Point de presse de M. Hubert Védrine, ministre des affaires étrangères, avec la presse américaine, sur le maintien de l'embargo sur l'Irak, la relance des négociations au Proche Orient et le statut du Kosovo, New York le 24 septembre 1999.

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Circonstance : 54ème session de l'Assemblée générale des Nations-Unies (ONU) à New York (Etats-Unis) du 21 au 25 septembre 1999

Texte intégral

Je suis heureux de cette occasion de vous rencontrer. Il y a beaucoup de sujets qui ont été traités pendant cette semaine à New York. Mais je ne pense pas vous faire un exposé initial parce que ce sont des sujets très divers en réalité. Et il y a les sujets traités dans le cadre de l'Assemblée générale et les sujets traités en marge.
Les échanges dans l'Assemblée générale m'ont parus être dominés par cette réflexion sur la combinaison entre la souveraineté et l'ingérence, combinaison à trouver bien sûr, mais par ailleurs un certain nombre de choses se sont passées qui peuvent concerner un certain nombre de conflits en cours à l'heure actuelle, au Proche-Orient ou ailleurs.
Q - Est-ce que vous pourriez nous expliquer la raison pour laquelle le P5 ne pouvait pas avoir une position commune sur la question de l'Iraq et s'il y aura une résolution le mois prochain. Est-ce que vous pensez ensuite que l'Iraq est toujours une menace pour le Moyen-Orient ?
R - Je ne pense pas que l'Iraq, dans l'état actuel des choses, soit une vraie menace aujourd'hui, compte tenu des mesures qui ont été appliquées contre l'Iraq depuis presque dix ans. Mais je pense que l'Iraq pourrait redevenir une menace, le régime iraquien plutôt, s'il n'y avait pas de système de contrôle approprié. Or aujourd'hui, il n'y a plus de système de contrôle approprié, la situation est mauvaise.
La France a proposé, depuis le mois de janvier dernier, que l'on mette en place un nouveau système de contrôle beaucoup plus efficace, beaucoup plus précis, pour surveiller tout éventuel réarmement en matière d'armes de destruction massive, et pour surveiller l'usage des flux financiers qui peuvent découler de la vente du pétrole iraquien. Si nous arrivons à nous mettre d'accord sur ce nouveau système de contrôle, alors, nous pensons que nous pourrions suspendre les sanctions le moment venu. Nous discutons sur ces idées depuis des mois.
Mais il est tout à fait étonant d'observer la présentation de nos positions dans la presse américaine. On ne parle de nos idées qu'à propos de la suspension des sanctions. Nous disons continuellement que c'est un élément d'un plan d'ensemble et qu'à côté de cet élément il y a la mise en place d'un système de contrôle plus efficace.
Cette semaine encore, j'ai eu l'occasion d'en parler deux trois fois ici, à New York. La seule information qui est sortie, c'est une dépêche disant : "La France est pour la suspension des sanctions". C'est pour nous un sujet permanent de stupéfaction. Alors que ce n'est pas nous qui avons détruit le système de contrôle existant. Ce ne sont pas nos initiatives, ni nos actions unilatérales.
Nous avons un plan d'ensemble. Et si nous arrivons à un système de contrôle vraiment efficace, nous pensons que nous pourrions nous passer de ce système de sanctions sur les importations et les exportations, parce qu'il y a un drame humain en Iraq. Et c'est notre deuxième sujet de stupéfaction, les Etats-Unis sont absolument insensibles au drame humain en Iraq. Il n'y a pas que Saddam Hussein en iraq. Il y a des hommes, des femmes, des enfants et une société qui est en train d'être détruite. C'est une situation cruelle, et nous portons une part de responsabilité. Cela ne nous satisfait pas. Nous cherchons une solution qui permettrait d'assurer la sécurité régionale, ce qui est un vrai sujet, sans avoir à passer par ce mécanisme d'embargo.
