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Vie publique
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Les rapports entre président de la République et Premier ministre
Numéro 43 - Vendredi 18 septembre 2026

En France, l'exécutif est dominé par deux fonctions : président de la République et Premier ministre. L'un est chef de l'État, de l'armée et de l'exécutif ; l'autre est chef du gouvernement et détient l'initiative législative.

Pourquoi on en parle ? 

Il y a 40 ans, la France connaissait, pour la première fois sous la Ve République, une situation politique inédite : la cohabitation entre le président de la République et un Premier ministre issu d’une majorité parlementaire différente de celle du chef de l’État. Cette configuration s’est répétée en 1993, puis en 1997. À l'occasion de cet anniversaire, L’Essentiel de Vie publique s'intéresse aux rapports entre Président et Premier ministre, qui peuvent évoluer selon les équilibres politiques.

Des rapports déterminés par la Constitution 

Le fonctionnement de la Ve République repose sur les rapports entre les deux membres d'un exécutif bicéphale, le président de la République et le Premier ministre. La Constitution définit un régime semi-présidentiel, selon la formule du juriste Maurice Duverger, qui présente aussi les caractéristiques d'un régime parlementaire. Les rapports entre le Président et le Premier ministre sont déterminés principalement par les articles 5, 8, 15, 20 et 21 de la Constitution du 4 octobre 1958, « non sans une certaine plasticité », comme le souligne le Conseil constitutionnel. Le constituant a pris soin de ne pas fixer « le centre de gravité du pouvoir », les rapports entre le Premier ministre et le Président étant en partie déterminés par la couleur politique de l'Assemblée nationale. Si, dans un fonctionnement « normal », le Président désigne un Premier ministre de son camp politique sur fond de majorité présidentielle à l'Assemblée nationale, les périodes de cohabitation sont peut-être les seuls moments où la Constitution est appliquée à la lettre. Fort d'une majorité qui n'est pas celle du Président, le Premier ministre s'appuie alors sur sa majorité à l'Assemblée nationale pour diriger un gouvernement qui détermine et conduit la politique de la nation. 

Les pouvoirs propres et les pouvoirs partagés 

La Constitution attribue des pouvoirs au président de la République qu'il peut exercer seul, sans signature du Premier ministre ou d'un autre membre du gouvernement. Ce sont les pouvoirs propres. Le président de la République peut ainsi sans contreseing :

  • recourir au référendum (article 11 de la Constitution) ;
  • nommer le Premier ministre (article 8) ;
  • dissoudre l'Assemblée nationale (article 12) ;
  • exercer les pouvoirs exceptionnels définis par l'article 16 ;
  • communiquer avec l'Assemblée nationale ou le Sénat par des messages qu'il fait lire, ne donnant lieu à aucun débat, et, depuis la révision constitutionnelle de 2008, s'exprimer devant le Parlement réuni en congrès à cet effet (article 18) ;
  • saisir le Conseil constitutionnel (article 54 et article 61), ainsi que nommer trois de ses neuf membres, dont le président (article 56).

Tous les autres pouvoirs du chef de l'État sont des pouvoirs partagés c'est-à-dire qu'ils sont soumis au contreseing du Premier ministre ou des ministres concernés.

Comment sont désignés le président de la République et le Premier ministre ? 

Le président de la République est élu au suffrage universel direct (article 6 de la Constitution). Le Président nomme le Premier ministre et peut mettre fin à ses fonctions, sur présentation par celui-ci de la démission du gouvernement (article 8). Sur proposition du Premier ministre, le Président nomme les autres ministres et met fin à leurs fonctions. La Constitution établit donc ce qui peut sembler être un rapport de subordination en faveur du président de la République, lui-même élu par les électeurs. Dans les faits, et en général, le président de la République se conforme à un usage républicain consistant à nommer :

  • un Premier ministre de son choix, et de son camp, lorsqu'il vient d'être élu ou si son camp a la majorité à l'Assemblée nationale ;
  • un Premier ministre d'un autre camp politique, lorsque son parti n'a pas la majorité à l'Assemblée nationale, après des élections législatives, afin de se conformer à la volonté populaire. C'est la cohabitation.
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LE CHIFFRE CLÉ

C'est le nombre le plus élevé de Premiers ministres nommés par un président de la République sous la Ve République. Ce nombre a été atteint par François Mitterrand, sur deux septennats, et par Emmanuel Macron, sur deux quinquennats (dont un en cours).

Les Présidents et leurs Premiers ministres sous la Ve République
Qui est le chef de l'exécutif en France ? 

