Conférence de presse de M. Alain Juppé, ministre des affaires étrangères, et interview à Europe 1, RTL et France-Inter le 4 octobre 1993, sur la situation dans l'ex-Yougoslavie, l'échec de l'insurrection en Russie et le soutien à Boris Eltsine, l'état des négociations du GATT et la préparation de la Conférence de la stabilité en Europe.

Prononcé le

Intervenant(s) : 

Circonstance : Conseil affaires générales à Luxembourg le 4 octobre 1993

Média : Europe 1 - France Inter - RTL

Texte intégral

4 octobre 1993
Point de presse

Je voudrais évoquer quatre grands sujets avant de répondre à vos questions :

D'abord la situation dans l'ex-Yougoslavie, nous y avons consacré une bonne partie de notre déjeuner en présence de Lord Owen et de M. Stoltenberg. Nous sommes tombés d'accord pour réaffirmer qu'en dehors de la recherche d'une solution politique négociée, il n'y avait aucune issue ; pour lancer également un appel aux trois parties afin qu'elles reprennent le plus rapidement possible les discussions à Genève en troisième lieu, pour soutenir l'action de Lord Owen et de M. Stoltenberg.

Nous avons également réaffirmé l'engagement de la Communauté à participer à la mise en œuvre de l'accord, s'il est signé un jour prochain, cette mise en œuvre devant naturellement se situer sous la responsabilité des Nations Unies, avec la participation de toutes les organisations régionales ou étatiques qui pourront aider – je pense à l'Union de l'Europe occidentale, ou naturellement à l'OTAN. Je signale d'ailleurs au passage que si cet accord était signé, tel qu'on le connait aujourd'hui ou même modifié, sa mise en œuvre comporterait énormément d'aspects militaires pour les uns, civils pour les autres, ne serait-ce que l'administration de Mostar ou celle de Sarajevo.

Nous avons également examiné les conditions dans lesquelles l'action humanitaire est aujourd'hui acheminée. Des crédits complémentaires ont été dégagés pour permettre à la Communauté de faire face à ses obligations. Il est important de vérifier que cette aide humanitaire n'est pas détournée. Nous savons en effet que c'est le cas aujourd'hui par les militaires au détriment des populations civiles, et nous avons enfin lancé un appel à tous les autres contributeurs potentiels, en particulier aux pays islamiques qui s'intéressent, comme c'est normal, à la situation des Musulmans. Voilà pour la Yougoslavie.

Nous avons ensuite parlé, bien sûr, de la Russie et nous avons adopté une déclaration que vous connaissez qui correspond à peu près littéralement à celle que le gouvernement français avait rendue publique hier soir.

Nous déplorons bien entendu les pertes en vies humaines. Nous soutenons le processus de libéralisation et de réformes qui est incarné par le Président Eltsine et son équipe. Nous constatons que la responsabilité des troubles incombe à certains éléments du Parlement russe et nous insistons pour que l'évolution vers la démocratie se poursuive après cette pénible période, que j'espère la plus brève possible, de rétablissement de l'ordre.

Nous avons évoqué ensuite les sujets moins sensibles, moins dramatiques. Nous avons bien sur évoqué le cycle de l'Uruguay round. La Commission a informé le Conseil de la teneur des discussions qu'elle a eues aux États-Unis et nous avons fait ensuite le point des dossiers non agricoles, puisqu'il était convenu que l'agriculture ayant été traitée le 20 septembre et ayant donné lieu à un mandat de négociation ou à des orientations générales données à la Commission, nous nous consacrerions aujourd'hui aux sujets non agricoles.

Je voudrais insister sur ce point, car il y a quelque chose qui m'a frappé autour de la table, c'est la prise de conscience de la multitude des difficultés qui subsistent sur notre route. Nous sommes tous d'accord pour dire qu'il faut conclure avant le 15 décembre, même si je trouve qu'on a un peu tendance à mythifier cette date : essayons de ne pas faire rêver de manière illusoire en transformant cette date en celle du rendez-vous du monde avec la croissance. C'est une réflexion personnelle. Je pense qu'il serait fort dommageable de ne pas conclure, mais ce n'est pas parce qu'on conclura que tout se transformera du jour au lendemain.

