Déclaration de Mme Élisabeth Borne, Première ministre, sur la commémoration de la rafle du Vel d'Hiv les 16 et 17 juillet 1942, Paris le 17 juillet 2022.

Texte intégral

Mesdames et Messieurs les ministres, 
Madame l'ambassadrice, 
Messieurs les ambassadeurs, 
Mesdames et Messieurs les parlementaires, 
Madame la maire de Paris, 
Mesdames et Messieurs les élus, 
Monsieur le président du Conseil Représentatif des Institutions Juives de France et son successeur, chère Francis KHALIFAT, Cher Jonathan ARFI, 
Monsieur le président du consistoire central, cher Elie KORCHIA, 
Monsieur le Grand rabbin de France, cher Haïm KORSIA, 
Mesdames et Messieurs les présidents de l'association des fils et filles des déportés juifs de France, cher Beate et Serge KLARSFELD, 
Monsieur le président de la fondation pour la mémoire de la Shoah, cher David De ROTHSCHILD, 
Monsieur le président du comité français pour Yad VASHEM, cher Pierre-François VEIL, 
Monsieur le vice-président de l'Union Française des Associations Tziganes, cher Fernand MARAVAL, 
Mesdames et Messieurs, 

c'était il y a 80 ans, et pourtant ici, l'écho de l'horreur résonne encore.

Ici, on entend toujours les cris de détresse et les ordres hurlés. Ici, les mots paraissent comme vides de sens, dérisoires. Car même si le Vel d'Hiv a été rasé, le murmure monte encore, il nous saisit, il nous étouffe. Et ces phrases que nous prononçons paraissent presque sans force face à la violence et à l'horreur dans sa cruelle réalité, car on se rappelle ces femmes, ces enfants, ces hommes arrêtés, parqués, humiliés ici. Ici même, ce sont plus de 13 000 personnes que la France a livré au supplice, à la haine, à la mort. « Nous sommes très malheureux. À chaque instant, il y a de nouveaux malades. Il y a des femmes enceintes, des aveugles, nous couchons par terre », écrivait Clara GARNEK, 15 ans. Pour elle comme pour les autres, le Vel d'Hiv a marqué le passage de l'humanité vers la barbarie, le passage d'une France qui protège à une France qui se trahit.