L'article 5 de la Constitution dispose que le président de la République « assure, par son arbitrage, le fonctionnement régulier des pouvoirs publics ainsi que la continuité de l'État ». Il préside le conseil des ministres (article 9) et promulgue les lois définitivement adoptées par le Parlement (article 10). Cependant, le Premier ministre assure l'exécution des lois et dirige l'action du gouvernement (article 21), qui détermine et conduit la politique de la nation (article 20). Dans la pratique, lorsque le chef de l'État et le chef du gouvernement appartiennent au même camp politique, c'est davantage le président de la République qui dirige, détermine et conduit la politique de la nation. Le Premier ministre peut difficilement ne pas tenir compte des directives ou demandes du chef de l'État. C'est en période de cohabitation que le Premier ministre dirige effectivement l'action du gouvernement et que le gouvernement détermine et conduit la politique de la Nation. Le gouvernement n'est alors responsable que devant le Parlement. Pendant ces périodes, la fonction du Président s'exprime essentiellement par ses pouvoirs propres tout en gardant ses prérogatives dans le « domaine réservé ». L'interprétation et l'application des articles 20 et 21 de la Constitution dépendent dans les faits de la présence ou non d'une majorité présidentielle à l'Assemblée nationale.

Qui est responsable de la défense de la nation ? 

Le président de la République est le chef des armées et il préside les conseils et comités supérieurs de la défense nationale (article 15 de la Constitution). Il décide de l'emploi des forces et a seul le pouvoir, le cas échéant, d'engager les forces nucléaires. Le Premier ministre est responsable de la défense nationale (article 21), le gouvernement dispose de la force armée (article 20). Lorsqu'est décidée une intervention des forces armées à l'étranger, il revient au gouvernement d'informer le Parlement de sa décision au plus tard trois jours après le début de l'intervention (article 35). Le rôle du président de la République en matière de défense est prédominant. Si le président de la République, conformément à l'article 35 de la Constitution, ne peut déclarer la guerre sans l'autorisation du Parlement, la défense reste son domaine réservé.

Président et Premier ministre : patron et collaborateur ? 

En 2007, Nicolas Sarkozy qualifie son Premier ministre, François Fillon, de simple « collaborateur ». Si François Fillon ne reprend pas cette expression à son compte, il la corrobore en définissant son propre rôle : « Un collaborateur, c'est quelqu'un qui est appointé par un patron. […] Je pense que le Premier ministre est là pour mettre en œuvre la politique du président de la République. J'ai fait campagne avec Nicolas Sarkozy, je me suis battu pour qu'il soit président de la République, j'ai travaillé avec lui à l'élaboration de son projet, ce n'est pas pour le lendemain lui causer des difficultés dans la mise en œuvre d'un projet auquel j'adhère. »

LES MOTS DANS L'ACTU
Conseil des ministres

Le conseil des ministres est un rendez-vous hebdomadaire entre les ministres et le président de la République. Y sont débattus :

Le conseil des ministres est présidé par le président de la République, ou exceptionnellement par le Premier ministre pour un ordre du jour déterminé.

Promulgation

La promulgation est l'acte par lequel une loi votée devient exécutoire. Le président de la République signe un décret de promulgation, contresigné par le Premier ministre et les ministres chargés de l'application de la loi. Une fois promulguée, la loi est publiée au Journal officiel. La date de promulgation ne correspond pas forcément à la date d'entrée en vigueur du texte. L'acte de promulgation sous la Ve République est l'illustration même de cet « exécutif bicéphale ».

Les cohabitations : une autre lecture de la Constitution ? 

En période de concordance des majorités présidentielle et parlementaire, le président de la République exerce un rôle déterminant en ce qui concerne les pouvoirs partagés. Qu'en est-il en période de cohabitation, lorsque le Président doit composer avec un Premier ministre d'un autre camp politique ? 