Vous me disiez "pourquoi le Conseil n'a-t-il pas réussi à se mettre d'accord ? ", mais ce qui est frappant est plutôt que nous continuons à travailler : il y a des différences mais il n'y a pas de ruptures. Il y a un désaccord sur un certain nombre de points techniques, mais il n'y a pas de blocage des discussions. Nos points de vue se sont rapprochés sur ces mécanismes de contrôle, mais il reste encore des différences en ce qui concerne la suspension des sanctions. Je dis bien "suspension" et pas "arrêt" ou "fin". Cela ne pourrait intervenir que dans un futur beaucoup plus éloigné, et après avoir tout vérifié.
Alors nous proposons qu'on puisse suspendre les sanctions pour une période limitée si les Iraquiens coopèrent et là il y a un débat puisque les Etats-Unis disent : "on ne peut le faire que s'ils ont rempli toutes leurs obligations", ce qui nous renvoie aux résolutions de 1991. Et le débat recommence : parce que nous disons que l'on est à la recherche de preuve impossible. Dans un pays on peut vérifier qu'il n'y a plus d'armes nucléaires parce que cela ne peut se cacher n'importe où, on peut vérifier qu'il n'y a plus de missiles, mais on ne peut pas vérifier qu'il n'y a plus de petites bouteilles de produits chimiques ou bactériologiques. Ce n'est pas vrai qu'en Iraq, c'est vrai partout.
Mais on joue contre nos intérêts en raisonnant comme cela. Parce que ce raisonnement retarde le retour d'une nouvelle commission de contrôle. Or, rétablir un contrôle ce n'est pas faire un cadeau à l'Iraq. C'est au contraire servir nos intérêts, notre sécurité. Il est important cette semaine que les cinq membres permanents ont dit: "nous allons continuer à travailler ensemble pour faire une nouvelle résolution." Cela peut paraître très long, mais ce qui est important, je le répète, c'est que ce travail continue.
Q - On entend toutes les déclarations publiques sur l'Iraq et à chaque fois les Iraquiens disent qu'ils n'accepteront rien moins que la levée totale des sanction. Eest-ce que vous pensez qu'on pourrait mettre en place un système de contrôle que les Iraquiens accepteront?
R - D'abord, nous ne sommes pas en train de négocier avec les Iraquiens et là aussi, contrairement à ce qu'on dit souvent sur la France, la France ne cherche pas à faire des cadeaux à la politique iraquienne, au contraire.
Nous cherchons à rétablir l'accord et l'unité au sein du Conseil de sécurité. C'est notre meilleure arme contre le régime iraquien. Dans la phase actuelle, nous n'écoutons pas ce que disent les dirigeants iraquiens, sinon nous ne ferions rien. Nous cherchons l'unité des cinq, je pense que nous y arriverons, et quand nous en serons là, nous aurons créé une situation nouvelle, qui, au terme de la Charte, doit s'imposer à l'Iraq. Quoi que disent les Iraquiens, je pense qu'ils seront obligés de tenir compte de ce nouveau rapport de force.
Q - Le gouvernement américain a mis en place un certain nombre de groupes d'opposants iraquiens. Ils sont ici, est-ce que vous les avez rencontrés, et est-ce que c'est utile. Est-ce que vous pourrez nous dire ce que vous tirez des discussions avec vos collègues chinois et russes sur l'Iraq ?
R - Je n'ai pas eu de contact avec les opposants iraquiens. Ce que je sais à partir des pays qui ont des contacts avec eux, c'est que personne ne s'attend à ce qu'ils renversent Saddam Hussein. Je pense donc qu'ils sont organisés et aidés pour d'autres raisons. Je crois d'ailleurs que le jour où Saddam Hussein tombera, ce qui sera excellent pour tout le monde, il y aura une relève tout à fait différente en Iraq - des gens qu'on ne connaît même pas aujourd'hui, mais qui ne seront pas d'anciens politiciens iraquiens, ou d'anciens transfuges iraquiens. Mais cela dit, nous n'avons rien contre eux, je suis un peu sceptique, mais on ne peut pas être hostiles à des gens qui disent vouloir renverser Saddam Hussein. D'ailleurs notre représentation à l'ONU, ici, à New York est en contact avec certains d'entre eux. Mais ne vous attendez pas à ce que ce soit eux qui renversent Saddam Hussein.
