Déclaration de M. Manuel Valls, Premier ministre, sur la politique de réformes menée par la France, le contrôle des frontières extérieures de l'UE et les perspectives d'avenir de la construction européenne, à Strasbourg le 12 avril 2016.

Texte intégral

Monsieur le président,
Mesdames, messieurs les présidents de groupes,
Mesdames, messieurs les députés,
Il y a quelques mois de cela, je devais m'exprimer devant vous … Les attaques terroristes qui ont frappé la France, le 13 novembre, nous ont obligé à différer notre rencontre. Je suis aujourd'hui devant vous. Je tenais à ce que cette rencontre ait lieu.
D'abord, parce qu'il est de la responsabilité des gouvernements nationaux de toujours travailler en parfaite intelligence avec les institutions européennes. Je me suis ainsi déjà exprimé devant la Commission, devant la Banque centrale européenne. Hier, j'étais à la Banque européenne d'investissement.
Si je tenais à cette rencontre, c'est en raison du rôle majeur du Parlement européen, et parce que l'Europe fait face à de nombreuses menaces, de nombreux défis. Dramatisation ? Non ! C'est un constat lucide : l'avenir du projet européen est en danger. Comme jamais il ne l'a été. En danger de céder devant les populismes et les égoïsmes.
Dans de tels moments, nous devons parler clair. Face aux crises que nous connaissons, l'Europe n'est pas le problème. C'est la solution. Mais il faut s'en donner les moyens. C'est le message que je suis venu porter aujourd'hui.
1. La France est en mouvement
Permettez-moi d'abord quelques mots sur mon pays. Mon message sera simple : la France se réforme. Elle continuera à le faire.
Pourquoi ?
Certains diront : parce que Bruxelles nous y oblige et parce que nous n'avons pas le choix. C'est faux : d'abord, parce que les règles européennes ne nous ont pas été imposées. Nous les avons votées. Ensuite, parce que nous avions le choix : avant nous, ceux qui ont gouverné, n'ont d'ailleurs pas fait le choix de réformes ambitieuses.
Si nous réformons : c'est parce que la France en a besoin. Pour lutter contre ce chômage de masse auquel nous avons fini par nous habituer ; pour regagner la compétitivité que nos entreprises ont perdu au cours de la décennie précédente ; pour restaurer nos comptes publics.
Grâce au plan d'économies de 50 milliards sur trois ans, la progression de la dépense publique est maîtrisée. Pour la première fois depuis longtemps, la part des dépenses publiques dans le PIB a baissé en 2015. Ce qui a permis au déficit public de fortement diminuer : 3,5%, contre 4% en 2014. Nous serons sous les 3% en 2017.
Nous ne renonçons pas pour autant à nos priorités : sécurité, éducation, mais aussi soutien à nos entreprises et à l'emploi. Le pacte de responsabilité et de solidarité – 40 milliards de baisses de prélèvements sur les entreprises – apporte des résultats, avec le rebond spectaculaire du taux de marge des entreprises et la reprise des exportations et de l'investissement.
Nous renforçons, également, la compétitivité de nos entreprises grâce à vaste programme de simplification ; grâce à la loi croissance qui a déverrouillé l'activité dans de nombreux secteurs ; grâce à notre politique déterminée en faveur de l'investissement, de l'innovation, et de la R&D.
Enfin – c'est l'objet de la loi Travail, actuellement en discussion à l'Assemblée nationale – nous mettons en place une « flexisécurité à la française », c'est-à-dire plus de souplesse, de réactivité, de libertés pour nos entreprises ; un meilleur dialogue social au plus près des réalités ; et enfin plus de protections et plus de droits pour les salariés, et pour nos jeunes.
Mesdames, messieurs les députés,
La France se réforme. Mais tout ce que nous faisons ne pourra prendre toute son ampleur que dans le cadre de l'Europe. Une Europe qui elle-même se réforme. Pour cela, chacun doit assumer ce qu'est l'Europe. En d'autres termes : dire ce qui ne va pas, et dire également et clairement à nos concitoyens ce que nous proposons.
2. Assumer l'Europe.
Assumer ce qu'est l'Europe, cela signifie, d'abord, aller jusqu'où bout des décisions prises. J'assume de dire que sur Schengen, nous ne sommes pas allés jusqu'au bout et aujourd'hui nous le payons !
