Interview de Mme Annick Girardin, ministre de la mer, à RTL le 28 octobre 2021, sur le contentieux franco-britannique de la pêche.

Texte intégral

YVES CALVI
Bonjour Annick GIRARDIN.

ANNICK GIRARDIN
Bonjour.

YVES CALVI
Vous êtes notre ministre de la Mer, et nous recevons ce matin pour tenter de comprendre la bataille navale qui se joue actuellement entre la France et le Royaume-Uni. Dernier fait en date, je le rappelle aux auditeurs de RTL : dans la nuit, un bateau anglais a été surpris dans une zone française, où il ne devait pas se trouver. Résultat : contrôle, immobilisation du bateau anglais dans le port du Havre. A l'heure actuelle, ce bateau est toujours immobilisé, Annick GIRARDIN ?

ANNICK GIRARDIN
Alors, ce bateau est toujours immobilisé. Deux contrôles qui ont eu lieu hier. Nous renforçons effectivement les contrôles. Là, qui a été verbalisé pour ne pas accepter ou mettre l'échelle pour effectivement que les vérifications se fassent, et l'autre qui n'avait pas le droit de pêcher dans la zone, qui n'avait donc pas de licence.

YVES CALVI
Donc, ce qu'on reproche clairement à ce navire anglais, c'est d'être là où il n'avait pas le droit d'être. On est bien d'accord.

ANNICK GIRARDIN
Tout à fait, il n'avait pas donc de licence pour pêcher dans les eaux françaises.

YVES CALVI
Les tensions sont importantes entre la France et le Royaume-Uni depuis les accords du Brexit. Pour faire simple, les Anglais ne respectent pas leurs engagements ?

ANNICK GIRARDIN
Alors, pour faire simple, depuis maintenant 9 mois, nous mettons en place bien entendu l'accord sur la partie de pêche, et nous, régulièrement la Commission, le Royaume-Uni et dernièrement la France, avec Jersey, Guernesey et le Royaume-Uni, nous avons donc des réunions techniques pour que nous puissions enfin avoir ces licences, on les a promis, en, je crois qu'on avait dit 15 jours, le commissaire européen avait dit aux pêcheurs français 15 jours, dans 15 jours maximum un mois vous aurez vos licences. Ça fait 9. Ça fait 9 mois, et c'est pour ça qu'il y a urgence, ça fait 9 mois qu'il y a les pêcheurs qui ne peuvent pas aller dans les eaux britanniques, là où ils avaient des licences avant, l'accord préservait ces licences, on devait effectivement leur donner les licences, à partir du moment où ils démontraient qu'ils étaient présents bien entendu sur ces eaux avant l'accord. C'est un non respect de la signature par les Britanniques, de leur signature, c'est inadmissible. La Commission doit travailler davantage à faire que le Royaume-Uni soit au rendez-vous de ses engagements, et c'est pour cela que la France a fait un certain nombre de démarches, avec Clément BEAUNE, régulièrement à Bruxelles, au Luxembourg, avec 11 autres pays pêcheurs, nous avons rappelé à la Commission que les Anglais n'assumaient pas leur signature ou du moins négociaient encore, alors que la négociation elle est finie, l'accord il est signé, on n'est pas dans de la négociation, on est dans de la mise en place de l'accord. Nous souhaitons que la Commission européenne réunisse, et c'est le Premier ministre il va réitérer cette demande dans les jours ou dans les heures qui viennent, réunisse ce qu'on appelle le Conseil de partenariat, c'est-à-dire les signataires, pour signifier au Royaume-Uni qu'il ne respecte pas son accord et donc que des mesures de rétorsion peuvent être mises en place par la Commission européenne.

YVES CALVI
Je conserve une métaphore militaire : c'est la guerre, et là vous réclamez un cessez-le-feu à la Commission européenne ?

ANNICK GIRARDIN
Ce n'est pas la guerre, c'est un combat. Les Français et les pêcheurs ont des droits, il y a eu un accord de signé, nous devons faire appliquer cet accord, nous avons des droits de pêche, nous devons les défendre et nous les défendons. On a toujours dit que le Brexit, en France, aurait le visage du pêcheur. Eh bien nous le savions, il y a deux dossiers compliqués : l'Irlande, la pêche. Eh bien ces deux dossiers sont aujourd'hui effectivement des irritants dans les relations entre l'UE et le Royaume-Uni.

