Texte intégral
BENJAMIN DUHAMEL
Bonjour Gérald DARMANIN.
GERALD DARMANIN
Bonjour.
BENJAMIN DUHAMEL
Merci d'être avec nous ce matin sur France Inter, au lendemain d'un net revirement concernant la mesure phare de votre réforme de la justice, le plaider-coupable criminel, je rappelle le principe, qui permet donc à un accusé reconnaissant intégralement les faits, de négocier avec le parquet une peine réduite, d'éviter un procès classique, à condition bien sûr que la victime en soit d'accord. L'objectif étant de réduire les délais de jugement. Et face à la bronca du monde judiciaire, vous proposez désormais que cette mesure exclut les crimes passibles de la cour d'assises, en particulier les crimes sexuels, cela ne concernerait plus que les braquages et les coups mortels. Il est assez rare, Gérald DARMANIN, que les responsables politiques reconnaissent qu'ils se sont trompés. Est-ce que c'est ce que vous faites ce matin ? Ce plaider-coupable, c'était une erreur ?
GERALD DARMANIN
Alors je ne crois pas, parce que je pense que tous les pays autour de nous ont un plaider-coupable. En Espagne, par exemple, qui est le pays qui est mis en avant comme étant le pays le plus important dans la lutte contre les féminicides, contre les viols, contre les violences faites aux femmes, 90% en délit comme en crime, 90% des affaires se terminent par un plaider-coupable. Ça évite beaucoup de choses, ça évite notamment ce qu'on appelle la victimisation secondaire, c'est-à-dire le fait que dans un procès pour viol, la femme revit un procès extrêmement difficile, où l'expert -lui rappelle peut-être qu'elle a eu des difficultés pendant son enfance, que l'avocat de la défense, parfois, la bouscule.
BENJAMIN DUHAMEL
Mais pourquoi est-ce que vous reculez alors, si c'est une bonne mesure ?
GERALD DARMANIN
Nous avons deux raisons. La première, c'est que nous n'avons pas de majorité à l'Assemblée nationale pour l'instant pour cette mesure telle qu'elle est écrite. Mais moi, je suis un réaliste et mon principe, c'est de faire du compromis politique dans un régime parlementaire, même si ça a été validé par le Sénat et même si le Conseil d'État l'a soutenu. Deuxièmement, parce que j'ai longuement discuté avec les avocats, il y a beaucoup d'autres mesures sur mon texte de loi, évidemment, sur les nullités, sur la création de 60 tribunaux supplémentaires, sur la généalogie génétique, sur les droits victimes, et qu'avec les avocats, nous avons discuté, ces représentants, pour dire que nous devions restreindre très fortement ce plaider-coupable.
BENJAMIN DUHAMEL
Mais est-ce que, Gérald DARMANIN, c'est un repli tactique, précisément pour que votre réforme de la justice ne tombe pas à l'eau ? Ou est-ce que, au fond, vous avez entendu certains arguments ? On a notamment entendu la comédienne Muriel ROBIN, qui vous a interpellé à l'occasion de la cérémonie des Molières. Elle disait : " Un viol, ça ne se négocie pas, ça se juge ". Est-ce qu'elle a raison ? Est-ce que vous avez entendu cette interpellation ?
GERALD DARMANIN
J'ai entendu beaucoup d'interpellations et beaucoup de remarques, dont certaines, je pense, qu'elles étaient à la fois extrêmement sincères et parfois justes.
BENJAMIN DUHAMEL
Celle-là, elle était juste ? Sur la question des crimes sexuels, particulièrement l'idée que le procès, même si, bien sûr, dans le cas du plaider-coupable, la victime doit accepter cette disposition, le fait que le procès est nécessaire aussi pour la réparation des victimes ?