Quoi qu'il en soit, les difficultés sont multiples et la Présidence, lorsqu'elle vous présentera ses conclusions, énumérera les sujets sur lesquels plusieurs délégations se sont exprimées, notamment la délégation française : d'abord le textile, qui est un secteur fondamental pour l'économie de plusieurs États membres, et nous avons souhaité dans ce domaine que l'intégration du commerce des textiles dans le GATT se fasse sur la base de règles et discipline renforcées. Nous avons souhaité également que les États Unis et les autres partenaires, y compris les pays exportateurs, fassent des offres qui correspondent à l'objectif communautaire d'harmonisation tarifaire.

Nous avons également rappelé notre souci concernant les subventions : le code des subventions ne doit pas porter atteinte à un certain nombre de politiques communautaires auxquelles nous tenons la politique agricole commune, bien entendu, mais aussi la politique régionale ou la politique de recherche et de développement.

L'acier figure dans ce relevé des conclusions ou en tout cas dans cette déclaration : nous souhaitons un accord multilatéral. L'aéronautique : nous demandons la multilatéralisation de l'accord qui a été conclu entre les États Unis et la Communauté. Les services, où nous constatons que les offres faites à la suite de Tokyo ne sont pas à la mesure des ambitions de la Communauté ni de ses propres offres. Nous avons été beaucoup plus loin que d'autres, il faut donc que nous incitions les autres à faire une partie du chemin supplémentaire, notamment pour ce qui concerne les transports maritimes et les services financiers.

Sur l'audiovisuel, la Commission nous a confirmé qu'elle ferait tout pour assurer la compatibilité de la partie du projet d'acte final du GATT qui traitera de ce sujet, avec la directive communautaire du 3 octobre 1989 sur la télévision sans frontières. La Commission considère qu'elle doit y arriver par le biais de la spécificité culturelle. J'ai rappelé, et j'ai été soutenu sur ce point par d'autres délégations, que, de notre point de vue, la seule manière d'y parvenir était une exception culturelle inscrite à l'article 14 du GATT.

Enfin, l'accord s'est fait très facilement autour de la table pour rappeler l'objectif de la Communauté en matière d'organisation multilatérale du commerce, de façon à renforcer le système multilatéral et à exclure le recours à l'unilatéralisme.

Nous avons également pris note de la déclaration de la Commission sur le report provisoire du régime actuel d'importation du Corn Gluten Feed jusqu'à fin juin 1994.

Donc, on trouve dans ces conclusions tout ce que nous attendions, c'est-à-dire la liste très précise des sujets sensibles sur lesquels maintenant il faut travailler et avancer, car on est loin des éléments d'un accord je le répète : textiles, subventions, acier, aéronautique, services, audiovisuel, organisation mondiale du commerce.

Enfin, un mot sur le dernier sujet que nous venons de traiter la Conférence sur la stabilité en Europe. Vous savez que la France y attache une grande importance. La Présidence et le groupe de travail qui a été constitué à cette fin ont bien travaillé, puisque maintenant on a progressé et le Conseil vient d'approuver à l'unanimité ce travail ; le calendrier est maintenant fixé et les contacts qui vont être pris avec les partenaires potentiels de cette initiative. Je vous rappelle qu'il s'agit de lancer une opération de diplomatie préventive, ce qui veut dire qu'on ne s'adressera pas aux pays qui, hélas, ont dépassé le stade de la prévention ceux de l'ex-Yougoslavie ou du Caucase donc les partenaires principalement intéressés seront les pays du groupe de Visegrad, plus Roumanie et Bulgarie, plus les trois pays baltes, plus la Slovénie. Deuxièmement, il s'agit de régler les problèmes de minorités en consolidant les frontières. Troisièmement, les États-Unis, le Canada et la Russie ont un rôle évidemment tout à fait important dans le déroulement de cette conférence.