YVES CALVI
Annick GIRARDIN, les Britanniques affirment avoir accordé 98% des licences. Alors, je vois que vous souriez, mais qu'est-ce qui…

ANNICK GIRARDIN
Alors, 98%…

YVES CALVI
C'est quoi, la mauvaise foi britannique n'est pas une découverte pour vous ?

ANNICK GIRARDIN
Alors, d'abord c'est faux, ce n'est pas 98%…

YVES CALVI
Merci de le préciser.

ANNICK GIRARDIN
… parce que les auditeurs écoutent et prennent une calculatrice, on a aujourd'hui, les Européens ont demandé 2 127 licences, les Européens. Les Britanniques ont donné 1 913 licences, ça fait 90,3%. D'abord le chiffre est faux. Et deuxièmement, quel étonnement, tous ceux qui n'ont pas de licence ce sont des Français, à part un ou deux Belges. En clair, les 10% manquants c'est les Français. Et donc moi je veux bien, mais enfin aujourd'hui ça nous amène à réagir sur deux plans, avec Clément BEAUNE, à la demande du Premier ministre et du président de la République, auprès de la Commission européenne, pour réclamer des mesures de rétorsion, et puis bien entendu, côté français, parce qu'il y a urgence, parce que les pêcheurs attendent, parce qu'ils nous font confiance, parce qu'avec les élus, avec les professionnels, avec les élus des territoires, eh bien nous avons des obligations aujourd'hui de protéger ces pêcheurs. C'est la vie de notre littoral.

YVES CALVI
Alors justement, puisque c'est la vie de notre littoral, et qu'on doit protéger nos pêcheurs, est-ce qu'on peut revenir sur les mesures de rétorsion qui sont envisagées au moment où nous parlons ? Quelles sont-elles ?

ANNICK GIRARDIN
Alors, on garde, et bien sûr on privilégie toujours les relations techniques qui auront lieu encore dans les heures qui viennent. Mais les dernières informations que nous avons eues, notamment de Jersey, montrent qu'il n'y a pas le compte pour le nombre de licences que nous attendons. Donc des mesures à partir du 2 novembre, et ce n'est pas la France qui a fixé cette date, c'est Jersey qui a indiqué qu'à partir du 30 octobre, tous ceux qui n'auraient pas de licences ne pourraient plus aller dans les eaux de la baie de Granville, dans les eaux bien sûr de Jersey et de Guernesey, pour pêcher. Et donc nous nous sommes mis cette date, et à partir du 2 novembre, si les licences ne sont pas là, eh bien des mesures seront mises en place progressivement. Quelles sont-elles, d'abord c'est le renforcement des contrôles sanitaires et douaniers sur tous les ports d'arrivée. Ensuite, l'interdiction…

YVES CALVI
Pardonnez-moi, ça, ça veut dire que l'on passe du temps à tout vérifier, et que pendant ce temps-là évidemment ils ne pêchent pas, enfin, c'est l'usage, mais on va dire qu'on l'applique à la lettre. C'est bien ça ?

ANNICK GIRARDIN
On l'applique à la lettre. Et on va cibler ces contrôles. Vous savez que les contrôles se font régulièrement, bien entendu, c'est important, là ils vont être systématiques et ciblés effectivement sur les produits venant de Grande-Bretagne. La deuxième mesure, c'est l'interdiction de débarquement des navires de pêche britanniques dans les ports français. Il faut savoir que les Britanniques débarquent des poissons qui vont être traités, transformés en France, en Europe, et ils le font à partir de 6 ports aujourd'hui, Cherbourg, Granville, Barneville-Carteret, Boulogne-sur-Mer, Le Havre et Brest. Eh bien petit à petit, à partir du 2 novembre, donc à partir de mardi prochain, ces ports refuseront les débarquent des navires de pêche britanniques.

YVES CALVI
Donc vous repartez avec vos poissons.