GERALD DARMANIN
Le procès est forcément une catharsis, et il est nécessaire pour l'immense majorité des victimes. Mais j'ai aussi rencontré des victimes, sans doute minoritaires, mais des victimes qui attendent… - parce que c'est ça le problème, aujourd'hui - 6 ans, 7 ans, 8 ans, d'avoir l'audience pour leur viol. Leur accusé parfois est décédé, donc il n'y a pas de procès. Alors c'est bien d'attendre un procès formidable et parfait, mais si jamais il n'y en a pas parce que l'accusé décède, parce qu'on met trop de temps… La justice, c'est ça son problème ; elle met beaucoup trop de temps, c'est un problème.
Deuxièmement, il y a des victimes qui ne veulent pas du tout, sans doute très minoritaires, mais pas du tout de procès. Elles ne veulent pas vivre le moment extrêmement difficile du procès. Elles veulent juste que leurs auteurs reconnaissent les faits. Mais cependant, vous avez parfaitement raison, j'ai entendu un certain nombre de remarques, d'avocats, d'élus, de spécialistes, j'ai rencontré beaucoup de victimes, beaucoup de professeurs de droit, beaucoup d'experts-psy…
BENJAMIN DUHAMEL
Et donc vous avez évolué un mois encore…
GERALD DARMANIN
J'ai proposé un compromis, et je pense que c'est le rôle d'un homme politique d'évoluer et de proposer un compromis.
BENJAMIN DUHAMEL
Est-ce que vous reconnaissez donc ce matin que l'objectif qui consistait à désengorger la justice, il est caduc ? Puisque je crois que désormais, ce plaider-coupable ne concernera qu'une dizaine de cas par an, puisque c'est coup mortel et les braquages, donc en fait, ça ne sert plus à rien.
GERALD DARMANIN
Par une étrange métonymie, le texte est devenu juste le plaider-coupable, il y a dix autres mesures, notamment il y en a une extrêmement importante, qui est le deuxième article…
BENJAMIN DUHAMEL
Mais dans le cas d'espèce de ce plaider-coupable, ça ne servira plus à désengorger la justice ?
GERALD DARMANIN
J'ai toujours dit que c'était 10% de l'ensemble des crimes qui étaient en audience, qui auraient pu rentrer dans les critères du plaider-coupable. Il fallait un seul auteur, une seule victime, que tout le monde soit d'accord…
BENJAMIN DUHAMEL
Donc maintenant, c'est une dizaine de cas par an seulement, dans les conditions que vous fixez désormais ?
GERALD DARMANIN
Quelques dizaines de cas par an, puisque l'idée, c'est de dire, quand il y a un braquage, il n'y a pas de mort… Quand il y a un braquage, c'est un crime, un braquage… Braquage d'une banque, la victime, c'est la banque. Si la victime, personne morale, est d'accord pour qu'il y a plaider-coupable et que le braqueur est d'accord, il n'y a pas de raison de prendre trois jours de cour d'assises qui pourraient servir à un viol. Cependant, c'est une innovation…droit. Le plus important dans le texte, je rappelle, c'est la création de 68 tribunaux court criminels supplémentaires. C'est la possibilité de mettre dans les cinq magistrats des avocats honoraires ou des citoyens retirés au sort, et c'est surtout la généalogie génétique pour les cold cases et la réforme des nullités, qui est une réforme très importante.
BENJAMIN DUHAMEL
Gérald DARMANIN, on va parler politique dans un instant, juste avant, je voudrais qu'on parle du narcotrafic, puisqu'en l'espace de 48 heures, vous avez trois personnes qui sont mortes près de Lyon dans un incendie criminel visiblement lié au trafic de drogue. À Nice, lundi, en plein jour, une fusillade a fait deux morts et plusieurs blessés, et on en est à se demander si lundi prochain, le procès qui va s'ouvrir d'un des chefs présumés du clan Yoda, c'est-à-dire les rivaux de la DZ Mafia, va pouvoir se tenir correctement, un procès sous haute sécurité qui, visiblement, inquiète les autorités. Vous disiez le 20 décembre 2025, à nos confrères du Parisien, la France peut vaincre le narcotrafic. Pour l'instant, la bataille, elle est perdue, Gérald DARMANIN ?