Quatrièmement, il ne s'agit pas de créer une institution nouvelle. La CSCE sera, lorsque l'exercice sera terminé, la dépositaire ou la gardienne du pacte sur la stabilité en Europe.

En terme de calendrier, je vous disais que des consultations vont être entreprises par la Présidence avec les pays principalement concernés : une information du Conseil de l'Europe sera assurée à la fin de cette semaine, ainsi que de la CSCE lors de sa session ministérielle.

Le point des travaux sera fait au Conseil européen extraordinaire de la fin du mois d'octobre et c'est le Conseil européen de décembre qui approuvera je pense le document définitivement mis au point, l'objectif étant une ouverture de la conférence sur la stabilité au printemps 1994. Voilà un sujet sur lequel en six mois on a bien travaillé et beaucoup avancé.

Question : (GATT Audio-visuel)

Le ministre : Je vous ai indiqué qu'il y a une déclaration des délégations indiquant que pour la délégation française et pour d'autres délégations, le seul moyen de parvenir à l'objectif qui est fixé dans la déclaration du Conseil, c'est l'exception culturelle. Le texte ne parle pas non plus de la spécificité culturelle. Il dit qu'il y aura compatibilité entre le GATT et la directive de 1989. Nous continuons à considérer que la seule manière d'assurer cette compatibilité, c'est l'exception culturelle.

Question : (GATT entretien avec Warren Christopher)

Le ministre : Je vous rappelle que j'ai longuement évoqué ces sujets avec mon homologue américain, Warren Christopher, mercredi dernier. Je lui ai rappelé ce qu'était la position française, je n'ai pas ici à trahir des entretiens qui sont restés discrets. Je dirai qu'aux États-Unis le mot d'ordre est à la réflexion et la compréhension. Voilà, on verra ce qu'il en sort. Je ne veux être ni optimiste, ni pessimiste je continue à discuter. Je n'ai pas rencontré Mickey Kantor pour la bonne raison que la conférence des donateurs de Washington se déroulait dans de telles conditions que nous avions décidé les uns et les autres de ne pas y aller, et le compte rendu que nous a fait Sir Leon Brittan nous a éclairés sur ce point. Rien n'est réglé naturellement mais le dialogue est ouvert.

Question : Pensez-vous qu'il faudrait savoir à quoi s'en tenir, en tous les cas en ce qui concerne le chapitre agricole, relativement rapidement ?

Le ministre : Sur les autres chapitres et sur le chapitre agricole aussi. C'est un peu le sens de mon intervention autour de la table. Tout le monde nous dit : "il faut conclure le 15 décembre", et puis quand on écoute la Commission, quand on écoute les États membres, quand on lit les conclusions que vous avez sous les yeux, on se rend compte qu'il y a une masse de difficultés considérables devant nous. Le 15 décembre, c'est dans deux mois. Alors, il faut vraiment aller vite et c'est la raison pour laquelle nous avons demandé qu'un nouveau rapport de la Commission soit fait dès la prochaine séance du Conseil Affaires générales, celle qui est prévue les 4 et 5 novembre, soit éventuellement avant, s'il y en avait une avant, notamment lors du Conseil européen exceptionnel.

Question : (Sur les négociations à Genève ?)

Le ministre : Vous avez tout à fait raison, il y a maintenant vraiment urgence et on me dit qu'à Genève l'atmosphère n'est pas studieuse, on perd du temps en ce moment.

La Commission nous dit qu'on continue à travailler, qu'on avance. En fait, j'ai observé autour de la table, mais chaque délégation s'exprimera, qu'au-delà même des préoccupations françaises, qui ne sont plus simplement des préoccupations française sur le volet agricole, beaucoup de délégations ont indiqué que si elles n'avaient pas satisfaction sur un certain nombre de sujets qui sont dans ce texte, elles ne pourraient pas approuver.

