Interview de Mme Isabelle Lonvis-Rome, ministre chargée de l'Égalité entre les femmes et les hommes, de la Diversité et de l'Égalité des chances, à RTL le 27 juin 2022, sur la révocation du droit à l'avortement aux Etats-Unis et la proposition de loi pour inscrire le droit à l'avortement dans la Constitution française.

Texte intégral

YVES CALVI
Alba VENTURA, vous recevez ce matin Isabelle ROME, ministre déléguée auprès de la Première ministre, chargée de l'Egalité entre les femmes et les hommes et de l'Egalité des chances.

ALBA VENTURA
Bonjour Isabelle ROME.

ISABELLE ROME
Bonjour Alba VENTURA.

ALBA VENTURA
Vous êtes magistrate de formation, vous avez 59 ans. Merci d'être sur RTL ce matin. Plusieurs manifestations ont eu lieu aux Etats-Unis, ici aussi en France, d'autres sont à venir, l'avortement n'est plus un droit fédéral, ainsi en a décidé la Cour suprême américaine. Certains Etats pourront donc décider d'interdire l'IVG. Isabelle ROME, ici en France vous pensez que le droit à l'IVG est menacé ?

ISABELLE ROME
Alors, je ne sais pas si le droit à l'avortement est menacé en France aujourd'hui, mais il y a quelques mois encore, il ne l'était pas forcément aux Etats-Unis, voilà, et je pense que ce qui se passe aux Etats-Unis, doit nous alerter et justement, nous montrer que le droit à l'avortement demeure un droit fragile, finalement à l'instar de tous les droits des femmes. S'agissant spécifiquement du droit à l'avortement, il faut l'inscrire dans la Constitution.

ALBA VENTURA
Je vous posais cette question, parce qu'on se dit qu'aux Etats-Unis c'est sans doute la foi chrétienne, relayée par les admirateurs de Donald TRUMP qui ont mis la pression, est-ce que chez nous… ça ce n'est pas possible, ce n'est pas envisageable.

ISABELLE ROME
Simplement, ce qu'il faut regarder, c'est que les conservatismes quels qu'ils soient, sont un peu partout dans le monde aujourd'hui, ils ont tendance à progresser. Et un jour peut-être, allons nous nous réveiller, bien sûr pas sous ce gouvernement présent, mais un jour peut-être, qui sait, pouvons-nous être menacés nous aussi. Je précise qu'aux Etats-Unis, c'est l'arrivée de trois juges nouveaux à la Cour suprême qui a provoqué cette montée, et donc cette réforme. C'est-à-dire qu'en fait, pour expliquer bien, pour que les gens comprennent, c'est-à-dire que ce droit à l'avortement aux Etats-Unis, n'est plus tg par la Constitution. Et comme vous l'avez indiqué, plusieurs Etats déjà l'ont abrogé de leur loi. J'aime bien dire que ce qu'une loi peut faire, une autre loi peut le défaire, d'où l'intérêt d'inscrire ce droit fondamental dans la Constitution, dans le marbre finalement de la République.

ALBA VENTURA
Alors, on va y venir. La députée Aurore BERGE, de la majorité présidentielle, souhaite déposer une proposition de loi pour inscrire le droit à l'avortement dans la Constitution. François BAYROU, sur BFM TV, a dit hier « Ce n'est pas le moment, pourquoi faire un référendum alors qu'il y a une loi qui n'est pas contestée chez nous, c'est la loi Veil ». Elle est contestée la loi Veil Madame la Ministre ?

ISABELLE ROME
Alors, je pense qu'il y aura forcément des débats, lorsqu'il y aura débat justement sur cette proposition de loi que va proposer donc Aurore BERGE et Marie-Pierre RIXAIN, il y aura forcément des débats. Je précise tout de même que François BAYROU n'a pas dit qu'il était contre l'interruption volontaire de grossesse, il a simplement indiqué qu'il pensait que ce droit était suffisamment protégé. Voilà. En tout cas…

ALBA VENTURA
Par une loi, la loi Veil. C'est pour ça… Elle est contestée cette loi Veil ?

