trouve pas. »

ELISABETH BORNE
Enfin moi je ne peux pas me satisfaire de cette situation évidemment, qui pourrait ralentir notre reprise…

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Reprise économique.

ELISABETH BORNE
Donc, du coup, ça fait plusieurs mois que j'ai demandé à Pôle emploi d'identifier les chômeurs qui travaillent dans les secteurs où on a des besoins de recrutement, de leur proposer des formations, avec le Premier ministre on a aussi mobilisé les présidents de région, je rappelle qu'ils sont en charge de la formation des demandeurs d'emploi, et puis donc on a aussi cette réforme de l'assurance chômage, cet investissement supplémentaire dans la formation, et cet accompagnement de tous les demandeurs d'emploi de longue durée, il faut aussi que les branches entendent qu'elles ont leur part du chemin à faire et qu’il y a un enjeu d'attractivité des métiers. Vous savez, on a quelques dizaines de branches dont les minima sont en dessous du SMIC.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Vous croyez que la solution aux pénuries de main-d’oeuvre c'est d'augmenter les salaires ?

ELISABETH BORNE
Je pense que, quand on est dans des secteurs qui ont des conditions de travail difficiles, et qui ont un minima de branche en dessous du SMIC, il y a un enjeu d’attractivité.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Vous pensez à quelles branches par exemple ?

ELISABETH BORNE
Alors, vous savez, on a travaillé tous ces derniers mois, et on aura l'occasion, puisque je vois les partenaires sociaux pour faire le bilan de tout ce qu'on a fait ces derniers mois, cet après-midi, on a engagé un travail avec les branches qui regroupent les travailleurs de la deuxième ligne, pour précisément voir comment on peut mieux reconnaître ces métiers, la propreté, la sécurité, sont prêtes à des efforts significatifs, et puis quand on regarde les branches qui ont des minima en dessous du SMIC, on a par exemple les hôtels, cafés, restaurants, que j'ai vus la semaine dernière, il y a un enjeu d'attractivité de ces métiers. C'est des métiers où on a des contraintes importantes, vous savez moi j'ai vu un cuisinier qui discutait avec un restaurateur dans une agence de Pôle emploi, le cuisinier disait « moi, pendant la crise, j'ai redécouvert que j'avais une famille, là vous me proposez de travailler tous les soirs en étant payé au SMIC », eh bien je pense qu'il faut reconnaître les exigences, les contraintes de ces métiers, et donc avoir des avancées sur l'organisation du travail et sur la reconnaissance en termes de salaires de ces métiers.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Mais vous ne croyez pas que tout ça est lié, vous dites… d’abord, le confinement a fait que certains français ont revu leur rapport au travail, vous le disiez, un cuisinier qui dit « je me suis rendu compte que j’avais une famille », est-ce que vous ne craignez pas quand même que ce rapport au travail ait été un peu altéré et puis, on parlait tout à l’heure du chômage, est-ce que vous ne croyez pas aussi que, effectivement, parfois – je ne tire pas de jugement hâtif – mais que parfois notre système de Sécurité sociale et d’assurance chômage est tellement favorable qu’on peut hésiter, arbitrer entre la reprise du travail et les allocations chômage ?

ELISABETH BORNE
Alors, je pense qu’en effet le rapport au travail a pu évoluer, que les gens attendent du sens, attendent aussi des conditions de travail et de rémunération, et ça il faut que les entreprises l'entendent, et puis s'agissant effectivement de la situation au chômage, je pense qu'il faut vraiment se garder de caricatures, mais nous notre objectif c'est que ce soit toujours plus intéressant de travailler plutôt que d'être au chômage, c'est aussi le nouveau mode de calcul de l'allocation chômage.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Autre gros chantier, c'est l'industrialisation du pays, c'est important parce que… est-ce que vous y croyez, vous, au fait qu'on peut réindustrialiser notre pays, qu'on peut aussi donner envie aux Français d'aller dans les métiers de l'industrie ?

ELISABETH BORNE
Alors, qu'il faille réindustrialiser notre pays, c'est clair, on a vu pendant la crise à quel point on pouvait être dépendant, y compris sur des produits de base, qui étaient nécessaires dans la crise. Il faut aussi qu'on donne à voir que ce sont des beaux métiers, je pense qu'on a beaucoup de jeunes qui ne connaissent pas ces métiers de l'industrie…

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Mais je croyais qu’avec l’apprentissage on avait fait revenir plus de jeunes dans des métiers peut-être moins qualifiés, mais tout aussi intéressants, attractifs.

ELISABETH BORNE
Alors, on bat tous les records en termes d'apprentissage, aussi par une croissance de l'apprentissage dans l'enseignement supérieur, et moi, vraiment, mon combat c'est de montrer qu'il y a des beaux métiers dans l'artisanat, dans le bâtiment, dans l'industrie, et qu'on doit mettre le paquet pour faire connaître ces métiers, attirer les jeunes vers ces métiers.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Vous êtes en train de me dire que l'apprentissage finalement c'est des gens qui ont fait des études supérieures et qui en profitent pour faire des stages en entreprise ?

ELISABETH BORNE
C'est aussi ça, c'est aussi ça, et c'est bien parce que ça garanti une insertion professionnelle réussie pour les jeunes, mais je pense qu'on a… voilà, on valorise insuffisamment ces métiers de l'artisanat. Moi j'étais dans un CFA, qui se lance à Paris sur ces métiers, notamment de la vente de nos produits, vraiment dont on peut être très fier, et je pense qu'il faut faire connaître ces métiers, que les jeunes aient en tête que, quand on fait un apprentissage dans ces métiers de l'artisanat, de l'industrie, on trouve un job à la clé, et que ce sont des métiers aussi dans lesquels on peut avoir un parcours professionnel, devenir aussi son propre patron, donc il faut absolument faire connaître ces métiers.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
La réforme des retraites, à Pâques ou à la Trinité ?

ELISABETH BORNE
La réforme des retraites, vous avez compris que le président de la République et le gouvernement considèrent qu'elle est indispensable, le président l'a dit, il ne lancera cette réforme que lorsque la crise sanitaire sera dernière nous…

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Elle n’est pas un peu derrière nous déjà, la crise sanitaire ?

ELISABETH BORNE
Ecoutez, en tout cas vous voyez qu’on a encore un pass sanitaire et qu’on est encore…

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Donc pas de réforme des retraites avant l’élection ?

ELISABETH BORNE
Il y a un sujet qui semble faire consensus, et dont je reparlerai cet après-midi avec les organisations patronales et syndicales, c'est le maintien dans l'emploi des seniors, je pense que ce sujet-là, vous savez, on a trop de seniors auxquels on dit « vous n'avez plus des compétences », ou qui ont un travail qui ne leur permet pas d'aller jusqu'à 55, 60 ans, et donc il faut avancer sur ce sujet.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Elisabeth BORNE, ministre du Travail, de l'Emploi et de l'Insertion, était l'invitée de « Good Morning Business. »


source : Service d’information du Gouvernement, le 27 septembre 2021