Disons les choses : l'Union n'était pas préparée à faire face aux deux chocs simultanés que sont la crise des réfugiés et la menace terroriste.
L'Europe est un espace de libertés. Elle doit aussi être un espace de sécurité. C'est notre responsabilité collective de bâtir cet espace dans l'intérêt de nos citoyens.
Dépassons les dilemmes insensés entre une « Europe passoire » et une « Europe forteresse » fermée sur elle-même. Il faut une Europe, ouverte sur le monde, mais faisant aussi preuve de fermeté dans le contrôle de ses frontières et dans la gestion de ses flux migratoires.
Les solutions sont sur la table. Nous les connaissons. Encore faut-il les adopter et les mettre en oeuvre.
Il y a les gardes-frontières européens. Car Schengen, c'est aussi la protection de nos frontières extérieures.
Il y a le contrôle systématique des entrées et sorties de Schengen, seul moyen de traquer la fraude documentaire.
Il y a l'adoption de la directive sur les armes.
Il y a, enfin, le PNR européen ! Je me réjouis – parce que je suis de ceux qui le demandent depuis longtemps – de son inscription à vos travaux de cette semaine, avec le paquet sur la protection des données. Le PNR n'est bien sûr pas la seule réponse à apporter. Mais nos concitoyens ne comprennent pas que sur cette question, nous n'avancions pas. Ils ne comprennent pas notre incapacité à bâtir ce « pacte européen de sécurité ».
Aller jusqu'au bout des décisions prises, c'est aussi donner toutes ses chances à l'accord entre l'Union européenne et la Turquie, pour trouver une solution à la crise des réfugiés. Cet accord est essentiel à la Grèce qui subit de plein fouet cette crise. Et notre solidarité doit être totale ! Cet accord est également essentiel, pour accueillir dignement les réfugiés. La France tiendra ses engagements.
J'assume également de dire que nous ne sommes pas allés assez loin dans la construction de la zone euro.
Nous avons répondu aux crises, en ajoutant à l'Union monétaire une Union bancaire, en cours de déploiement. Mais il faut également une Union économique. Elle doit reposer sur un gouvernement économique qui pilote effectivement la zone euro, sur une politique économique commune avec un agenda de convergence précis et une légitimité démocratique renforcée, dans laquelle le Parlement européen doit jouer un rôle majeur.
Ma conviction, c'est que l'Europe ne tolère pas la demi-mesure. Rester au milieu du gué n'est plus possible. Il faut de la clarté et de l'engagement.
3. Une ambition nouvelle pour l'Union européenne
Pas seulement pour répondre aux urgences, réagir aux événements ! L'Europe ne peut pas uniquement subir. Mais également pour envisager l'avenir avec une ambition nouvelle.
Nous devons aussi faire l'Europe autrement en regardant l'avenir.
Les lignes bougent sur beaucoup de sujets.
Le plan JUNCKER a remis l'investissement au coeur de la stratégie économique européenne. A nous de faire de ce plan une réussite collective.
Les choses bougent aussi pour créer un marché intérieur plus équitable. Qui aurait pensé il y a encore quelques années que l'Union se donnerait les moyens de lutter contre la fraude au détachement des travailleurs ou l'évasion fiscale ?
Les choses bougent aussi pour notre jeunesse. Je pense à l'augmentation de 40% du budget du programme ERASMUS, à l'initiative pour l'emploi des jeunes. En France, plus de 300 000 jeunes doivent en bénéficier.
Tout cela va dans le bon sens. Et nous devons le dire à nos concitoyens. Mais cela ne suffit pas. Il faut faire beaucoup plus !
Je propose une Europe pionnière, qui invente un nouveau modèle de croissance.
Prenons l'exemple de l'énergie et du climat. Quel paradoxe ! Nous sommes les plus ambitieux en matière climatique au point de convaincre le reste du monde de s'engager sur un accord sans précédent lors de la COP21 et pourtant nous importons 53% de notre énergie. Alors devenons les champions du photovoltaïque, de l'éolien, du véhicule électrique !
