Interview de M. Manuel Valls, ministre de l'intérieur, à France Inter le 9 juillet 2013, sur les propos de Christian Estrosi, député maire de Nice, au sujet des gens du voyage, la politique d'intégration des Roms et l'invalidation par le Conseil constitutionnel des comptes de la campagne de Nicolas Sarkozy pour l'élection présidentielle de 2012.

Texte intégral

MARC FAUVELLE
Bonjour Manuel VALLS.
MANUEL VALLS
Bonjour.
MARC FAUVELLE
Les propos de Christian ESTROSI sur les gens du voyage continuent de susciter la polémique, on va en parler dans quelques instants. On apprend aujourd'hui que le maire de Guérande, en Loire-Atlantique, vient de démissionner avec tous ses adjoints, pour protester lui aussi contre l'installation illégale de caravanes sur sa commune. Est-ce qu'il faut revoir la loi ?
MANUEL VALLS
D'abord il n'est pas acceptable qu'il y ait des occupations illicites de terrains publics ou privés, et donc je peux comprendre, moi, la colère d'élus, ou tout simplement de personnes, qui voient leurs terrains, leurs territoires, occupés de manière illicite. Donc la loi doit être appliquée avec fermeté, je le rappellerai encore aux préfets, que je réunis aujourd'hui place Beauvau, comme je le fais régulièrement sur de nombreux sujets.
MARC FAUVELLE
La loi doit être appliquée, ça veut dire qu'il faut évacuer les campements de gens du voyage qui, par exemple, rentrent dans un stade illégalement ?
MANUEL VALLS
Bien sûr, et il y a des procédures judiciaires qui existent, on saisit la justice et la justice prend un certain nombre de décisions. Et puis la loi doit être appliquée également parce qu'elle impose aux communes de plus de 5000 habitants de disposer d'une aire d'accueil pour les gens du voyage, qui ont une culture différente, qui sont des nomades pour certains, d'autres sont sédentaires, et qui sont, pour la plupart, je le rappelle, français. Nous travaillons à une modification de la loi, notamment sur les carnets de voyage que les gens du voyage possèdent, et il y a une proposition de loi issue de l'Assemblée nationale, du groupe socialiste, qui va dans ce sens, mais il faut aussi qu'il y ait des aires d'accueil partout, des aires de grand passage également, au moment où il y a les grands déplacements religieux des gens qui voyage pour régler ce problème, mais on ne peut le régler que de manière apaisée, en respectant la loi, sans stigmatiser les personnes, en n'en faisant pas un sujet au coeur de cet été, parce que ça ne règle en aucun cas les problèmes de fond.
MARC FAUVELLE
Et pas en disant, par exemple, qu'on va « mater » les gens du voyage, comme l'a dit Christian ESTROSI, ce qui lui vaut une plainte déposée par SOS RACISME ?
MANUEL VALLS
Mais c'est encore, ces propos sont l'émanation du triste discours de Nicolas SARKOZY à Grenoble, où il y avait eu un mélange, un amalgame, entre l'immigration, la délinquance, les gens du voyage, je le rappelle encore, qui sont pour la plupart français, les Roms. Dans le débat public, il y a les incendiaires, comme Christian ESTROSI, et il y a ceux qui exercent des responsabilités, qui ont un discours de responsabilité. J'ai été maire, moi, pendant 11 ans, et je sais que ce sont des sujets difficiles. J'ai eu, parfois, des terrains, ou des parcs publics, ou des terrains, qui ont été envahis par les gens du voyage.
MARC FAUVELLE
Et vous aviez fait quoi ?
MANUEL VALLS
J'ai saisi la justice.
MARC FAUVELLE
Qui a tranché rapidement ?
MANUEL VALLS
Qui tranche, parfois, pas assez rapidement.
MARC FAUVELLE
Parce qu'on sait que ce sont parfois des séjours de quelques jours, et que le temps judiciaire est parfois un peu plus long.
MANUEL VALLS
Il faut trouver des solutions, mais l'agglomération que je présidais a des aires d'accueil, il y a une aire qui permet d'accueil aussi ces déplacements avec de nombreuses caravanes. Il faut donc, à chaque fois, trouver des solutions, appliquer les lois portées à l'époque, il y a déjà plus de 10 ans, par Louis BESSON. Si toutes les communes, si tous les départements, respectaient la loi BESSON qui oblige, donc, à la création d'aires d'accueil, on n'en serait pas là. Dans les Alpes-Maritimes, chez monsieur ESTROSI, il n'y avait dimanche soir plus aucune occupation illégale de terrains à Nice, mais dans les alpes-maritimes il y a seulement 4 communes, de plus de 4000 habitants, dont Nice, c'est vrai, sur 28, qui remplissent leur obligation et disposent d'une aire d'accueil. Donc il faut que les responsables politiques et les élus assument pleinement leur responsabilité.