Notre ambassadeur à l'ONU discute avec tout le monde au sein du Conseil de sécurité, donc aussi avec les Russes et les Chinois. Mais les Russes et les Chinois n'ont pas la même approche que nous. Nous avons un vrai plan d'ensemble et nous cherchons à en convaincre les Américains et les Britanniques.
Les Russes et les Chinois ont un position qui est assez différente. Ils n'ont pas le même intérêt que nous pour la synthèse. Si nous arrivons à la synthèse entre les approches américaine, britannique et française. Je pense que les Russes et les Chinois s'y rallieraient.
Q - Depuis 1991, la seule raison que les Iraquiens ont de coopérer avec les programmes de suivi et de contrôle, c'est l'embargo. Qu'est-ce que vous avez comme garanties que si on relâche les sanctions, l'Iraq va coopérer, puisque leur but principal qui est la suspension de l'embargo a été atteint ?
R - A l'heure actuelle il y a toujours l'embargo et il n'y a plus de contrôle. Donc la situation que vous décrivez n'a donc pas été détruite par la politique française. Elle a été détruite par les initiatives américaines. Il n'y a plus de coopération puisqu'il n'y a plus de contrôle. C'est ce qu'on appelle en français "se tirer une balle dans le pied". Et ce n'est pas de notre faute.
Je pense que le régime iraquien n'est pas tellement gêné par l'embargo. Cela porte atteinte de façon terrible à la population, l'embargo est contourné de trente-six façons comme toujours quand il y a un embargo. Les embargos sont toujours contournés. Pour le moment cette situation d'embargo enrichit les dignitaires du régime, voilà tout le résultat.
D'autre part, nous prévoyons un système qui n'est pas un système d'abandon des sanctions. Nous proposons de mettre en place ce nouveau système de contrôle, de vérifier comment il fonctionne, comment les iraquiens coopèrent et s'ils le font correctement - pendant 120 jours. On suspend pendant un certain temps, et puis périodiquement, on vérifie la coopération et on examine le maintien de cette suspension. On ne prend aucun risque par rapport à la situation actuelle.
C'est la situation actuelle qui est la plus dangereuse car on ne sait plus ce qui se passe. Les Iraquiens ne peuvent pas redevenir vraiment dangereux en trois mois, parce que le pays est trop détruit, mais si cela dure longtemps cela va redevenir dangereux. D'ailleurs la diplomatie américaine n'a pas écarté nos idées brutalement. Les Américains ont dit "on n'est pas d'accord, mais il faut quand même discuter." Cela montre bien que la diplomatie américaine aujourd'hui sait que la situation en Iraq n'est pas satisfaisante. La discussion a lieu sans tensions, elle a lieu dans un climat qui n'est pas désagréable. Nous avons tous les mêmes sentiments pour ce régime, et nous avons tous le même objectif de sécurité régionale. Les positions sont moins heurtées que ce qu'on entend parfois.
(source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 28 septembre 1999)
Q - (Sur le processus de paix)
R - Nous pensons sans aucun doute que l'élection de M. Barak a créé une situation radicalement différente. M. Netanyahu qui bloquait tout systématiquement. Il tenait ses promesses, puisqu'il estimait avoir été élu pour faire cela. L'élection de Barak est un changement radical, et nous l'avons dit tout de suite.
Notre analyse est que M. Barak, est un négociateur très dur, très exigeant, ce qui est logique. Il défendra les intérêts de son pays le mieux possible, mais nous avons la conviction que lorsqu'il aura pris des engagements il les tiendra. D'ailleurs on a vu à Charm El Cheikh que finalement il s'engage à tenir les engagements pris par son pays avant lui.
Quand on interroge les dirigeants arabes, ils disent qu'ils ont été trop trompés, donc on attend d'être sûrs. Mais en réalité je crois qu'ils pensent que M. Barak tient ses engagements. Il s'agit là d'engagements passés, mais c'est déjà très important.
