Texte intégral
H. Marque : En quoi consistent les vacances pour un homme politique : le vide des soucis ou le plein des idées ?
J. Lang : Comme pour tout le monde, il est nécessaire de prendre une sorte de halte.
H. Marque : Que pensez-vous de l'affaire Virgin ?
J. Lang : L'affaire Virgin s'inscrit dans un combat que je mène depuis 20 ans, pour que sur tous les plans, législatif, financier, fiscal, réglementaire, les œuvres de l'esprit et les artistes bénéficient d'un traitement spécial en raison de leur caractère spécifique. Un livre ou un disque n'est pas assimilable à une savonnette ou à un tube de pâte dentifrice. D'où la loi sur le prix unique du livre ou le système des quotas en faveur des films français. C'est pourquoi je crois que l'on doit envisager, par la loi et par la négociation, une exception en faveur des biens culturels.
H. Marque : Et peut-être aussi dans le domaine des activités touristiques puisque dans votre quartier – le Marais – les commerçants sont menacés de fermer ?
J. Lang : Il faut trouver un équilibre entre les exigences touristiques, la protection des droits des salariés, et un régime spécial à accorder dans le cas de Virgin aux biens culturels.
H. Marque : M. Rocard reproche au gouvernement de n'avoir pas su éviter la crise monétaire. Vous aviez paru moins sévère dans vos jugements ?
J. Lang : Il n'est pas faux que des membres de l'actuelle majorité ont, par des propos imprudents, alimenté à une époque le feu de la spéculation. Je me souviens d'un des premiers jours du gouvernement Balladur lorsqu'il a décidé de baisser les taux d'intérêts, je me suis tourné vers P. Bérégovoy et je lui ai dit : "pourquoi, lorsque tu étais Premier ministre, tu n'as pas pu faire cette baisse des taux ?" Et il m'a répondu : "mais parce qu'en face de nous, il y avait une opposition déchirée entre ceux qui étaient partisans de la dévaluation et ceux qui étaient partisans du maintien du franc ; je redoutais qu'en baissant ces taux, ceux-ci provoquent une spéculation contre le franc". Notons simplement avec plaisir que le franc n'a pas trop mal résisté. Le gouvernement, en effet, a bien géré la crise malgré quelques erreurs antérieures. Président et Premier ministre ont fait cause commune. Le franc – Mitterrand et un franc solide, je dirais même l'un des plus solides du monde, et il a tenu le choc face au cyclone spéculatif.
H. Marque : L'UEM est en panne. Faut-il s'en réjouir, comme en Angleterre, ou le déplorer comme V. Giscard d'Estaing et H. Schmidt ?
J. Lang : La leçon de la crise, c'est que l'économie française - celle qui nous a été léguée par P. Bérégovoy – est l'une des plus saines d'Europe. Autrement, nous aurions chuté brutalement. L'autre leçon, c'est que là où les anti-maastrichtiens trouvent une raison supplémentaire de faire exploser l'Europe, je découvre, au contraire, un motif impérieux : de la souder plus fortement, et de consolider les fondations et l'architecture de notre maison commune. Nous avons besoin non pas de moins d'Europe, mais de plus d'Europe. Et je souhaite que nous puissions aller plus vite, plus loin et plus fort, notamment pour la monnaie. Ce qui a été imaginé entre les ministres des Finances comporte une corde de rappel. Que les constructeurs de l'Europe s'en emparent pour accélérer la marche vers la monnaie unique.
H. Marque : J. Toubon se promet de défendre le cinéma et l'audiovisuel européen aux États-Unis. Vous applaudissez ?
J. Lang : Je suis très heureux de constater que le gouvernement actuel suit la ligne que nous avions engagée : le combat qui est mené pour la sauvegarde des quotas audiovisuels et cinématographiques, et le combat qui est mené par beaucoup de gens contre la domination de l'industrie américaine du divertissement. Je m'en réjouis, et je suis heureux de constater que l'opposition d'hier devenue majorité a épousé nos thèses. Quand moi-même je menais ce combat, je me trouvais parfois bien seul. Aujourd'hui, je me sens moins seul. Je suis heureux d'avoir gagné à cette belle cause l'ensemble des partis politiques français. Avec F. Mitterrand, lorsque nous avons rencontré le président Clinton au mois de février dernier, nous lui avons dit à quel point nous considérions que cette question était vitale pour nous. J'ai été moi-même à New York et j'ai dit au grand patron des majors du cinéma : ne comptez pas diviser les Français. Sur ce sujet, il n'y a pas une France de gauche et une France de droite. Pour la sauvegarde de notre cinéma national, le mot d'ordre est peu celui des trois mousquetaires : un pour tous, tous pour un.
H. Marque : M. Rocard se reconnaît comme le patron du PS. Vous le pensez aussi ?
J. Lang : Il est le haut responsable du parti socialiste. Il l'a été par des procédés légaux reconnus comme tels. Il y aura un congrès qui sera appelé à se prononcer selon nos statuts.
H. Marque : Redevient-il le "candidat naturel" de la gauche ?
J. Lang : Lui-même considère que le moment n'est pas venu de se prononcer sur ce sujet, et je crois que c'est raisonnable. Dans les prochaines semaines, il y aura à réfléchir aux élections européennes, puis à d'autres échéances. Et viendra le jour où l'élection présidentielle sera d'actualité.
H. Marque : Quand le PS inscrit dans son programme la contestation active du capitalisme, n'est-ce pas contradictoire avec l'union européenne ?
J. Lang : Je suis de ceux qui pensent qu'en politique il faut préserver deux principes : la rigueur intellectuelle et l'esprit de tolérance. La rigueur intellectuelle, cela consiste à ne pas changer d'avis selon que l'on est au gouvernement ou dans l'opposition. Je crois qu'il est très important que les gens de gauche, socialistes ou non, ne prennent pas exemple sur ce que fut le comportement de l'opposition d'hier devenue majorité aujourd'hui. L'opposition d'hier a raconté beaucoup de salades, a fait beaucoup de fausses promesses pour gagner des élections et de graves désillusions se préparent. Je suis dans le Vaucluse : les paysans sont au bord de la révolte parce qu'ils se rendent compte qu'on leur a raconté beaucoup d'histoire. Dans le Val de Loire dont je suis l'élu, les vignerons de Touraine crient "au secours !". L'autre règle morale qui me paraît importante, c'est la règle de tolérance. Personnellement, je regrette que depuis quelques mois, on ait révoqué ou évincé de hauts responsables de l'État, des recteurs, des personnalités culturelles qui avaient accompli un immense travail et qui ont beaucoup de talent. Pour des raisons purement politiques, ces personnes ont été renvoyées, sans même d'ailleurs qu'on leur propose de mettre leur expérience et leur imagination au service du pays.
H. Marque : On vous répond qu'ils avaient remplacé d'autres personnes désignées par une autre majorité ?
J. Lang : Oui, mais il s'agissait de personnalités qui n'appartenaient absolument pas à un parti ou à un autre, c'était de grands et bons serviteurs de l'État. Et lorsque M. Balladur avait annoncé, il y a quatre mois, que les hauts responsables ne seraient remplacés que pour des motifs professionnels, je constate avec tristesse qu'il y a un hiatus entre la parole et les actes. J'aimerais que dans ce pays, on respecte un peu mieux les opinions des uns et des autres.