GERALD DARMANIN
Non, elle n'est pas perdue, mais c'est une bataille extrêmement rude. Et j'ai toujours dit, quand j'étais ministre de l'Intérieur, maintenant ministre de la Justice, je suis un peu seul à le dire, que le narcotrafic est l'équivalent de notre enjeu de sécurité, qui était le terrorisme, il y a encore 10 ans. On n'a pas vaincu totalement le terrorisme, mais les moyens qui ont été mis par Bernard CAZENEUVE, par le Président HOLLANDE, la création de la DGSI, des moyens extraordinaires qui nous ont permis, me semble-t-il, après plusieurs gouvernements, de lutter contre le terrorisme. Nous ne les avons pas totalement aujourd'hui contre le narcotrafic. Nous devons nous mettre à la page. C'est une menace de sécurité intérieure, ce sont des gens extrêmement intelligents, avec beaucoup d'argent.
BENJAMIN DUHAMEL
Mais par exemple, sur ce procès qui va s'ouvrir lundi, avez-vous des inquiétudes, comme ministre de la Justice, sur la bonne route, la bonne exécution de la Justice ?
GERALD DARMANIN
Je n'ai pas d'inquiétudes, parce que comme pour le procès de la DZ Mafia, parce qu'il s'agit de Félix BINGUI, qui est donc le clan Yoda, qui étaient ceux qui se sont battus à Marseille, dans deux clans différents, on y a mis énormément de moyens, grâce au ministère de l'Intérieur, mais c'est pour ça que j'ai fait des prisons de haute sécurité. C'est pour ça que nous avons pris un parquet anti-narco. Sur le modèle italien, c'est pour ça que nous avons un statut du repenti. Moi je dis aux Français : " Attention, le narcotrafic est notre menace première de sécurité intérieure ". Elle tue cette menace, énormément de gens, directement et indirectement. Et oui, vous avez raison, la bataille n'est pour l'instant pas gagnée.
BENJAMIN DUHAMEL
Gérald DARMANIN, hier soir, votre ancien parti, Renaissance a adoubé Gabriel ATTAL, qui devrait se déclarer candidat dans les prochains jours. Edouard PHILIPPE, lui, accélère légèrement sa campagne. On a vu qu'il organisait son état-major ces derniers jours. Lequel des deux est le plus capable d'être Président de la République ?
GERALD DARMANIN
C'est un peu tôt pour le dire, on est à un an.
BENJAMIN DUHAMEL
Ah bon ?
GERALD DARMANIN
Oui. On est à un an.
BENJAMIN DUHAMEL
Vous connaissez les deux personnalités, leurs qualités, leurs défauts.
GERALD DARMANIN
Je ne vous dirais pas l'inverse. On est à un an de l'élection présidentielle, c'est encore très très long, il va se passer plein de choses. Monsieur TRUMP va-t-il reconnaître sa victoire ou sa défaite au midterms ? Y aura-t-il une nouvelle guerre ? Y a-t-il une crise financière ? L'Hantavirus va-t-il…
BENJAMIN DUHAMEL
Mais ça changera sur les aptitudes des uns et des autres à être Président de la République ?
GERALD DARMANIN
Non, ce qui m'inquiète, c'est notre incapacité pour l'instant à avoir un discours d'unité, mais surtout d'avoir des idées. Il y a beaucoup de candidats et il y a peu d'idées, c'est un peu inquiétant. Donc, vous savez que j'ai essayé, comme d'autres, j'essaye encore d'expliquer qu'il faut un seul candidat, si on ne veut pas que ce soit un duel, monsieur BARDELLA contre monsieur MELENCHON. Je pense que ce serait absolument terrible pour la France.
BENJAMIN DUHAMEL
Mais vous trouvez qu'Edouard PHILIPPE et Gabriel ATTAL, ils n'ont pas d'idées ?
