Déclaration de Mme Aurore Bergé, ministre déléguée chargée de l'égalité entre les femmes et les hommes et de la lutte contre les discriminations, sur l'exploitation et la traite des enfants, lors de la remise du prix des droits de l'Homme et de la République française de la Commission nationale consultative des droits de l'Homme (CNCDH), Paris le 10 décembre 2025.

Prononcé le

Intervenant(s) : 
  • Aurore Bergé - Ministre déléguée chargée de l'égalité entre les femmes et les hommes et de la lutte contre les discriminations

Texte intégral

Monsieur le Président de la Commission Nationale Consultative des Droits de l'Homme, Jean-Marie Burguburu,
Madame la Secrétaire générale, Magali Lafourcade,
Mesdames et Messieurs les membres de la CNCDH, 
Mesdames et Messieurs les représentants d'associations, d'organisations et de fondations,
Mesdames, Messieurs,

"Liberté. Égalité. Fraternité."

Le prix des Droits de l'homme de la CNCDH porte ces trois mots gravés au fronton de notre République.

Trois exigences qui, aujourd'hui, sont mises au défi par une réalité insoutenable : l'exploitation et la traite des enfants.

Depuis 1988, la CNCDH fait de ce Prix un acte de résistance.

Face à l'oubli.

Face à l'indifférence.

Face à la tentation de trier, de hiérarchiser les vies.

En choisissant de distinguer des actions de terrain, menées en France comme partout dans le monde, sans considération de nationalité ni de frontières, la CNCDH rappelle un principe cardinal :

Les droits de l'Homme sont universels ou ils ne sont pas.


Aujourd'hui, des dizaines de millions d'enfants sont victimes de traite et d'exploitation.

Des dizaines de millions, sans que nous soyons capables d'en mesurer précisément l'ampleur.

Selon les Nations unies, le nombre d'enfants victimes détectées de traite a augmenté de 31 % entre 2019 et 2022.

Et les enfants représentent désormais 38 % de ces victimes.

Ces chiffres ne sont pas abstraits.

Ils racontent un monde dans lequel la vulnérabilité est un marché.

Plus la pauvreté progresse, plus les conflits se multiplient, plus le dérèglement climatique déstabilise des territoires entiers, plus les enfants deviennent des proies.


L'exploitation des enfants prend des formes multiples, mais elle a une nature unique : la violence.

Violence du travail forcé dans les champs, dans les cuisines, dans les maisons.

Violence de l'obligation de servir des réseaux criminels.

Violence des mariages forcés.

Violence des enfants enrôlés dans des conflits armés.

Violence du trafic d'organes.

Violence de l'exploitation sexuelle, de la prostitution, de la pornographie.

Aucune tranche d'âge n'est épargnée : adolescents, enfants, nourrissons nouveau-nés.

Aucun sexe.

Aucune nationalité.

Aucun continent.

Et non, cette violence ne se situe pas toujours ailleurs.

Plus de la moitié des enfants victimes le sont dans leur propre pays.

La traite n'est pas seulement transnationale.

Elle est aussi domestique.

Elle s'installe là où les institutions reculent et là où la société détourne le regard.


La traite et l'exploitation des enfants ne violent pas un droit.

Elles violent tous les droits.

Le droit à la liberté, à la sécurité, à la dignité, à l'éducation, à la santé.

Le droit des enfants à être tout simplement des enfants.


C'est précisément pour cela que ce Prix existe.

Les lauréates et les lauréats que nous honorons aujourd'hui travaillent là où la peur a remplacé la loi.

Là où les enfants ont perdu toute confiance dans le monde des adultes, dans les institutions, dans les promesses.

Ils identifient les victimes invisibles.

Ils les protègent.

Ils les accompagnent.

Ils reconstruisent des trajectoires, réparent ce que la violence a brisé, redonnent des possibles là où l'innocence avait été confisquée.

Ce Prix ne récompense pas de belles intentions.

Il honore la lutte.

Il soutient celles et ceux qui tiennent, même lorsque tout pousse à abandonner.

Il donne la force de continuer, encore et encore, pour que l'espoir l'emporte sur l'horreur.


Face à l'exploitation des enfants, nous n'avons pas le droit à la tiédeur.

Lutter contre la traite exige des dispositifs robustes, mais surtout appliqués.