Ensuite, il y a le volet d'avenir. Il est d'une complexité terrible, pour chaque sujet. Quand on demande aux uns et aux autres quel va être le sujet le plus terrible, ils énumèrent tous les sujets. : Jérusalem, les réfugiés, les frontières, l'eau, etc. "Quel est le sujet le plus grave ?", la réponse est : "tous." Mais il y a quand même une différence totale entre des gens qui veulent chercher une solution, même si c'est terriblement difficile, et des gens qui cherchent tous les matins un prétexte pour arrêter la discussion.
Regardez la façon dont Barak a réagi aux attentats : il a réagi comme Rabin. Quand il y avait des attentats à l'époque de Rabin, Rabin avait une phrase géniale. Il disait : " nous lutterons contre le terrorisme comme s'il n'y avait pas de processus de paix, et nous poursuivrons le processus de paix comme s'il n'y avait pas de terrorisme". C'est l'exemple même de l'intelligence et du courage politique. Netanyahu, chaque fois qu'il y avait un attentat, disait : "je suis obligé d'arrêter les négociations". Elles étaient déjà arrêtées d'ailleurs, mais il disait cela. Ce qui veut dire que c'était les terroristes qui avaient le pouvoir de choisir si les négociations continuaient ou pas.
Barak a donc réagi comme Rabin, d'ailleurs il se présente comme le successeur de Rabin. C'est relativement encourageant. Cela dit, attendez-vous à ce que cela se bloque à nouveau sur le statut final, je ne parle pas de l'application des accords déjà passés. C'est absolument impossible qu'ils trouvent une solution sans faire des concessions dramatiques, d'un côté comme de l'autre. Et comment faire accepter les concessions aux Israéliens, c'est un problème, un peu moins compliqué depuis que la majorité des Israéliens accepte l'idée d'un Etat palestinien. Mais ils l'acceptent dans son principe général, point par point cela risque d'être très dur pour eux. Même chose du côté palestinien, parce qu'au bout du compte, Arafat sera obligé d'accepter un accord qui sera très loin des espérances palestiniennes. Donc à un moment donné, je pense qu'il y aura une phase de blocage et une épreuve de vérité dans chaque camp. Mais mon intuition est plutôt celle de Madeleine Albright. Je crois que les forces qui poussent à la solution sont plus fortes maintenant.
Il y a aussi le volet syrien, et celui-ci me paraît un peu moins compliqué parce que c'est moins au coeur du sujet. La négociation doit porter sur un bon arrangement de sécurité. Je pense que cela peut relever d'une décision au sommet à un moment donné. Mais je ne fais pas de promesses sur le calendrier.
Q - Est-ce que vous pourriez me dire ce que vous pensez des déclarations de diplomates et de militaires américains qui disent que le Kosovova devenir indépendant?
R - La question du statut du Kosovo à long terme a été longuement débattue l'an dernier, au sein du Groupe de contact et puis du G8. Ce n'est pas une question qui nous prend par surprise, c'est question sur laquelle on a beaucoup travaillé. Nous nous sommes arrêtés à la solution que vous connaissez et sur laquelle est bâtie la résolution 1244 : maintien de la souveraineté de la Yougoslavie, parce qu'en droit international c'est incontestable et que c'est totalement indépendant du régime, et nous avons décidé que nous ne pouvions pas soutenir cette idée d'indépendance. Evidemment, sur le terrain on voit bien que c'est l'objectif de l'UCK. Mais nos objections contre l'indépendance étaient des objections réfléchies et sérieuses. La question est de savoir si ces arguments sont toujours valables et je crois que oui.
Si nous acceptons l'indépendance du Kosovo, vous savez que nous risquons de laisser se produire un nouveau mouvement déstabilisant dans la région. Cela peut exercer une attraction très forte sur une partie du Monténégro, sur une partie de la Macédoine où il y a 28 ou 29 % d'Albanais. La Macédoine est fragile, elle est contestée, son existence même est contestée, pas officiellement mais par les Grecs et les Bulgares.