Question : (Inaudible)

Le ministre : Je crois que c'est un peu normal, parce que c'est toujours dans la dernière ligne, dans une négociation de cette nature, que les choses se précipitent, mais je crois qu'il faut dissiper l'idée selon laquelle cela va être facile et rapide. Il y a encore beaucoup de problèmes à régler.

Question : (Sur la Russie, êtes-vous favorable à ce qu'il ce qu'il y ait une accélération du processus d'aide économique ?)

Le ministre : Certes, nous avons d'ailleurs décidé d'accélérer et de préciser la négociation de l'accord de partenariat avec la Russie. Il y a l'aide à proprement parler, il y a aussi la négociation de cet accord qui s'était un peu enlisée. Donc nous avons donné pour mission à la Commission, là-aussi, de nous faire des propositions de relance.

Vous savez, pour réussir une opération de ce type, il faut être deux. Quand j'entends dire "on ne fait pas assez, il faut faire plus, il faut faire plus vite" je crois qu'il ne faut pas non plus éluder la responsabilité de la partie qui reçoit : faut qu'elle soit capable de s'organiser, d'engager des réformes suffisamment rapides et efficaces pour que l'aide serve à quelque chose. C'est dans cet esprit d'ailleurs que, nous avions décidé de mettre en place une coordination à Moscou, en confiant un peu la responsabilité aux Russes eux-mêmes.

Alors, vous allez me dire, que ce n'est peut-être pas la principale de leurs préoccupations aujourd'hui ! Les deux mois qui viennent, avant les élections, ne seront peut-être pas propices à l'organisation de la réception de l'aide. Il ne faut pas se faire d'illusion : s'il n'y a pas en face quelque chose de structuré et d'organisé, l'aide sera inutile. C'est exactement la même préoccupation que nous avons au Moyen-Orient. Il faut aussi que les Palestiniens s'organisent, pour s'aider eux-mêmes d'une certaine manière.

Question : (Concernant l'accord entre Israël et la Communauté européenne)

Le ministre : Nous avons décidé là aussi de demander à la Commission d'accélérer la négociation de cet accord. Je pensais que les choses étaient en cours et je viens de me rendre compte ce soir qu'en réalité cela n'avait pas commencé. Donc, la Commission a fait son rapport ou va le déposer dans les tous prochains jours et sur cette base là les négociations vont pouvoir commencer assez vite comme nous l'avons demandé.

Question : Vous avez un commentaire sur les résultats des discussions à Washington, sur la manière de coordonner l'aide internationale aux Palestiniens ?

Le ministre : Je trouve que la Présidence belge s'en est tirée du mieux possible. Nous lui avions demandé de veiller à ce que l'autonomie de la Communauté en tant que telle soit bien préservée de façon que notre aide ne se dissolve pas dans un grand fonds, sans fond peut être d'ailleurs. Je crois que ce résultat a été atteint.

Ce qui me frappe toujours, c'est l'extraordinaire discrétion de la Communauté européenne. Vis à vis de la Russie, la Communauté et ses États membres donnent 80 % – l'Allemagne y jouant un rôle essentiel – nous donnons 80 % de l'aide totale, qui le sait ?

Je ne fais reproche à personne, sinon à nous-mêmes, naturellement. Là, c'est pareil : nous serons le premier donateur vis-à-vis du Moyen-Orient, alors, je souhaite qu'il y ait une visibilité de l'aide communautaire, et en même temps un souci d'efficacité parce qu'il n'y a pas que le moyen terme. Il est très important de concevoir des projets bien étudiés – pour cela la Banque mondiale, la Banque européenne d'investissements etc., d'autres instruments encore sont peut-être désignés en matière d'infrastructure – mais ce qu'il ne faut pas perdre de vue c'est la nécessité d'une aide rapide au fonctionnement des institutions palestiniennes dans les territoires, si on ne veut pas qu'une immense déception vienne diminuer les chances de réussite de la paix.