Et depuis plus de dix ans, la France a fait de la lutte contre la traite et l'exploitation des êtres humains une priorité.

Lancé au mois de décembre 2023, le Plan national de lutte contre la traite et l'exploitation des êtres humains traduit notre engagement pour éradiquer ces pratiques, mieux protéger les victimes et mieux poursuivre les criminels.

Fruit d'une large concertation, c'est une stratégie cohérente qui mobilise les forces vives de notre pays.

Je veux dire toute ma reconnaissance aux associations qui sont en première ligne dans ce combat.

Grâce à leur engagement déterminant, sur le terrain, ce sont des centaines de victimes qui peuvent être mises en sécurité, protégées et accompagnées.

Grâce à leur engagement déterminant, la parole se libère et elle est entendue, la prise de conscience progresse et des vies sont sauvées des griffes de leurs exploiteurs qui sont mieux condamnés.

Et c'est avec détermination que je porte le combat contre toutes les formes de traite et d'exploitation.

Le 2 mai 2024, j'ai présenté la première stratégie nationale de lutte contre le système prostitutionnel et l'exploitation sexuelle.

Car oui, en 2025, il faut encore le rappeler : la prostitution est l'un des visages les plus visibles de la traite.

Et je tiens ici à réaffirmer devant vous la position abolitionniste de la France dans le prolongement de la loi du 13 avril 2016.

J'entends, je lis les déclarations de certains – toujours des hommes – à légitimer non pas "le plus vieux métier du monde" mais le plus vieux système de domination du monde.

Le désir ne s'achète pas, un être humain n'est ni une marchandise, ni un service que l'on peut acheter ou louer.

Notre stratégie repose sur quatre axes avec une attention spécifique aux victimes mineures, qui sont parmi les plus vulnérables.

Sur ce point précis, les données publiées en avril dernier parlent d'elles-mêmes : près de la moitié des victimes de proxénétisme ou de recours à la prostitution sont mineures et 22 % des mis en cause pour exploitation sexuelle sont eux aussi mineurs.

Oui, des mineurs qui exploitent d'autres mineurs ; ce seul chiffre doit nous réveiller.

C'est pourquoi j'ai pris l'initiative d'un décret en Conseil d'État, qui sera publié très prochainement : il viendra refonder l'action locale en élargissant les commissions départementales de lutte contre la prostitution aux acteurs de la protection de l'enfance, pour que plus aucun mineur victime ne soit laissé sans solution.

Ce décret permettra de coordonner de véritables parcours individualisés, concrets, adaptés à la réalité des jeunes victimes de prostitution, de proxénétisme ou de traite.

Et ce combat se mène sur tous les fronts.

Encore aujourd'hui, des lieux de traite et d'exploitation sexuelle sont parfois visibles, installés au cœur de nos villes, sous couvert d'activités prétendument légales.

C'est pourquoi j'ai initié une mobilisation interministérielle inédite pour fermer les lieux de traite déguisés, notamment ces faux "salons de massage", identifier et démanteler les réseaux criminels, poursuivre les proxénètes et accompagner les victimes grâce à la circulaire du 11 juillet cosignée avec les Ministres du Travail, de la Santé, de l'Intérieur et de la Justice.


Mesdames et Messieurs,

Les droits de l'Homme ne se mesurent pas à la force de nos paroles,
mais à la protection réelle des plus vulnérables.

Une République se juge à la manière dont elle protège ses enfants lorsqu'ils sont sans voix, sans recours, sans défense.

En honorant ces combats, la CNCDH nous rappelle que la promesse universelle de notre République "Liberté - Égalité - Fraternité" est un combat permanent.

Elle se conquiert, se défend, se vit.

Protéger les enfants, ce n'est pas faire preuve de sensibilité.

C'est faire preuve de justice.

Et cette justice, la République française la porte ici et partout dans le monde.

Dans les enceintes multilatérales, auprès des organisations internationales, dans nos partenariats et nos missions de coopération, nous continuerons de défendre la voix des enfants, de dénoncer leur exploitation et de soutenir ceux qui œuvrent pour leur protection.

La France continuera de mener le combat, avec détermination, responsabilité et exigence.

Je vous remercie.


Source https://www.egalite-femmes-hommes.gouv.fr, le 13 février 2026