Ensuite il y a d'autres raisons. Si nous acceptons que les Albanais du Kosovo créent un pays indépendant, pourquoi le refusons-nous aux Serbes de Bosnie ? Si les Albanais du Kosovo et les Albanais d'Albanie fusionnent dans une grande Albanie, comment est-ce que l'on peut refuser cela aux autres peuples de la région ? Et je reviens aux Serbes de Bosnie, comment empêcher à ce moment-là qu'ils s'associent aux Serbes de Serbie ? Comment interdire aux Croates de Bosnie de se rattacher à la Croatie ? Que faisons-nous alors des musulmans de Bosnie qui restent entre les deux ? Voilà des raisonnements de fond. Il y a des arguments plus conjoncturels. Vous connaissez le rôle de la criminalité et de la mafia en Albanie. On peut craindre que la grande Albanie ne soit d'abord l'Albanie des mafieux.
Pour toute une série de raisons sérieuses nous avons conclu, et quand je dis "nous" c'est bien tout le monde, y compris les Etats-Unis d'Amérique, nous avons conclu que nous ne pouvions pas soutenir cette idée d'indépendance du Kosovo. Et à ma connaissance cette position n'a pas changé. Evidemment il y a des experts ou des "think tanks", qui réfléchissent à très très long terme mais cela, c'est un autre sujet. Dans l'immédiat notre politique est d'appliquer la résolution 1244, et nous sommes obligés de contester l'interprétation que M. Thaçi donne des différentes décisions. Le rôle de la communauté internationale est de bâtir un Kosovo démocratique et pluraliste. Vous avez vu que nous avons accepté la création de ce Corps de protection du Kosovo. M. Thaçi dit : "c'est la future armée du Kosovo." Nous sommes obligés de répondre : "non, c'est faux. C'est un corps de protection civile, très peu armé, placé sous les ordres et le contrôle de la KFOR et la MINUK, et il n'est pas question que ce soit le corps des anciens de l'UCK. Ce doit être ouvert à tous les autres." Vous voyez bien pourquoi : si ça devient l'armée de l'UCK, les Serbes vont créer une milice et les partisans de Rugova finiront eux aussi par créer un organe différent.
La situation est donc compliquée. Elle n'a rien ne surprenant. Mais nous sommes là, nous sommes présents au Kosovo, la communauté internationale est très engagée. Je pense que nous avons les moyens de faire prévaloir les principes de la 1244. Le travail de M. Kouchner et du Général Jackson est excellent et notre prochaine étape est de préparer des élections locales pour commencer à donner un contenu à cette démocratie en construction. Quand je dis préparer c'est qu'il y a un gros travail à faire pour qu'elles puissent avoir lieu dans des conditions convenables.
Q - Est-ce qu'il y aurait alors un protectorat des Nations unies à très long terme ?
R - Je ne sais pas. On ne peut rien exclure. Ce n'est pas ce que nous souhaitons bien sûr, mais s'il faut rester nous resterons. Nous avons un slogan pour résumer notre politique sur les Balkans : on dit qu'il faut les "européaniser". Cela prendra le temps que cela prendra, mais notre intérêt c'est d'être là aussi longtemps qu'il le faudra. Et si on arrive à créer des Etats modernes, démocratiques, qui peuvent se suffire à eux-mêmes et coopérer entre eux, tant mieux.
Q - Un certain nombre de dirigeants des Balkans cette semaine disaient que le pacte de stabilité avait été imposé par l'Union européenne pour les détourner de leur préoccupation de devenir membre de l'Union européenne. On dit parfois qu'il y a un problème culturel et idéologique dans les Balkans qui ont été ignorés pendant la période communiste. Est-ce que vous pouvez nous dire si les Balkans appartiennent ou font partie intégrante de l'Europe ? Vous avez parlé d'européaniser : qu'est-ce que cela veut dire ?