Enfin, je crois que ce qui a été fait préserve à la fois la nécessité de la coordination des aides et en même temps l'autonomie et la flexibilité de l'aide européenne.

Question : (Montant de la contribution française)

Le ministre : Elle sera déjà de l'ordre de 20 à 22 % des 500 millions d'écus que la Communauté va mettre sur la table. On oublie toujours que c'est aussi de l'argent français et que pour ce qui nous concerne, nous avons déjà une coopération avec les territoires occupés, nous avons dégagé un crédit d'urgence de 20 millions de francs pour accélérer cette aide au fonctionnement des institutions palestiniennes dans les territoires occupés et nous sommes en train de réfléchir à une aide bilatérale complémentaire.

 

4 octobre 1993
Europe 1 et RTL

Question : Le communiqué vient de sortir. Cela a été un communiqué facile à rédiger et à accepter par les ministres ?

Le ministre : Oui, les Douze ont depuis le début une position tout à fait commune sur les événements de Russie.

Nous avons choisi de soutenir le processus de démocratisation et le processus de réforme que nous aidons d'ailleurs par la coopération qu'apporte la Communauté.

Nous avons constaté que l'initiative du conflit a été prise par un Parlement dont la légitimité démocratique est pour le moins contestable. Nous avons donc immédiatement apporté notre soutien au Président Eltsine en rappelant que l'objectif c'est l'organisation d'élections législatives et présidentielles dans les plus brefs délais.

Nous avons également souligné l'importance du rétablissement le plus rapide possible de l'ordre public et des libertés civiles, en espérant que la réconciliation pourra suivre, bien sûr.

Question : Parmi les Douze, aucune voix discordante, aucune nuance apportée.

Le ministre : Cela a l'air de surprendre et pourtant la réponse est tout à fait affirmative. Très spontanément nous nous sommes retrouvés sur un texte. Nous avons également envisagé au cours de ce Conseil d'accélérer la procédure de négociation d'un accord de partenariat qui doit nous lier avec la Russie. Ces discussions sont en cours depuis plusieurs semaines, nous allons leur donner un nouvel élan. Je voudrais enfin ajouter, sur l'ensemble de l'aide occidentale à la Russie, la Communauté et ses États membres font 80 % du total. Nous avons donc déjà pris nos responsabilités. Nous attendons maintenant de faire en sorte que cette aide soit aussi efficace que possible.

 

4 octobre 1993
Interview aux radios françaises

Question : Sur l'ex-Yougoslavie ?

Le ministre : Il faut être tout à fait clair. L'aide humanitaire aujourd'hui n'est pas suffisante, les besoins sont considérables. Mme Ogata qui s'occupe du Haut comité des Nations unies pour les réfugiés tire la sonnette d'alarme. La Communauté a décidé de rallonger les crédits qu'elle avait prévus. Il semble normal que d'autres pays contribuent et en particulier les pays musulmans.

Question : Sur la demande d'adhésion de Chypre ?

Le ministre : C'est une question qui a été mise à l'étude : nous en reparlerons au mois de novembre lorsque le calendrier électoral ici et là, et notamment en Grèce se sera un peu éclairci. Enfin, c'est une position de principe qui n'est pas négative, mais nous demandons à y réfléchir encore quelques semaines.

Question : Avez-vous pris en compte aussi les élections dans le nord de Chypre ?

Le ministre : Oui bien sûr, j'ai parlé des élections en Grèce, mais il faut parler de l'ensemble des processus électoraux.

Question : Êtes-vous satisfait des explications de Sir Leon Brittan à son retour de Washington ?

Le ministre : Oui et non. Oui, dans la mesure où la liste des questions que nous avions à poser à nos partenaires américains a été pour la première fois posée. Sir Leon Brittan a dit à M. Kantor ce que, le 20 septembre dernier, la Communauté lui avait demandé de dire, c'est-à-dire, l'énumération des difficultés que nous poserait l'application du pré-accord de Blair House.

