Texte intégral
P. Amar : Êtes-vous en mesure d'arrêter les envahisseurs ?
A. Carignon : Il faut bien rappeler les enjeux, l'audiovisuel, c'est un problème culturel mais c'est aussi un enjeu d'emplois considérable. Il y a 50 000 emplois dans l'audiovisuel en France et dans le cinéma. C'est probablement un des rares secteurs qui va avoir de l'ordre de 5 à 6 % de taux de croissance. C'est un secteur où la demande de programmes va être de plus en plus importante. Il y a un bras de fer qui se déroule dans les négociations du GATT. Les États-Unis voudraient accentuer leur pénétration dans le secteur audiovisuel. L'Europe a trouvé un équilibre. Il permet de faire que 80 % des recettes en salle de cinéma soient déjà des recettes américaines. Il y a une très forte pénétration. Mais elle a trouvé un équilibre grâce à ces règles. T. Turner veut passer à travers les mailles du filet.
P. Amar : N'est-il pas trop tard ?
A. Carignon : Il y a 25 000 paraboles qui peuvent capter Astra, c'est un public limité. Les chaînes privées et les chaînes publiques, je l'espère, seront présentes elles aussi sur les satellites. Et lorsqu'on évoque les 100 ou 200 chaînes de demain, on peut très bien sur les 200 chaînes, prendre 30 ou 40 chaînes de langue française. Il faut que le téléspectateur puisse avoir le choix. Il faut que l'Europe continue à avoir des productions qui soient à elles.
P. Amar : Est-ce qu'il n'y a pas une contradiction entre le libéralisme et ces règles protectionnistes que vous édictez ?
A. Carignon : Ce ne sont pas des règles protectionnistes. Le libéralisme, c'est le choix du consommateur. Il faut qu'il puisse choisir entre "Le château des Oliviers" et "Dallas". Quand il peut choisir, on sait ce qu'il choisit. Mais pour le faire, il faut qu'il y ait des programmes concurrents. Les dessins animés et les films ont déjà été fabriqués aux États-Unis, ils arrivent à coût nul sur le territoire alors que nous devons fabriquer des programmes. Il faut qu'il y ait une organisation des marchés européens. C'est ce que l'Europe veut défendre dans l'exception culturelle au sein du GATT.
P. Amar : Les Européens donnent le sentiment dans cette bataille de ne pas être sûr d'eux-mêmes ? Pourquoi ne pas jouer à fond les règles de la concurrence ?
A. Carignon : Il le faut vous avez raison, mais c'est très difficile parce que justement on a souvent confiné l'audiovisuel français-européen aux États-Unis à une partie seulement culturelle. Il y a seulement 200 salles aux États-Unis sur les 25 000 qui diffusent des films français et qui les diffusent seulement en version originale, c'est-à-dire sans doublage, c'est une manière de protectionnisme et d'organisation. Mais vous avez raison de dire que l'audiovisuel et l'Europe doivent être présentes sur les autres marchés. Mais elles doivent être aussi présentes sur le leur. C'est donc vraiment une affaire d'économie, de culture, d'emplois et dans la négociation GATT le gouvernement est totalement déterminé à défendre cette position. Et pour la partie précise que vous évoquez, la chaîne de Turner, à partir du 17 septembre cette chaîne va émettre. J'ai demandé au Conseil Supérieur de l'Audiovisuel de contrôler heure par heure si elle respecte la législation européenne. Si elle ne la respecte pas, je proposerai au gouvernement de porter plainte auprès de la communauté.
17 septembre 1993
Europe 1
S. Paoli : La chaine de T. Turner constitue-t-elle une menace pour l'audiovisuel ?
A. Carignon : À court terme, non. Mais c'est le principe et la perspective que cela trace qui posent problème. Si les chaînes peuvent arriver sans respecter les directives européennes, il est évident que la production audiovisuelle française et le cinéma sont menacés.
S. Paoli : Y a-t-il une part de provocation ?
A. Carignon : Oui. La commission concernée a bien réagi puisqu'elle a mis en garde la Grande-Bretagne sur le fait qu'on n'a pas le droit à partir, d'un territoire, d'un pays de la Communauté, de laisser passer ce type de chaîne qui ne respecte pas la réglementation européenne. La France et la commission sont mobilisées. Côté français, nous faisons contrôler par le CSA l'ensemble des programmes. Puis nous porterons plainte auprès de la Communauté pour ce non-respect. On s'engage donc dans une procédure.