R - C'est un beau sujet. C'est une partie de l'Europe, mais c'est une partie de l'Europe qui n'a rien à voir avec l'histoire de l'Europe occidentale. C'est une partie de l'Europe où les peuples n'ont jamais dépassé le cycle de la vengeance. Tout cela est connu. Mais après tout l'Europe occidentale n'a réussi à sortir de ses propres démons qu'il y a cinquante ans. Alors je pense que nous avons à faire face, dans les Balkans, à des problèmes particulièrement compliqués, mais on n'a tout simplement pas le choix. On ne peut pas dire :"ce sont les Balkans, ils ont l'habitude de se massacrer périodiquement, on n'y peut rien..." on ne peut pas raisonner comme ça. Même si la différence culturelle est à tous points de vue - sociologique, économique - colossale, on est obligé de prendre en charge ce rapprochement.
Le Pacte de stabilité a été une très bonne initiative de l'Allemagne en tant que présidente de l'Europe. Il y avait plus d'une douzaine de plans déjà pour le dialogue politique, pour la coopération économique, pour la démocratisation, donc c'était très désordonné. Les Allemands ont résumé tous ces plans. Ils ont proposé un pacte de stabilité, ce qui permet à l'Europe de rassembler tous les moyens dont elle dispose pour encourager le mouvement dans le bon sens. Je crois donc que c'est une très bonne démarche, qui ne peut pas changer les choses par miracle du jour au lendemain, mais c'est un processus. Cela dit, elle ne pourra atteindre sa véritable efficacité que le jour il y aura un régime différent en Serbie. Parce que la Serbie est au coeur du dispositif.
(source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 28 septembre 1999)
Q - Monsieur Cook a dit que l'une des quatre questions que vous aviez évoquées avec vos collègues africains portait sur les fonds détournés vers l'Europe. Le Président Obasanjo a demandé de mettre en place une convention internationale sur ce sujet. Est-ce que vous êtes d'accord et si non quelles mesures pourriez-vous mettre en place ?
R - Je ne connais pas exactement les modalités précises de la proposition.
Q - Il a parlé d'une convention internationale qui serve de cadre juridique pour renvoyer les fonds illégalement transférés.
R - Oui, mais cela a été seulement évoqué, il n'y a pas eu de discussions plus techniques. Présenté comme cela, on ne peut-être qu'y être favorable. Mais je voudrais vous dire que l'action que je mène avec Robin Cook en Afrique n'est pas inspirée que par cette idée. Nous ne sommes pas une commission d'enquête, Robin Cook et moi. Le premier message n'est pas celui-là. Le premier message consiste à dire : "nous faisons partie des pays qui prennent l'Afrique au sérieux." Nous refusons de laisser tomber l'Afrique et nous trouvons qu'il y a une disproportion entre le temps qu'on passe à traiter les problèmes des autres régions et le temps qu'on passe sur l'Afrique. Le premier message est un message d'intérêt et d'engagement.
Le deuxième message est un message de dépassement des rivalités archaïques. La France et la Grande Bretagne se sont beaucoup concurrencées sur le continent africain. Tout cela est complètement dépassé. Nous faisons partie du tout petit nombre de pays européens qui ont une vraie relation avec l'Afrique et nous avons décidé de faire converger nos démarches. Ce n'est pas aisé, parce qu'il y a beaucoup de restes de la mentalité ancienne. Beaucoup de Français considèrent que leur objectif est de lutter contre l'influence britannique en Afrique. Réciproquement cela se reporte sur l'Amérique, les années où il y a une politique américaine en Afrique et tout cela est stérile.
Alors Robin Cook et moi, avec beaucoup de prétention, voulons essayer de dépasser cet état d'esprit. On y a intérêt parce que les Africains bougent eux-mêmes. Regardez dans l'affaire effrayante des Grands Lacs. Au début on disait qu'il y avait les pays francophones et les pays anglophones. Et selon qu'on était français ou anglais ou américain, on reprenait les arguments d'un côté ou de l'autre. Mais les choses ont changé sur le terrain. Cela s'est compliqué et nous n'en sommes plus du tout à une situation de francophones contre anglophones. Les coalitions ne sont plus les mêmes. Les solutions ne sont plus les mêmes.Il serait alors ridicule qu'entre Etats-Unis, Grande Bretagne et France on continue à s'envoyer des arguments hostiles alors que la situation a changé de visage. Il faut dépasser les rivalités.