Nous disposons du plus grand marché intérieur au monde et pourtant nous n'avons pas su faire émerger d'acteurs numériques européens comparables aux champions américains. Créons un cloud européen ! Développons les objets connectés. Nous avons l'intelligence, les technologies, les entreprises. Il ne manque plus que la volonté politique !
Nous devons prendre la tête de la transition énergétique et de la révolution numérique. Cela pourrait être l'objet d'une amplification du plan Juncker.
Je propose également une Europe plus souveraine. Qui s'affirme en toutes circonstances.
D'abord, vis-à-vis des multinationales qui croient pouvoir profiter de notre marché intérieur en échappant aux règles européennes. Quand on veut venir en Europe, on doit en respecter les règles et les valeurs.
Qui s'affirme aussi vis-à-vis de certains Etats tiers face auxquels l'Europe doit défendre avec la plus grande fermeté ses intérêts.
Cela vaut pour les négociations commerciales, où nous devons défendre sans angélisme nos intérêts. Sur le TTIP, où le compte n'y est pas, sur l'accès aux marchés publics ou sur la reconnaissance des indications géographiques. Sur le MERCOSUR, où nos intérêts agricoles doivent être défendus. Et utilisons pleinement les armes dont nous disposons face aux comportements prédateurs de certains Etats tiers.
Cette affirmation de l'Europe vaut aussi en matière de défense. Nos concitoyens voient que notre monde est instable, qu'une guerre nous a été déclarée par le terrorisme islamiste.
Or, nos moyens collectifs ne sont pas à la hauteur. Il nous faudra ouvrir – enfin – le chantier d'une véritable Europe de la sécurité et la défense.
Si l'Europe est, comme je le crois, nécessaire à l'équilibre du monde, c'est parce qu'elle porte en elle des valeurs, fruits d'une histoire commune : la démocratie, la liberté de la presse, l'égalité hommes/femmes, la solidarité, la place de la culture, le souci de l'environnement. Si l'Europe doit agir sur la scène internationale, c'est au nom de ses valeurs, pour les faire résonner à chaque fois que nécessaire. Mais aussi parce qu'elles sont au coeur de notre volonté commune de vivre ensemble.
Ce que je propose, c'est une Europe fière d'elle-même, de ce que nous sommes collectivement.
Voilà ce que nous devons faire. Avec tous ceux qui y sont prêts. La question britannique nous oblige à prendre de la hauteur, quel que soit le résultat du référendum, que j'espère positif. Car ma conviction, c'est que la place de ce grand pays est dans l'Union. Mais quoi qu'il arrive, la question de l'Europe différenciée devra être posée. Dans le respect de chacun, de ceux qui ne veulent pas avancer davantage et de ceux comme la France qui veulent poursuivre l'intégration. Ces questions sont devant nous. Et nous devrons être prêts à inventer, innover, à sortir des sentiers battus.
Mesdames, messieurs les députés,
Sur tous ces sujets, le Parlement européen a un rôle déterminant à jouer.
Non pas tant parce que votre institution est désormais, depuis le traité de Lisbonne, co-législatrice sur la majeure partie des sujets. Mais plutôt parce que, pour avancer, l'Europe a besoin que nous fassions plus de politique. L'Europe meurt d'être réduite à des enjeux de procédures, de compétences, à des querelles institutionnelles.
Je le dis ici au sein d'une des institutions les plus politiques de l'Union, ici, où bat le coeur de la démocratie européenne, à Strasbourg dans cette ville si particulière, si significative de notre identité et de notre histoire.
La gravité du moment exige que tous ceux qui croient à l'Europe se mettent ensemble pour continuer à la bâtir. Il peut y avoir des désaccords. C'est normal. Mais gardons le même objectif commun. La méthode communautaire, c'est cela pour moi. Une méthode qui nous oblige à prendre nos responsabilités, à nous rassembler dans l'intérêt de tous les Européens, depuis la pointe du Portugal, jusqu'au Nord de la Finlande ; depuis la Pointe de l'Irlande, jusqu'au sud de Chypre.
A ceux qui disent que l'Europe est une vieille idée, je réponds qu'elle peut quand même avoir un grand avenir. Car l'Europe est encore une idée neuve en Europe. Travaillons ensemble à la réinstaller au coeur des peuples.
Je vous remercie.Source https://www.contexte.com, le 15 avril 2016