Mais ma satisfaction n'est naturellement ni totale, ni définitive, pour la bonne raison que nous n'avons pas de réponse à l'heure actuelle. Nos partenaires américains sont dans une phase de réflexion, selon ce qui nous a été indiqué. Je voudrais insister sur le fait que le temps presse maintenant. Le 15 décembre, c'est à peu près dans deux mois, beaucoup de difficultés restent à régler, pas exclusivement agricoles d'ailleurs : il y en a dans le domaine textile, aéronautique, pour ce qui concerne l'acier, pour ce qui est de l'organisation mondiale du commerce et pour l'agriculture ; nous souhaitons donc que maintenant les choses aillent plus vite.

Question : Sommes-nous loin d'une position communautaire sur l'exception culturelle ?

Le ministre : Là aussi, il y a des points positifs et des points qui le sont moins. Ce qui est positif, c'est la prise de conscience que les biens culturels ne sont pas des biens comme les autres et qu'on ne peut pas en parler comme de simples échanges commerciaux. Il y a là une spécificité et quelque chose qui touche à l'identité même de chaque peuple.

Il faut donc se donner les moyens d'assurer la compatibilité de ce qui sera décidé au GATT avec des règles communautaires ; en particulier la directive "télévision sans frontière".

Nous considérons que la seule manière de parvenir à cela, c'est une "exception culturelle", tel que cela est prévu dans les documents du GATT, qui nous permette de garantir cette identité qui est la nôtre. Apparemment, la Commission ne semble pas évoluer sur ce point, ce qui m'inquiète. C'est la raison pour laquelle nous avons réaffirmé notre position et demandé qu'un rapport très précis soit fait devant un groupe à haut niveau pour tirer au clair cette question.

Quelle est la meilleure manière de garantir le respect de notre identité culturelle ? Nous pensons, je le répète, que c'est "l'exception" au titre de l'article 14 des documents du GATT.

Question : Sur la Russie, quels conseils donneriez-vous aux chefs d'entreprise français ou européens ? Est-ce qu'il faut observer une période de prudence maintenant, ou est-ce que l'on peut investir en Russie malgré les événements ?

Le ministre : Je ne suis pas sûr que les conseils des hommes politiques dans ce domaine soient déterminants pour les investisseurs et les chefs d'entreprise. Il est bien évident que la Russie vit aujourd'hui une période politique dramatique, j'espère qu'elle en sortira le plus vite possible. Nous avons immédiatement réagi non seulement en France mais également chez les Douze, aux États-Unis et ailleurs, pour soutenir ceux qui incarnent aujourd'hui la démocratie et la réforme. Il semble qu'aujourd'hui qu'ils aient la situation en main. Il faut très rapidement sortir de cette période de crise, revenir à un dialogue national, organiser les élections, redonner au Parlement, qui sortira de ces élections, une légitimité démocratique et populaire, et à ce moment-là je pense que le climat général se modifiera et que les investisseurs et les commerçants pourront reprendre le chemin de la Russie.


4 octobre 1993
France Inter

Question : Alain Juppé, bonjour. Je vous livre la dernière nouvelle qui nous est parvenue. Selon l'agence Interfax, le général Rousski a accepté la proposition du gouvernement russe de sortir du Parlement avec un drapeau blanc. Alors, on n'est pas loin de l'épilogue. Je dirais peut-être un épilogue seulement. Pour vous, était-ce joué d'avance ou est-ce qu'il y avait un risque que les insurgés l'emportent ? Est-ce que vous avez eu des craintes à un moment ou à un autre ?