MARC FAUVELLE
Donc, quand Christian ESTROSI dit que ces gens du voyage sont arrivés illégalement et qu'ils devraient s'arrêter sur une autre aire, il a raison, puisque cette aire elle existe dans sa ville, ce qui n'est pas le cas de toutes les villes.
MANUEL VALLS
Exactement, donc… mais ce n'est pas en s'en prenant à ces gens-là, ce n'est pas en les stigmatisant, ce n'est pas en tenant un discours qui vise tout simplement à courir derrière LE PEN. Pourquoi Christian ESTROSI tient ces déclarations ? Parce que 2 jours avant Jean-Marie LE PEN a tenu des propos scandaleux, nauséabonds, sur les Roms, et c'est dans cette course à celui qui en fait le plus, en stigmatisant les gens du voyage, qu'on crée un climat qui est malsain dans notre pays. Le rôle d'un ministre, le rôle d'un responsable politique, le rôle d'un élu, surtout quand il a été ancien ministre comme Christian ESTROSI, c'est faire preuve de responsabilité et d'apaiser la société.
MARC FAUVELLE
Sur la question des Roms, Manuel VALLS, certaines associations vous accusent d'avoir amplifié le rythme des évacuations de camps. Quelle différence entre une évacuation de gauche, les vôtres, et une évacuation de droite, celle de vos prédécesseurs ?
MANUEL VALLS
Mais j'en parle tous les jours ? J'en fait un sujet politique ? J'attaque ces personnes ? Non. J'applique la loi. Le Premier ministre se rend dans 48 heures en Roumanie, il évoquera ces questions avec le Premier ministre roumain, qui s'est engagé à mener une politique d'intégration, et qui a dit, à juste titre, que les Roms, de Roumanie, parce qu'il n'y a pas que des Roms de Roumanie, mais que les Roms de Roumanie ont vocation à rester en Roumanie, ou à revenir en Roumanie. C'est une politique au niveau européen que nous devons mener. Mais moi je ne peux pas accepter, c'est ça aussi être de gauche, ces campements où les gens vivent dans des conditions tout à fait inacceptables, en matière de salubrité publique, de sécurité, avec des risques d'incendie, sous les autoroutes, à côté de quartiers populaires qui sont déjà en très grande difficulté. Donc, nous continuerons, avec méthode, à évacuer ces campements, en lien souvent avec des élus, avec les associations, en trouvant des solutions, de relogement, de scolarisation pour les enfants, de travail aussi, mais également de reconduites à la frontière. Et j'ai mis fin à l'aide au retour…
MARC FAUVELLE
A la prime au retour, oui.
MANUEL VALLS
A la prime au retour, qui avait créé un cercle vicieux, puisqu'au fond les gens venaient chez nous uniquement pour pouvoir repartir en touchant cette aide au retour.
MARC FAUVELLE
Est-ce que vous rediriez aujourd'hui, Manuel VALLS, que les Roms ne souhaitent pas s'intégrer en France, comme vous l'aviez dit dans une interview au PARISIEN au mois de mars ?
MANUEL VALLS
Non, j'ai dit qu'une grande partie des Roms ne souhaitait pas s'intégrer, et malheureusement nous l'avons vu à travers un certain nombre…
MARC FAUVELLE
« Les Roms ne souhaitent pas s'intégrer dans notre pays », c'était la citation relayée par LE PARISIEN.
MANUEL VALLS
Oui, mais peu importe la phrase, moi j'assume toujours ce que je dis. Le fait qu'un certain nombre de Roms, de ces populations, qui vivent, encore une fois, dans des conditions très difficiles dans leur pays, et chez nous, ne souhaitent pas s'intégrer, en tout cas on constate les difficultés pour cette intégration.
MARC FAUVELLE
Tout autre chose. « J'ai rompu ma décision de me retirer de la vie politique », c'est Nicolas SARKOZY qui a prononcé cette petite phrase hier devant le bureau politique de l'UMP. Est-ce que vous comprenez qu'un ancien président de la République vole au secours de son parti menacé d'asphyxie financière ?
MANUEL VALLS
Moi je n'ai pas à commenter le faux retour de Nicolas SARKOZY, ce n'est pas le sujet, il ne vole pas, d'ailleurs, au secours de sa propre formation, il est le responsable de cette situation, puisque la commission nationale qui vérifie les comptes de campagne, et ensuite le Conseil Constitutionnel, ont considéré que le candidat Nicolas SARKOZY n'avait pas respecté les règles élémentaires sur le financement de sa campagne.