ISABELLE ROME
En tout cas, ce qui est sûr c'est que la Première ministre a immédiatement indiqué qu'elle soutiendrait cette proposition de loi, je l'ai indiqué moi aussi et je mettrai vraiment toutes mes forces à soutenir cette proposition de loi constitutionnelle.

ALBA VENTURA
Vous savez forcément, Madame la Ministre, que la majorité était hostile à cette mesure il y a 4 ans, Agnès BUZYN, ministre de la Santé, Nicole BELLOUBET ministre de la Justice, disaient : attention à l'inflation législative, et Yaël BRAUN-PIVET, qui s'apprête à devenir présidente de l'Assemblée, disait : « Il n'est nul besoin de brandir des peurs fondées sur la situation de ses droits dans d'autres pays, pour affirmer qu'ils seraient menacés dans le nôtre ».

ISABELLE ROME
Alors, je pense que le contexte politique était différent effectivement à ce moment-là, et puis on voit très bien, je vous ai décrit ce qui s'est passé aux Etats-Unis, et on voit aussi combien la prise de conscience sociétale d'un sujet, peut aussi faire évoluer les politiques venant du ministère de la Justice, ou j'étais la Haute fonctionnaire chargée de coordonner le plan de lutte gouvernemental contre les violences faites aux femmes, on a exactement constaté cela. Voyez-vous, juste avant que le gouvernement décide en fin en 2019 d'organiser le Grenelle des violences conjugales, on avait eu aussi des mobilisations, des manifestations, réunissant d'ailleurs des femmes et des hommes, pour dire : les violences faites aux femmes, les violences au sein du couple, il en a assez, ce ne sont pas des affaires privées, ça regarde tout le monde. Eh bien aujourd'hui, la société française dit : le droit à l'avortement, ce n'est pas qu'une affaire de femmes, ça regarde tout le monde.

ALBA VENTURA
Il y a des partis politiques dont vous vous méfiez, justement, en France, à propos de ce droit ?

ISABELLE ROME
Forcément, on peut se poser quelques questions sur le Rassemblement national. Je pense que Marine LE PEN n'a jamais été l'alliée des femmes. Lors du dernier quinquennat, elle a refusé de voter les lois contre les violences conjugales, les violences faites aux femmes…

ALBA VENTURA
Mais elle n'est pas anti IVG.

ISABELLE ROME
Elle a refusé aussi les lois sur l'égalité professionnelle. Elle a parlé, même il y a quelques années, de l'avortement comme… du droit à l'avortement comme un d'un confort. Voilà. Donc permettez-moi d'avoir quelques doutes, mais voilà, le débat est toujours possible.

ALBA VENTURA
Alors, on parlait de la proposition de loi de la députée Aurore BERGE, pour être précise, il y a une 2e proposition de loi, qui avait d'ailleurs été déposée notamment par Clémentine AUTAIN et Mathilde PANOT, cette fois de La France insoumise. Quand cette proposition de loi, notamment d'Aurore BERGE, sera déposée ?

ISABELLE ROME
Je pense qu'elle va l'être le plus rapidement possible.

ALBA VENTURA
Et il faudra en passer par un référendum ?

ISABELLE ROME
Tout dépend de la procédure qui sera choisie. Ce qui est sûr c'est que la procédure, évidemment pour changer la Constitution, et c'est normal, puisque la Constitution protège, si on demande que le droit soit inscrit dans la Constitution, c'est pour le protéger, donc procédure lourde, mais donc cela peut effectivement passer par un référendum, cela peut aussi passer par la réunion du Congrès, c'est-à-dire des deux…

ALBA VENTURA
Chambres.