Le troisième message évidemment est que nous voulons faire cela pour aider l'Afrique à surmonter ses problèmes. C'est là où l'on retrouve démocratisation, état de droit, lutte contre la corruption, etc. Je suis très intéressé par cette démarche commune avec Robin Cook. Lorsque nous sommes allés ensemble au Ghana et en Côte d'Ivoire, symboliquement, nous avons constaté que cela provoquait un extraordinaire intérêt en Afrique. Donc nous continuons.
Q - Qu'est-ce que les Français ont décidé d'envoyer, si un chiffre a été fixé, pour la force au Congo?
R - Nous n'en sommes qu'au début. Nous sommes prudents, nous n'avons pas pris de décision sur les chiffres, parce que comme vous le savez l'accord de Lusaka, contesté, n'a pas été signé par tout le monde. La situation n'était pas décantée. Pour le moment nous avons envoyé des observateurs militaires dans les capitales concernées. Nous avons réservé notre décision sur une participation à la force proprement dite. C'est une décision qui est devant nous.
Q - Est-ce que la France accepte le principe d'envoyer des troupes ?
R - Je ne peux pas vous dire. On aidera d'une façon ou d'une autre. Je ne dis pas qu'on ne le fera pas. Ce n'est pas décidé. Il peut aussi y avoir une action comme nous l'avons fait plusieurs fois ces dernières années en Afrique, où nous transportons, nous équipons, nous assurons la logistique de forces qui sont fournies par des pays africains. On peut peut-être faire plus. Mais il faut qu'il y ait une base politique solide. Il faut que l'accord soit solide. Nous sommes en même temps dans un travail diplomatique et politique assez intense avec les pays concernés et M. Josselin, le ministre délégué qui est auprès de moi pour ces questions va aller très bientôt en Ouganda et à Kinshasa.
Q - (Sur le discours du Secrétaire général)
Je trouve que le Secrétaire général a fait un discours très intéressant lundi. Il a bien posé un problème qui nous concerne tous, celui de l'adaptation des règles internationales pour que des actions internationales d'aide humanitaire d'urgence ne soient pas bloquées par des règles formalistes.
Vous avez vu dans les débats à l'Assemblée générale que cela recrée un clivage nord-sud. Les grands pays riches du nord pensent que c'est leur devoir de s'ingérer pour régler les malheurs des autres. Les autres pensent que, si on leur enlève la souveraineté nationale, ils n'ont plus rien. Il est clair que l'on ne peut pousser aucun de ces raisonnements à l'extrême et qu'il faut trouver une combinaison entre les deux. Ma conviction est que ce débat va nous occuper encore quelques années - Il est derrière la question du Kosovo, derrière la question de Timor, derrière beaucoup d'autres questions - et que nous aurons à trouver une nouvelle réponse. Mais elle ne pourra pas être imposée par deux ou trois pays, ni même par le Conseil de sécurité. C'est un vrai débat général.
Q - Il est très rare que le Conseil de sécurité fasse quoi que ce soit. Les résolutions prennent de plus en plus de temps à sortir alors que l'action s'accélère - le Kosovo et le Timor oriental sont des exceptions. Je suis le Conseil de sécurité depuis dix ans et je ne vois pas bien comment cela peut marcher puisque la crédibilité du Conseil semble diminuer de jour en jour.
R - Avant les dix ans dont vous parlez, il y a eu quarante ans de blocage. Ce qui se passe maintenant paraît lent, difficile et décourageant, mais pendant la longue période de vrai blocage on n'aurait même pas attendu cela du Conseil de sécurité. Je dis cela parce que je pense qu'on ne peux pas basculer dans un pessimisme définitif sur le Conseil de sécurité.
Q - On ne fait pas assez attention au Conseil de sécurité, des Etats-Unis jusqu'à l'Angola.
R - Je crois qu'il faut être réaliste à propos de tout cela. Et l'on ne pourra avoir que de bonnes surprises. Si l'on est trop utopique, on est désespéré chaque matin.
(source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 28 septembre 1999)