ANNICK GIRARDIN
Eh bien ils repartent avec leurs poissons. Ça a des conséquences, y compris d'ailleurs pour les Français, puisque nous traitons effectivement une grande partie de ces débarques en France. Mais, quand on veut défendre ses droits, eh bien oui, quand on mène des combats, il faut des combattants, et il y a quelques dégâts, nous les accompagnerons, bien entendu, mais il faut une solidarité complète dans la filière, entre le gouvernement, les élus et la filière des professionnels. Troisième mesure, c'est un contrôle systématique de sécurité des navires britanniques. En clair, quand un navire est au quai, enfin, est au port en France, nous pouvons contrôler ce navire, et nous allons donc contrôler tout ce que nous pouvons contrôler en matière de sécurité, de prévention de la pollution, de formation des équipages, de droit social. Voilà ce que nous pouvons contrôler.

YVES CALVI
Oui, donc il ne va pas faire bon être navire britannique dans les ports français. Oui ou non y a-t-il une menace de couper l'électricité aux Britanniques, notamment à Jersey et à Guernesey ?

ANNICK GIRARDIN
Bon, alors d'abord ça ne serait pas sérieux de dire "on coupe l'électricité". Par contre, oui, nous avons des mesures en matière, là aussi de sanctions que nous pourrions mettre en place, sur la question notamment des tarifs que nous pourrions revoir, mais je vous annonce quatre mesures, puisque la quatrième c'est le renforcement des contrôles des camions à destination et en provenance du Royaume-Uni, bien entendu nous travaillons également sur d'autres mesures, si c'était nécessaire. J'ai entendu aussi que les Britanniques disaient : "c'est totalement disproportionné". Non, on défend nos droits. On défend nos pêcheurs, on défend le littoral français et son économie. Quand on met, quand on appose sa signature dans le bas d'un accord, on le respecte.

YVES CALVI
Est-ce que vous avez eu un contact avec Londres depuis ce matin ? Est-ce qu'ils cherchent à vous joindre d'une quelconque façon ?

ANNICK GIRARDIN
Alors non, pas depuis ce matin, mais on a eu depuis 9 mois de nombreux échanges, et ces dernières semaines j'ai échangé avec la ministre britannique de la Pêche, bien entendu, avec le ministre des Affaires étrangères de Guernesey, nous avons…

YVES CALVI
Et ces gens-là ils vous regardent dans les yeux, et ils vous mentent ? Soyons très simples.

ANNICK GIRARDIN
Non, ils disent simplement qu'ils étudient techniquement les dossiers. Voilà. Et que tout ça va s'arranger. Eh bien pourquoi pas, je le souhaite, et avant le 2 novembre.

YVES CALVI
Il y a une possibilité de retrouver un accord dans les 48 heures, dans les jours qui viennent, où là on est entré dans une phase où les hostilités sont déclenchées définitivement ?

ANNICK GIRARDIN
Non, je le souhaite, et la France… Jamais, jamais les échanges techniques ne se sont pas arrêtés, jamais, et ils continueront ce matin comme dans les jours à venir. Et je vous rappelle que c'est la Commission qui négocie effectivement avec le Royaume-Uni, et qui continue ce travail. Aujourd'hui il y a la nécessité de montrer l'urgence de répondre à la France, qu'on soit dans les 6, 12 miles, et là on parle effectivement des Hauts-de-France, ou qu'on soit dans la Baie de Granville, et là on parle de la Normandie, enfin des pêcheurs normands et des pêcheurs bretons. La côte française, la Manche, est donc touchée par ce Brexit, et nous devons défendre nos pêcheurs, c'est l'engagement du président de la République au lendemain de la signature de cet accord, ou du moins de l'acceptation de cet accord en décembre 2020. Nous sommes aujourd'hui en novembre 2021.

YVES CALVI
Les choses sont claires. Nous devons défendre nos pêcheurs, nous avez-vous dit. Merci Annick GIRARDIN, vous êtes ministre de la Mer. Bonne journée à vous et bon travail. J'ai compris que cette journée allait être occupée visiblement.

ANNICK GIRARDIN
Merci beaucoup.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 29 octobre 2021