GERALD DARMANIN
Alors, chacun connaît ma sympathie, mon amitié particulière pour Edouard PHILIPPE. Je respecte évidemment Gabriel ATTAL. Mais oui, je suis un peu, pour l'instant, je suis comme beaucoup de citoyens, je me dis qu'il y a beaucoup de candidats et pas beaucoup d'idées.
BENJAMIN DUHAMEL
Pas beaucoup d'enthousiasme ce matin. Vous parliez de votre amitié pour Edouard PHILIPPE, est-ce que ça n'irait pas plus vite, Gérald DARMANIN ? C'est un secret de polichinelle. A un moment donné, vous le rejoindrez. Visiblement, il vous a même proposé d'être son directeur de campagne.
GERALD DARMANIN
Alors, le problème de la politique, c'est qu'il faut quand même avoir des convictions, parce que c'est bien d'avoir des amis, et c'est bien de se retrouver de temps en temps, et c'est bien de discuter ensemble, et c'est bien de discuter avec des journalistes, mais pourquoi faire ? Moi, j'ai une fibre sociale. Je pense, extrêmement importante, de là où je suis né, de ma famille. Il y a des choses qui me choquent. Quand le Gouvernement, quand la majorité parlementaire veut revenir sur le 1er mai, personnellement, ça me choque.
BENJAMIN DUHAMEL
Donc ça, vous y étiez opposé. Vous étiez opposé à cette idée de Gabriel ATTAL, oui.
GERALD DARMANIN
Et pourtant, il n'y a pas que Gabriel à qui je me suis expliqué. La droite, classique… Vous savez, Philippe SEGUIN disait que le gaullisme, c'est la lutte contre la tentation sans cesse répétée de la droite de se droitiser. Je constate que les LR se droitisent, et pourtant, j'ai beaucoup d'amis aux LR. Donc là, je pense qu'on peut venir de la droite, respecter l'ordre, la nation, on peut avoir une certaine discussion. Mais enfin, la fibre sociale, il y a plein de gens qui ont beaucoup de galères dans ce pays. Il y a beaucoup d'hématomes pour lesquels les politiques n'apportent pas de réponse, énormément.
BENJAMIN DUHAMEL
Donc en fait, vos idées, vous ne les trouvez nulle part aujourd'hui ?
GERALD DARMANIN
Ah non. Non, pour l'instant, je ne les trouve nulle part. Et donc, mon travail d'homme politique, c'est de pouvoir influencer une ligne politique.
BENJAMIN DUHAMEL
Influencer ou les porter. Quand les idées ne sont pas portées par un autre candidat, on se dit, pourquoi pas moi, non ?
GERALD DARMANIN
Inch'Allah, mais on verra bien. On aura l'occasion…
BENJAMIN DUHAMEL
Donc si Dieu veut, Gérald DARMANIN, candidat ?
GERALD DARMANIN
C'est beaucoup plus sérieux, parce que l'élection présidentielle est sans doute la plus importante que nous allons vivre depuis au moins 30 ou 40 ans. Parce que je crois qu'on voit bien que le Rassemblement national peut gagner cette élection présidentielle. Je pense que monsieur MELENCHON est un candidat extrêmement sérieux qui fera un score extrêmement important.
BENJAMIN DUHAMEL
Vous pensez qu'il fera un score élevé ? Il sera au second tour ?
GERALD DARMANIN
Aujourd'hui, je pense que le second tour, c'est monsieur MELENCHON contre madame LE PEN ou monsieur BARDELLA. Et je pense qu'il faut, comme on dit dans le Nord et à Tourcoing, être bouché à l'émeri pour ne pas le voir. Parce qu'il y a l'usure du pouvoir des gens que nous représentons, parce qu'il y a une partie de la colère qui est extrêmement importante, parce qu'il y a beaucoup de Français qui ont énormément de difficultés et nous ne les entendons pas assez.
Source : Service d'information du Gouvernement, le 18 mai 2026