Le ministre : Bien sûr, et je crois qu'il faut rester très prudent, même si je ne partage pas le grand pessimisme de M. Guetta. Je crois que rien n'est joué. Cette nouvelle est encourageante, elle montre qu'on peut éviter l'affrontement plus grave que celui qui s'est déclenché hier, mais la situation est d'une extraordinaire instabilité. Il faut la suivre heure par heure. La diplomatie française a fait le choix que vous savez. Nous soutenons ceux qui incarnent, et continuent à incarner à nos yeux, le processus de réforme et de démocratisation, quelles qu'en soient les difficultés et même les drames.

Question : Vous n'avez pas été troublé par la facilité avec laquelle les troupes théoriquement fidèles à Eltsine ont été enfoncées hier après-midi ? Est-ce qu'il n'y avait pas quelque chose à la fois de tactique ou un message que le Président russe voulait faire passer aux Occidentaux ?

Le ministre : Vous savez, la situation est tellement complexe que toutes les interprétations sont possibles mais on ne peut pas demander au Président Eltsine tout et son contraire. Quel a été le premier message que lui ont envoyées les capitales occidentales ? C'est que nous le soutenions à condition qu'il fasse tout pour éviter la violence et qu'il n'entrave pas le processus de démocratisation. Comment aujourd'hui lui reprocher de ne pas avoir, d'emblée, utilisé la manière forte ? Il faut quand même bien désigner les responsables. Qui s'est organisé méthodiquement, peut-être en profitant d'un certain attentisme du président Eltsine ? Ce sont bien les durs, les conservateurs, les "crypto-communistes" du Parlement qui se sont retranchés et qui apparemment se sont organisés pour prendre l'offensive.

Question : Vous pensez qu'on a pris des risques en lui disant : doucement, doucement ?

Le ministre : C'était notre rôle, mais ne lui reprochons pas maintenant de l'avoir fait et d'avoir attendu l'ultime moment pour recourir à la force, comme il a été obligé de le faire devant l'agression à laquelle se sont livrés les conservateurs. Cet affrontement est inscrit d'une certaine manière dans la dramatique histoire de la Russie depuis des mois et des mois. On a oublié que ce Parlement tout fait depuis des mois et des mois pour entraver l'action réformatrice du président Eltsine, en contrecarrant tous ses projets, en prenant des décisions qui mettaient à bas sa politique de réformes économiques. Les responsabilités sont d'abord de ce côté-là, me semble-t-il.

Question : Est-ce que, quoi qu'il arrive, Eltsine ne sortira pas affaibli de l'épreuve ?

Le ministre : Il est trop tôt pour le dire. Tout évolue si vite. Si les choses se passent comme les dernières nouvelles semblent le dire, si effectivement les insurgés, parce que c'est bien de cela qu'il s'agit, qui sont retranchés dans le Parlement hissent le drapeau blanc, peut-être peut-il provoquer au sein de la population russe, le sursaut qui n'a pas eu lieu aujourd'hui ? Il a des soutiens. Il a des soutiens internes : le Premier ministre, le chef de l'Armée. La situation dans les régions est contrastée, beaucoup le soutiennent et même si c'est un appui qui est un peu ambivalent, la quasi-totalité, je crois même pouvoir dire la totalité des pays extérieurs, des différentes chancelleries, soutiennent également.

Question : Alors vous venez d'employer le terme appui ambivalent, j'allais dire soutien critique. On a été frappé hier soir par la déclaration du porte-parole du gouvernement français qui a dit finalement, il n'y a pas d'autre solution que de soutenir Eltsine. Cela ne s'appelle pas un soutien franc et massif.

Le ministre : Non, je ne crois pas qu'on puisse l'interpréter comme cela. J'ai été le premier à réagir la semaine dernière lorsque les événements se sont déclenchés. Le soutien de la France a été sans ambiguïté. Cela dit, il faut bien voir qui nous soutenons. Nous ne soutenons pas M. Eltsine pour le plaisir de soutenir M. Eltsine. Nous le soutenons parce qu'à nos yeux, il incarne un processus de démocratisation et de réforme. Et il faut donc que ce processus se poursuive. C'est quand même étrange de voir ce Parlement, qui parfois a les faiblesses de tel ou tel commentateur, refuser les élections.