S. Paoli : Il en va de l'identité de la culture française.
A. Carignon : Oui. C'est un problème culturel, économique, industriel et européen. Pour que l'Europe existe, encore faut-il qu'elle soit en mesure de faire respecter ses règles internes. Il faut aussi plus d'Europe et de solidarité à l'intérieur de l'Europe. On le voit sur le GATT : nous nous battons avec toutes les armes sur l'audiovisuel. On le voit aussi sur l'agriculture. On le verra aussi avec cette tentative.
S. Paoli : Paris semble seul sur ce combat.
A. Carignon : Il faut faire respecter par tous les États les règles que l'Europe s'est donnée, y compris par la Grande-Bretagne si ce n'est pas le cas. Le droit constitue d'abord à vérifier si ce n'est pas le cas. Une fois vérifié, il faut engager les procédures qui s'imposent.
S. Paoli : De quels moyens disposons-nous ?
A. Carignon : Dans les 100 000 paraboles, le tiers est tourné vers Astra. Il est évident que la chaîne touchera peu de monde et que la chaîne perdra beaucoup d'argent pendant de longues années.
S. Paoli : Leurs responsables ont affirmé qu'ils seraient encore là quand vous ne serez plus ministre.
A. Carignon : La polémique, je n'y participerai pas. Je suis là pour faire appliquer les règles, que notre pays défende ses intérêts de créateurs, de fabricants d'images, avec tout ce que cela véhicule du point de vue culturel, de la civilisation, de la vie. Il s'agit d'un combat culturel et industriel. Nous avons besoin des images américaines. Il ne faut pas mener un combat anti-américain. Les États-Unis existent. Ils ont besoin de confrontation. Pour qu'elle existe, il faut que l'audiovisuel et le cinéma de l'Europe continuent de créer. Les règles européennes nous permettent de créer avec une très forte présence américaine sur notre territoire. Il ne faut pas que cette présence s'accentue. Il faut que l'équilibre actuel soit préservé. C'est l'objectif de la directive Télévision Sans Frontières. Il faut que nous la fassions appliquer. Nous mettrons tout en œuvre pour le faire.
S. Paoli : L'expérience franco-allemande, en matière culturelle, n'est pas un succès ?
A. Carignon : C'est vrai que les cultures sont plutôt nationales. Il y a quand même un espace de vie, une civilisation, une manière de vivre portés en commun en Europe. Il est vrai que les productions audiovisuelles sont plutôt nationales. Mais entre une production audiovisuelle nationale et une production américaine, dans toutes les nations de l'Europe, on préfère la production nationale. On le marque par la fréquentation des films et on le marque quand on regarde la télévision. Quand on a le choix, on préfère "Le château des Oliviers" à "Dallas". Encore faut-il avoir le choix. Les dix premiers films à succès passés à la télévision sont français. Nous sommes à 80 % de recettes en salle en Europe, effectuées par des films américains, 57 % en France en salle. Les États-Unis ont des moyens formidables pour lancer un film. Quand le choix existe pour le téléspectateur, il préfère ce qui est créé chez nous. Mais pour créer sur notre territoire, il faut des règles qui nous permettent de financer la production. Si l'audiovisuel devient une marchandise comme les autres, les États-Unis les attaqueront pour distorsion de concurrence. On ne pourra plus les subventionner. La bataille du GATT et de T. Turner est la même. C'est une question d'existence et d'identité.
S. Paoli : Les pouvoirs politiques peuvent-ils faire quelque chose contre la télévision et ses modes de transmission ?
A. Carignon : Les États qui ont su développer le câble sont beaucoup mieux protégés que nous. Quand on a déjà plus d'une cinquantaine de chaînes sur le câble, on est plutôt captifs du câble. On n'a pas besoin d'une parabole. En France, le grand échec, c'est celui du câble. C'est pourquoi je me suis attelé à ce dossier. Nous avons une nouvelle législation que je présenterai au Parlement, qui aura pour objet d'essayer d'avoir plusieurs millions d'abonnés au câble pour mieux s'organiser et mieux se défendre.