Ces 16 et 17 juillet 1942, l'histoire de la France a été marquée d'une blessure qui reste à nu. Ce sont bien nos lois qui ont imposé le fichage des juifs, leur mise au ban. C'est bien notre police qui a cherché et arrêté des milliers de familles sans distinction d'âge ou d'état de santé. C'est bien notre pays qui les a laissés suffoquer ici dans la chaleur de juillet, avant un tri macabre, avant leur transfert vers les camps du Loiret ou vers Drancy, avant leur déportation vers Auschwitz-Birkenau. Ces jours-là, l'État français est allé plus loin que les exigences de l'occupant nazi, en livrant notamment des enfants, en les envoyant à la mort. Ces jours-là, des milliers d'innocents ont été livrés à un destin dont personne, parmi les responsables de l'État français, n'ignorait l'issue. Ces images tournent nécessairement dans nos esprits, quelle que soit notre histoire personnelle, notre proximité avec le gouffre que dit la Shoah pour l'humanité. Oui, ces jours de juillet, comme lors des rafles qui ont suivi, la France a perdu un peu de son âme. Le chemin a été long, il a fallu le travail des historiens, la parole des témoins, l'ampleur des faits. Notre pays a attendu 1995 et les mots du Président Jacques CHIRAC, 1995, il y a moins de 30 ans, pour reconnaître sa responsabilité. C'était une étape forte, nécessaire. Ce fut un soulagement aussi, immense. Un de ces moments où les mots mettent enfin une réalité sur les choses, sur l'indicible. La force de ces paroles reste ancrée profondément en chacun de nous. Car pour garder son honneur, notre pays devait et doit regarder son histoire en face. Ce n'est pas être patriote que de déchirer les pages de l'Histoire qui nous dérange, de les occulter ou de les amoindrir. (applaudissements) C'est parce que la France est la patrie des Lumières, c'est parce que notre pays est un des berceaux du progrès que la blessure est plus grave encore et que le vrai courage consiste à la reconnaître et à la commémorer. C'est aussi parce que nous reconnaissons la noirceur de certaines heures que nous pouvons voir briller plus fort encore celles et ceux qui se sont dressés contre la haine, contre l'arbitraire, contre la barbarie. Je pense à ceux parmi les policiers qui ont refusé les ordres et laissé certains s'échapper. Je pense à ces Françaises et ces Français anonymes qui ont protégé, aidé et caché des juifs de notre pays. Je pense aux Justes de France pour qui l'humanité comptait plus que le danger. Je pense à la France libre dont le cœur battait à Londres ou dans le maquis. Ensemble, nous commémorons les 80 ans de la rafle du Vél'd'Hiv. Mais nous envoyons aussi un message à notre jeunesse et aux générations à venir. N'oubliez pas, n'oubliez jamais, le devoir de mémoire est un devoir pour l'avenir. À l'heure où l'antisémitisme tue encore, où la haine prend bien des visages, où certains menacent l'unité de notre République. Nous devons par tous moyens faire savoir, faire connaître. Nous continuerons à porter et faire entendre les témoignages des victimes, des rescapés. Pour éveiller les consciences, la mémoire doit être incarnée. C'est la condition même de la transmission car si les données sont glaçantes et les faits insupportables, ce sont les mots et les récits des victimes qui, pour toujours, marquent. Ces derniers mois, ces dernières années, plusieurs des grands témoins de la Shoah nous ont quittés. Aujourd'hui, je pense à ces voix qui se sont éteintes, à Elie BUZYN, à Marceline LORIDAN-IVENS ou encore à Walter SPITZER. Je veux leur rendre hommage, dire notre admiration, notre admiration d'être parvenues à mettre des mots sur ce qu'aucun mot ne peut réellement saisir. Notre admiration de s'être sans doute fait violence pour nous transmettre des souvenirs, des images, des moments. Et je veux le dire, leur récit ne nous quitteront pas. Leurs mots sont ancrés dans les esprits de tous les jeunes auxquels des rescapés ont décrit ce qu'était l'horreur. Ils vivent dans l'engagement des descendants, dans le travail des historiens, dans la détermination de tous ceux qui refusent que l'on tourne le dos ou que l'on jette un voile de mensonge sur l'histoire. Ce sont les lettres préservées, publiées, exposées. Ce sont les témoignages enregistrés, diffusés. C'est la mobilisation de la culture, ce sont les lieux de mémoire de la Shoah. Ce sont ces listes de noms sur les murs du Mémorial, le travail de Beate et Serge KLARSFELD. Ces listes de noms comme une psalmodie, ces listes de noms que nous devons sans cesse relire, redire à haute voix pour que vive les mémoires. Nous continuerons à soutenir ces initiatives, à les encourager. La parole des témoins est précieuse, et partout nous la ferons perdurer. Je crois aussi que la mémoire repose sur notre jeunesse, nous enseignerons encore et toujours la réalité du génocide et de ses années noires. Et je le dis clairement devant vous, il n'y a pas une salle de classe en France où la mémoire de la Shoah ne doit pas être enseignée, pas une école où elle peut être contestée. [Applaudissements] Car le travail de mémoire, c'est aussi de ne jamais laisser passer le moindre geste, le moindre mot que l'antisémitisme peut encore faire germer. La barbarie se trouve toujours au bout du chemin de la haine. Sous l'autorité du président de la République, nous avons agi avec force, détermination. Nous avons fait en sorte de combattre l'antisémitisme partout où il se trouve qu'il se dissimule en ligne ou derrière des opinions dévoyées. Nous avons dissout des associations qui promouvaient la haine. Nous avons pris des mesures pour que la justice soit rendue, pour que chacun puisse pratiquer sa foi en toute sécurité. Nous luttons avec la plus grande intransigeance contre le séparatisme. Nous continuerons, nous poursuivrons sans relâche, sans jamais nous dire que la bataille est gagnée. Le combat contre l'antisémitisme ne s'arrête jamais. En cette journée de commémoration, en cette journée nationale à la mémoire des victimes des crimes racistes et antisémites de l'État français et d'hommage aux Justes de France, je veux dire également que je n'oublie pas que lors de ces années sombres d'autres communautés, d'autres peuples ont été victimes de ce racisme d'État, notamment les Tziganes. Eux aussi ont été victimes de la barbarie [applaudissements]. Pour eux aussi, nous ferons vivre la mémoire et nous lutterons contre toutes les haines, toutes les discriminations. Mesdames et Messieurs, l'oubli, l'indifférence et le relativisme sont autant de périls mortels. Ils servent les théories les plus abjectes, ils nourrissent la division, justifient la violence. Ils sonnent comme des outrages à toutes les victimes et leurs descendants. Par la mémoire, par l'éducation, la culture, par le combat incessant contre l'antisémitisme, nous ferons connaître le destin des femmes, des hommes, des enfants du Vel d'Hiv. Alors, 80 ans après la rafle, nous le réaffirmons, la République sera toujours le refuge de ceux qui souffrent et ont souffert. La République mènera toujours le combat pour la justice et la vérité. Mesdames et Messieurs, il y a 80 ans, la France se perdait et commettait l'irréparable. À nous, à nous tous aujourd'hui, de veiller à ce que la mémoire des visages des victimes nous éclaire, à ce que la mémoire de ces visages nous rappelle que nous ne devons rien céder dans ces combats. 


Vive la République et vive la France ! 


Source https://www.gouvernement.fr, le 19 juillet 2022