ISABELLE ROME
Des deux chambres, Assemblée nationale et Sénat réunis, avec une majorité de 3/5e. Bien sûr que c'est une procédure lourde, c'est pour ça qu'il faut que nous nous y mettions toutes et tous, il faut aussi les mobilisations autour de ce droit fondamental qu'il nous faut protéger.

ALBA VENTURA
Isabelle ROME, Madame la Ministre, votre collègue du gouvernement Chrysoula ZACHAROPOULOU, secrétaire d'Etat au Développement et à la Francophonie, est sous le coup de plusieurs plaintes dont deux pour viols. Des faits reprochés dans le cadre de son métier de gynécologue. D'abord, est-ce que la qualification de viol est adaptée selon vous ?

ISABELLE ROME
Alors, vous comprendrez bien qu'une enquête préliminaire est ouverte par la procureure de Paris, et que forcément en tant que magistrate, mais aussi en tant que citoyenne respectant la loi française, je ne peux pas m'exprimer sur ce sujet.

ALBA VENTURA
Mais ça vous choque, vous, d'entendre autant de brutalité dans des actes médicaux ? Enfin on a entendu des témoignages, c'est pour ça que je vous parle de ça.

ISABELLE ROME
Alors, hormis ce cas spécifique, oui, ce cas si spécifique dont je ne peux pas parler, en 2018 le Haut Conseil à l'égalité femmes hommes, avait émis justement un rapport sur les violences gynécologiques, les violences obstétricales, pour attirer justement l'attention que les actes qui sont effectués par ces médecins gynécologues, ne sont pas toujours très bien acceptés et compris, et donc les gynécologues ont pris conscience d'ailleurs de cela, une charte, j'ai vu d'ailleurs, a été signée, enfin adoptée par eux justement pour inciter les praticiens à la bienveillance, à l'explication de ce qu'ils font et aussi à recueillir le consentement des patientes. Et ça bien sûr, ça sera un sujet sur lequel il faudra travailler, en lien avec les médecins, avec les gynécologues, bien sûr.

ALBA VENTURA
Est-ce que Chrysoula ZACHAROPOULOU, comme Damien ABAD, ne devraient pas se mettre en retrait pour assurer leur défense ?

ISABELLE ROME
Eh bien, écoutez, c'est difficile de dire cela, alors que justement nous n'avons aucun élément dans ces affaires.

ALBA VENTURA
Les femmes en force à l'Assemblée, une Première ministre femme, trois femmes présidentes de groupe, c'est la fin du plafond de verre ?

ISABELLE ROME
C'est la fin d'un certain plafond de verre, et puis c'est peut-être aussi, je vous parlais de prise de conscience, c'est peut-être aussi que les hommes ont compris que les femmes devaient être associées étroitement à l'exercice des responsabilités, y compris des plus hautes responsabilités. Et je pense que les femmes sont très bien placées pour exercer ces hautes responsabilités. N'oublions pas souvent que nous devons nous surpasser dès l'enfance, et que très jeunes nous avons à prendre des responsabilités, parfois lourdes, donc oui les femmes sont bien placées pour exercer des hautes responsabilités, les hommes l'ont compris, et notre président de la République a déclaré d'ailleurs que pour la 2e fois, l'égalité entre les femmes et les hommes serait la grande cause du quinquennat.

ALBA VENTURA
Nous aurons l'occasion d'y revenir. Je sais que vous avez appris votre nomination au gouvernement la veille, vous avez eu 2 heures pour réfléchir, ça ne va pas être simple, et je rappelle Isabelle ROME aussi, que parmi vos combats, les violences conjugales et le soutien aux femmes afghanes. Merci beaucoup.

ISABELLE ROME
Merci à vous.

YVES CALVI
Un jour peut-être, le droit à l'avortement peut être remis en cause en France, il faut l'introduire dans la Constitution, dans le marbre de la République, vient de nous dire Isabelle ROME.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 28 juin 2022