Le "choc des civilisations" de Samuel Huntington, une notion débattue

"Le choc des civilisations" est une théorie de Samuel Huntington, professeur américain de science politique, exposée dans son livre "The Clash of Civilizations", en 1996. Sa thèse centrale repose sur la description d’un monde divisé en huit civilisations. Elle fait depuis l'objet de nombreux débats.

Par  Manon-Nour Tannous - Maître de conférences à l'université de Reims (Paris II/ Collège de France)

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La thèse centrale repose sur la description d’un monde divisé en huit civilisations : occidentale, slave-orthodoxe, islamique, africaine, hindoue, confucéenne, japonaise et latino-américaine. Une civilisation est, selon Huntington, « le mode le plus élevé de regroupement et le niveau le plus haut d’identité culturelle dont les humains ont besoin pour se distinguer ».

Pour lui, la civilisation se définit par des éléments objectifs, comme la langue, l’histoire, la religion, ainsi que par des éléments subjectifs d’auto-identification.

La notion de « choc » en découle : un conflit a plus de chance de devenir une crise majeure s’il met aux prises des États issus de civilisations différentes. Autrement dit, l’existence même de ces civilisations différentes annonce une conflictualité irréductible sur la scène internationale.

Cette conflictualité ne serait plus le fait de modèles idéologiques ou économiques concurrents, caractéristiques de la Guerre froide, mais d’une confrontation entre aires civilisationnelles. Considérant que le conflit en ex-Yougoslavie (dans les années 1990) s’explique par un choc entre trois civilisations – occidentale, slave-orthodoxe et musulmane –, Huntington écrit qu’en Europe : « Le rideau de velours de la culture a remplacé le rideau de fer de l’idéologie ».

Plus précisément, soumises à l’occidentalisation du monde, les civilisations verraient en réaction leur identité renforcée et s’élèveraient contre la civilisation occidentale. Cela revient en fait à opposer l’Occident (the West) et les autres civilisations (the rest), ou encore la civilisation occidentale à la civilisation islamique, décrite par l’auteur comme humiliée et réticente au modèle démocratique.

Afin de saisir cette théorie, il faut la replacer parmi les tentatives d’esquisser le monde d’après-Guerre froide : celui-ci sera-t-il plus pacifique ou plus chaotique ? Il s’agit pour Huntington de réagir à la théorie de la « Fin de l’histoire » de Francis Fukuyama (1992), qui postulait la victoire du modèle démocratique libéral sur les idéologies alternatives, et donc la fin des affrontements de grande ampleur. Huntington récuse cette vision pacifique, prévoyant au contraire un réveil identitaire. Cette réflexion a alors le mérite de réintroduire la prise en compte des facteurs culturels dans la compréhension des relations internationales.

Par la centralité qu’il accorde à la nature conflictuelle de la scène internationale, il s’inscrit dans une perspective réaliste, en remplaçant les acteurs étatiques traditionnels par des blocs civilisationnels. L’aspect insoluble des conflits est d’autant plus marqué que les civilisations sont caractérisées par leur longévité.

Cette théorie a fait l’objet de nombreuses critiques de fond. Tout d’abord, la définition du terme « civilisation » reste peu convaincante :

  • elle correspond parfois à un État (Japon), parfois à un groupe d’États, et s’éloigne d’une acception universelle de la civilisation ;
  • en outre, Huntington érige les civilisations en blocs monolithiques et uniformes, sans donner d’importance aux sources de tension présentes au sein d’une même aire civilisationnelle ;
  • au-delà, sa vision est à la fois anhistorique et essentialiste : elle ne prend en compte ni l’évolution des civilisations ni l’ouverture voire la porosité avec les autres civilisations. Chaque aire se voit assigner une identité réifiée, elle-même largement articulée autour d’une religion.

Par ailleurs, Huntington fait de la civilisation – et en particulier de la religion qui apparaît comme le déterminant central – le principal facteur de conflits. On parle ainsi d’approche monocausale. Elle met de côté le facteur politique, comme la prise en compte de l’intérêt national dans la construction d’une politique étrangère, et réduit la complexité des situations.

Enfin, certains de ses détracteurs ont posé la question de l’éventuelle défense d’un agenda politique. La focalisation sur l’Islam et les conseils donnés à l’Occident pour défendre sa civilisation font ressortir un certain américano-centrisme de Huntington. Le thème de son ouvrage suivant, Who Are We? The Challenge to America’s National Identity (2004, non traduit : « Qui sommes nous ? L'identité nationale américaine au défi »), permet de confirmer cette hypothèse.

Des auteurs comme le Canadien Mark B. Salter, professeur de sciences politiques, dans Barbarians and Civilization in International Relations (2002, non traduit : « Barbares et civilisations dans les relations internationales »), cherchent ainsi à montrer, en la replaçant dans une perspective de plus long terme, que cette théorie illustre la résurgence d’une rhétorique impériale. Comme lors d’autres phases de dangers ou de doutes, l’Occident revoit son rapport à l’altérité en labellisant l’autre comme un « barbare », opposé à la civilisation.

Dans la pratique, de très nombreux contre-exemples ont été déclinés pour montrer les limites de la théorie du choc des civilisations. Nous en retiendrons un, antérieur au livre de Huntington : la Guerre du Golfe menée par les États-Unis contre Saddam Hussein en 1991:

  • d'une part, cette riposte militaire fait suite à l’invasion du Koweït par l’Irak, soit deux États appartenant à la même aire civilisationnelle ;
  • d’autre part, la coalition menée par les Américains comprenait de nombreux pays arabo-musulmans.

D'autres épisodes ont semblé toutefois confirmer les prédictions huntingtoniennes. C’est le cas des attentats du 11 septembre 2001 (même si une des conséquences paradoxales de cet événement a été pour les néo-conservateurs de promouvoir l’expansion de la démocratie à d’autres civilisations, en opposition avec la thèse de Huntington). On parle alors de prophétie auto-réalisatrice (self-fulfilling prophecy). Selon le sociologue Robert K. Merton, il s’agit de l’évaluation initialement fausse d’une situation, qui devient vraie par la suite, car une fois émise, elle induit une modification des comportements.

On peut en conclure que si la théorie a été critiquée et même disqualifiée pour son simplisme, ce simplisme a également expliqué le succès de la formule. Le choc des civilisations conserve ainsi un rôle politique pour ceux qui trouvent dans la manipulation des identités un puissant ciment mobilisateur. Cette démarche permet d’interpréter des conflits selon des grilles de lectures définies, au lieu de les saisir dans toute leur complexité.