Interview de Mme Charlotte Caubel, secrétaire d'État chargée de l'enfance, à Europe 1 le 17 octobre 2022, sur les documentaires diffusés à la télévision montrant les failles de l'aide sociale à l'enfance.

Texte intégral

DIMITRI PAVLENKO
Il y a deux ans, un documentaire diffusé par M6 montrait en caméra cachée les failles de l'aide sociale à l'enfance, l’ASE, qui suit en France près de 300 000 mineurs. Hier soir, la chaîne a diffusé un autre documentaire du même réalisateur, la suite en quelque sorte. Qu’y voit-on ? Eh bien, que peu de choses malheureusement ont changé depuis. Ça fait réagir le gouvernement ; bonjour Charlotte CAUBEL.

CHARLOTTE CAUBEL
Bonjour.

DIMITRI PAVLENKO
Bienvenue sur Europe 1. Vous êtes la secrétaire d'Etat auprès de la Première ministre chargée de l'Enfance. Vous avez vu ce documentaire le mois dernier. Alors je ne peux qu'inviter les auditeurs d'Europe 1 à le visionner, le constat est implacable Madame la secrétaire d'Etat. Que ce soit en foyer, dans les hôtels sociaux ou les familles d'accueil, l’ASE ne parvient pas à aider ces enfants à s'en sortir.

CHARLOTTE CAUBEL
Il reste effectivement, et on le voit dans ce reportage, de nombreux dysfonctionnements au sein de la protection de l'enfance, dans tous les champs que vous avez évoqués : dans l'accueil, dans les familles d'accueil, voilà. Mais permettez-moi quand même de dire qu’au-delà du prisme journalistique, et c'est important qu'on ait des reportages comme ça qui permettent de parler de la protection de l'enfance une fois tous les deux ans, on n'en parle pas beaucoup d’ailleurs de la protection de l'enfance…

DIMITRI PAVLENKO
Vous avez raison.

CHARLOTTE CAUBEL
Je veux quand même rappeler qu’une grande majorité de professionnels sont fortement engagés dans la protection de l'enfance et font leur métier le mieux possible dans des conditions très difficiles.

DIMITRI PAVLENKO
Oui. Je vais raconter quand même ce qu'on voit dans ce reportage. Des enfants placés désoeuvrés, en partie livrés à eux-mêmes, déscolarisés, des ados dans un hôtel pour se prostituer, les rapports parfois conflictuels - souvent - voire brutaux avec les éducateurs généralement sous-qualifiés. Est-ce que c'est un simple manque de moyens financiers, de moyens humains Charlotte CAUBEL ?

CHARLOTTE CAUBEL
C'est plus compliqué que ça. Alors d'abord, permettez-moi aussi de vous dire que tout n'est pas à l'abandon. Les départements mettent 8 milliards d'euros dont cette politique publique L'Etat avec la justice des mineurs, avec l'école, avec la santé aussi accompagne ces enfants et beaucoup de choses ont été faites. En février dernier une loi est passée, elle interdit les hôtels sociaux. La loi d'ailleurs est passée après ce reportage, ce reportage a un peu plus d'un an quand même, il faut le dire. Elle interdit les hôtels sociaux, elle rémunère mieux les familles d'accueil. On a eu tout un plan de valorisation financière de ces professionnels.

DIMITRI PAVLENKO
Oui. Les problèmes viennent effectivement d'un manque d'attractivité de l'aide sociale à l’enfance.

CHARLOTTE CAUBEL
Les problèmes viennent d'une situation complexe de nos enfants. Parce que la responsabilité elle est complexe en matière de protection de l'enfance. Il y a bien sûr ceux qui doivent prendre en charge les enfants les plus fracassés et les plus en difficulté. Mais n'oublions pas quand même qu'on est dans une société aujourd'hui où un enfant meurt tous les 5 jours dans son environnement familial. Où on a 160 000 victimes au moins par an chez les enfants victimes d'infractions sexuelles. Donc on a une société qui ne va pas très bien et qui ne s’occupe pas très bien de ses enfants, et derrière des professionnels qui doivent récupérer et prendre en compte des enfants en grande difficulté. Regardez cette jeune fille dans ce reportage qui a des troubles importants du comportement, qui effectivement était accueillie en hôtel social parce qu'elle ne tenait pas à l'école, parce qu'au niveau de la santé il faut effectivement un accompagnement très complexe avec des pédopsychiatres dont on sait qu'aujourd'hui ils sont en nombre insuffisant. Donc chacun a sa responsabilité, l'Etat doit être au rendez-vous, les départements mais aussi les familles et les adultes.