MARC FAUVELLE
Sciemment, comme le dit Michel SAPIN ? « Il a fraudé sciemment », dit votre collègue du gouvernement.
MANUEL VALLS
Je n'en sais rien, mais enfin, quand on est candidat à la présidence de la République, et qui plus est président de la République sortant, on connaît la loi. Le Conseil Constitutionnel a annulé l'élection de plusieurs parlementaires, ces derniers mois, dont des socialistes, deux d'entre eux pour non-respect des règles du financement des campagnes. Vous avez entendu le Parti socialiste mettre en cause la plus haute juridiction de notre pays, mettre en cause le Conseil Constitutionnel, parce que celui-ci avait annulé des élections ? Non. Nous devons respecter nos institutions. Nous sommes dans un moment difficile, la France traverse une crise économique et sociale majeure, avec un chômage de masse, nous connaissons aussi une crise de confiance à l'égard de la parole publique et de nos institutions, donc là aussi le rôle de ceux qui ont exercé ou qui exercent le pouvoir, c'est de respecter les institutions. Comment voulez-vous faire appliquer la loi quand un individu s'en prend à un policier, quand il agresse une personne, quand il vole dans un magasin, ou comment voulez-vous faire respecter la loi quand il y a une occupation illicite d'un terrain, nous venons d'en parler, quand les plus hautes autorit??s de ce pays, ou les anciennes autorités de ce pays, mettent en cause le Conseil Constitutionnel ? Non. Il faut respecter le Conseil Constitutionnel et sa décision, qui s'applique à tous et qui est juste. Nicolas SARKOZY et son équipe n'ont pas respecté les règles concernant le financement des campagnes électorales.
MARC FAUVELLE
Savez-vous pourquoi Matignon a demandé aux ministres de ne pas commenter la décision du Conseil Constitutionnel ?
MANUEL VALLS
Vous me posez la question et je vous réponds, mais parce qu'on ne commente pas une décision du Conseil Constitutionnel.
MARC FAUVELLE
Pourquoi ?
MANUEL VALLS
Parce qu'elle s'applique à tous. Il n'y a pas de recours à une décision du Conseil Constitutionnel.
MARC FAUVELLE
On peut la commenter, en tirer des leçons politiques, comme vous l'avez esquissé à l'instant, en disant que Nicolas SARKOZY, d'après vous, n'avait pas respecté les règles.
MANUEL VALLS
En respectant les règles, en respectant la loi, c'est le seul commentaire que nous puissions faire et qui s'impose.
MARC FAUVELLE
Il serait sain, pour vous, il est envisageable, pour vous, que l'UMP disparaisse de la classe politique, noyée par ses dettes de plus de 50 millions d'euros, ou, au nom de la démocratie française il faut qu'il y ait des grands partis d'opposition ?
MANUEL VALLS
Mais enfin écoutez, votre question, au fond, apporte de l'eau au moulin à cette opération de victimisation que l'UMP et Nicolas SARKOZY sont en train d'organiser, ça n'a pas de sens.
MARC FAUVELLE
55 millions de dette, c'est plus d'une année de budget de l'UMP, qui du coup va devoir réduire la voilure, y compris pendant les municipales. Est-ce qu'il est sain que dans un pays il n'y ait pas de parti d'opposition ?
MANUEL VALLS
mais enfin, personne ne va croire, cher Monsieur, à la disparition de l'UMP, qui a un groupe parlementaire, qui a des élus, et qui est une grande formation politique, qui a gouverné, et qui est aujourd'hui dans l'opposition. Personne ne va croire ça un seul instant. Donc arrêtons avec cette idée-là, ils n'avaient qu'à être plus prudents, à faire preuve de prévisions, et surtout à respecter les règles élémentaires. Je ne doute pas qu'ils trouveront, demain, les moyens pour régler ces problèmes-là, mais à eux de faire des efforts. Ils demandent beaucoup d'efforts aux Français, et souvent injustes, nous l'avons vu pendant ces dernières années, et encore aujourd'hui ils nous le demandent, qu'ils s'appliquent d'abord eux-mêmes ces efforts.
MARC FAUVELLE
Manuel VALLS invité de FRANCE INTER jusqu'à 8H50, toutes vos questions, elles sont déjà nombreuses, au standard de FRANCE INTER 01.45.24.7000, notamment sur cette question qu'on a abordée ensemble, des gens du voyage, on abordera également le non-cumul des mandats puisque le texte sera adopté cet après-midi à l'Assemblée.
Source : Service d'information du Gouvernement, le 19 juillet 2013