  • La première cohabitation de la Ve République (1986-1988) est attendue, avec une victoire de la droite aux élections législatives. François Mitterrand entend aller au terme de son mandat de Président, en exerçant pleinement ses fonctions. Il exerce alors une « magistrature tribunicienne » en jugeant l'action du gouvernement dirigé par Jacques Chirac et refusant éventuellement de signer des ordonnances. Si cette période « n'a pas toujours été facile » de l'aveu de Jacques Chirac, qui a aussi été Premier ministre de Valéry Giscard d'Estaing, J. Chirac estime que c'est « naturellement avec François Mitterrand », dans une cohabitation, qu'il a pu le mieux exercer ses fonctions ;
  • La deuxième cohabitation (1993-1995) voit une nouvelle fois le Président Mitterrand contraint de nommer un Premier ministre issu des rangs de la droite, Édouard Balladur. En 1993, le Président est politiquement affaibli et la cohabitation est plus consensuelle que la première. Néanmoins, François Mitterrand refuse d'inscrire à l'ordre du jour de la session parlementaire extraordinaire de juillet 1993 la révision de la loi Falloux (financement des établissements scolaires privés). De même F. Mitterrand refuse la reprise des essais nucléaires dans le Pacifique, reprise défendue par le Premier ministre ;
  • La troisième cohabitation (1997-2002) est la conséquence, inattendue, d'une dissolution de l'Assemblée nationale et dure le temps d'une législature. Jacques Chirac est alors président de la République et il nomme Lionel Jospin comme Premier ministre. Si des tensions apparaissent, le rôle constitutionnel attribué aux deux têtes de l'exécutif est respecté par Jacques Chirac et par Lionel Jospin.
François Mitterrand et le refus de signer des ordonnances 

À plusieurs reprises lors de la première cohabitation, François Mitterrand refuse de signer des ordonnances prises en conseil des ministres, concernant des mesures qui sont normalement du domaine de la loi :

Dans le contexte des dénationalisations, François Mitterrand rappelle : « Il se trouve que le gouvernement a choisi ce qu'on appelle la voie des ordonnances. Le Parlement a voté une loi très courte, donnant quelques directions, donnant la liste des soixante cinq entreprises à privatiser. Et puis - on vient de le voir - les règles viennent d'être complétées, précisées, sur des points principaux, par le Conseil constitutionnel, et interprétées par le Conseil d'État. Il va falloir intégrer ces observations dans la loi et c'est au Parlement, à l'Assemblée nationale d'abord, qu'il incombe d'intégrer ces observations dans la loi. Cela ne peut pas être simplement la décision du gouvernement. Et moi, personnellement, je n'ai pas à apporter ma caution à l'élaboration de textes qui ne seraient pas passés d'une façon approfondie, car le sujet est très difficile, très complexe et très important, sur le plan national. C'est au Parlement de prendre ses responsabilités.» Dans cet extrait, François Mitterrand prend acte du caractère parlementaire du régime de la Ve République : le gouvernement peut définir la politique de la nation mais avec l'accord du Parlement.

La « coexistence exigeante » 

La « coexistence exigeante » est une expression forgée par l'Élysée, en septembre 2024, afin de caractériser une situation inédite sous la Ve République. Lors d'une allocution télévisée, le 9 juin 2024, Emmanuel Macron annonce la dissolution de l'Assemblée nationale. Le 7 juillet 2024, à l'issue du second tour, le camp présidentiel perd la majorité à l'Assemblée nationale.

Emmanuel Macron exerce pleinement son pouvoir propre pour désigner le Premier ministre. Toutefois, faute de majorité à l'Assemblée nationale, deux Premiers ministres et leur gouvernement sont contraints à la démission :

  • Michel Barnier, le 5 décembre 2024, à la suite d'une motion de censure adoptée à l'Assemblée nationale après le déclenchement de l'article 49.3 de la Constitution ;
  • François Bayrou, le 9 septembre 2025, à la suite du refus d'un vote de confiance de l'Assemblée nationale sur une déclaration de politique générale en application de l'article 49.1 de la Constitution.

Il s'agit de premières dans la Ve République. 

L'extrait de la Doc'
La cohabitation de 1986 : un retour à la lettre de la Constitution

La cohabitation de 1986 incite à revenir à la lettre du texte de 1958. Pour la première fois, le président de la République et le Premier ministre appartiennent à des majorités politiques différentes, situation non prévue mais rendue possible par la logique du régime. François Mitterrand adopte alors une ligne de conduite qu’il résume en une formule devenue célèbre : « La Constitution, rien que la Constitution, toute la Constitution. » Il entend exercer l’ensemble des prérogatives que le texte lui confère, sans en créer de nouvelles ni renoncer à certaines. Cette position se manifeste notamment lorsqu’il refuse de signer certaines ordonnances de l’article 38 proposées par le Gouvernement, relatives notamment à la privatisation d’une soixantaine de groupes industriels. Ce refus, pleinement conforme au texte, montre que la cohabitation ne neutralise pas le Président : elle reconfigure simplement les usages possibles de ses compétences.

Le Premier ministre, Jacques Chirac, conduit la politique de la nation, mais le Président conserve un rôle institutionnel actif, notamment dans les domaines régaliens. La cohabitation de 1986 révèle ainsi la plasticité du régime : la Constitution ne prescrit pas un modèle unique mais offre un cadre dans lequel les acteurs peuvent élaborer des pratiques adaptées aux circonstances.

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