DIMITRI PAVLENKO
Oui. Charlotte CAUBEL, vous défendez l'aide sociale à l'enfance, on le comprend bien. Vous signalez aussi que depuis le Covid, il y a une augmentation assez nette du nombre de placements, ce qui n'a n'améliore pas la situation. Vous avez à l'issue du reportage hier tout de même fait des annonces annonçant plus de contrôles, plus de recrutement, plus de formation aussi.

CHARLOTTE CAUBEL
Exactement. C’est la responsabilité des départements et de l'Etat de renforcer les contrôles de ces établissements et de ces services, qui sont souvent d'ailleurs opérés par des associations très engagées. Donc effectivement, j'ai demandé à ce qu'il y ait plus d'équipes auprès du préfet pour accompagner les départements dans les contrôles. Aujourd'hui ces services sont insuffisamment contrôlés. Le contrôle c'est aussi une manière de dire à des professionnels qu’ils font bien leur métier ou qu'ils font mal leur métier et qu'il faut les accompagner mieux dans un exercice compliqué.

DIMITRI PAVLENKO
Oui. Pour les familles d'accueil aussi, dans le recrutement des familles d'accueil, c'est vrai qu'on avait vu des images assez étonnantes il y a deux ans de cela où pratiquement sans contrôle d'identité on pouvait devenir famille d'accueil. Tout ça est amené à changer.

CHARLOTTE CAUBEL
Alors les images qui sont là sont très choquante : quel est l'employeur qui recrute un salarié sans prendre sa carte d'identité ni sans justificatif de domicile ?

DIMITRI PAVLENKO
Oui. Ou son casier judiciaire aussi.

CHARLOTTE CAUBEL
D’abord toujours on regarde et les casiers judiciaires mais depuis la loi de février 2022, il y a une obligation de regarder aussi le fichier des infractions sexuelles. Ce pour les professionnels mais aussi pour tout l'environnement de l'enfant, c'est-à-dire un bénévole qui rentre dans un foyer, le mari de l'assistante familiale ou la femme de l’assistant familial, toutes les personnes qui entourent les enfants placés aujourd'hui sont criblées, tant du casier judiciaire que pour le fichier des infractions sexuelles. Ce qui change aussi, c'est qu’au-delà de l'obligation qui existait d'ailleurs en grande partie avant, c'est un dispositif beaucoup plus systématique automatisé, informatique qui nous permettra de ne laisser personne passer entre les mailles.

DIMITRI PAVLENKO
Charlotte CAUBEL, vous avez travaillé à la protection judiciaire de la jeunesse, c'est un univers que vous connaissez bien. On est quand même frappé de voir qu’en 2019 est un documentaire de France 3 qui avait provoqué la création du poste que vous occupez aujourd’hui. Votre prédécesseur Adrien TAQUET l’a quitté c'est vous qui lui avait succédé il y a 5 mois de cela. Quelque part sans les médias, malheureusement, on constate que les choses avanceraient peut-être moins vite en ce qui concerne l'aide sociale à l'enfance.

CHARLOTTE CAUBEL
Alors l’aide sociale à l’enfance, le président en a fait une priorité dans le précédent quinquennat et il a renforcé cette priorité parce que je ne succède pas tout à fait à Adrien TAQUET : je suis placée auprès de la Première ministre justement pour permettre une meilleure collaboration de l’Etat avec les départements. Nous étions la semaine dernière auprès des départements dans le cadre de la grande assemblée générale des départements de France, où là Premier ministre a rappelé sa volonté de coopérer notamment dans le champ de la protection de l'enfance, beaucoup plus. À côté des départements, il faut la santé, il faut l'éducation nationale et la justice qui sont des responsabilités de l'Etat. Il faut des contrôles de l'Etat qui est aussi de la responsabilité de l’Etat. Nous réussirons en matière de protection de l'enfance si nous agissons tous ensemble et si nous accompagnons des professionnels qui, effectivement comme vous l'avez dit, sortent d'une période de crise sanitaire très compliquée pour eux et récupèrent des enfants qui eux-mêmes ont vécu pendant cette crise sanitaire des violences plus importante.

DIMITRI PAVLENKO
Merci beaucoup Charlotte CAUBEL d'être venue nous voir ce matin sur Europe 1. Je rappelle que vous êtes la secrétaire d'Etat auprès de la Première ministre chargée de l'Enfance. Bonne journée à vous.

CHARLOTTE CAUBEL
Merci beaucoup.


Source : Service d’information du Gouvernement, le 18 octobre 2022