Que propose M. Eltsine ? De laisser le peuple russe trancher en organisant des élections législatives et des élections présidentielles. Eh bien, nous soutenons sans réticences ce processus parce que nous croyons que la démocratie est la seule façon pour la Russie de s'en sortir, quelle que soit la spécificité de son histoire et la complexité de la situation actuelle.

Question : Alors si on remonte un peu plus en arrière, les Américains ont fait deux commentaires. Commentaire officiel, celui du Président Clinton qui se demande si Eltsine ne regrette pas d'avoir fait preuve de trop de mesure avant ces événements. Et à l'opposé, Bob Dolls, son challenger en quelque sorte, qui dit qu'il y a une responsabilité des Occidentaux qui ont poussé la Russie à aller trop vite.

Le ministre : Nous avons une tendance générale en occident à l'autoflagellation. Ce qui se passe en Russie, c'est d'abord la responsabilité des Russes. Et c'est à eux de s'en sortir, quoi que nous fassions et quoi que nous disions. S'ils ne trouvent pas en eux-mêmes le sursaut nécessaire à la fois pour asseoir la démocratie et ensuite pour pousser le processus de réformes, ce n'est pas nous qui réglerons les problèmes. J'entends dire ici ou là qu'on n'aide pas assez la Russie. On a annoncé – c'est vrai – peut-être beaucoup plus que l'on n'a fait. Mais pourquoi n'a-t-on pas fait davantage ? Parce que le processus de réforme n'a pas été assez vite. Et c'est ce qui a incité un certain nombre d'organisations internationales à suspendre leur aide. Donc il faut d'abord que la Russie s'aide elle-même.

Question : De ce côté-là, côté matériel, financier, "gros sous" : On continue, on accentue, on freine ?

Le ministre : Ni l'un, ni l'autre. On conditionne, si je puis dire. L'aide n'est efficace que si elle est accompagnée par des réformes en profondeur. À l'heure actuelle la politique monétaire, pour ne prendre que cet exemple, est folle et pourquoi ? Parce qu'elle était menée sous la responsabilité de ce Parlement qui a pris des décisions démagogiques mois après mois. Et ce n'est pas un hasard si la Russie a aujourd'hui 2 500 % d'inflation. C'est donc d'abord une réforme interne qui doit donner ensuite le maximum d'efficacité à l'aide occidentale qu'il faut continuer à apporter. Et je voudrais rappeler d'ailleurs à ce sujet que c'est l'Europe et ses États membres qui apportent 80 % de toute l'aide qui a été annoncée à Tokyo, récemment, en faveur de la Russie.

Question : Vous m'apportez précisément la transition avec la suite. Vous rentrez des États-Unis où vous avez passé près d'une semaine pour assister à l'Assemblée générale des Nations unies. Il y avait, à côté de cette Assemblée générale, un autre sujet de préoccupation qui reste les accords du GATT. A ce sujet vous avez manqué, ou plus exactement vous avez failli avoir, un rendez-vous avec M. Kantor. Cela ne s'est pas passé : est-ce que vous avez reçu cela comme un camouflet pour la France ?

Le ministre : Non, ça, c'est vu d'ici, excusez-moi de le dire. Vu de New York où j'étais, j'ai souhaité rencontrer mon homologue, ce qui est dans la nature des choses, c'est-à-dire le ministre des Affaires étrangères américain, M. Christopher, que j'ai vu très longuement à New York. Et je lui ai fait passer le message. Je lui ai dit que si l'accord de Blair House n'était pas changé d'une virgule, comme on continue à nous l'affirmer, eh bien la France ne l'accepterait pas et que par conséquent les Douze ne l'accepteraient pas.

Je ne suis pas allé à Washington, à la conférence des donateurs pour le Moyen-Orient. Il a été en effet royalement accordé à chaque ministre européen 3 minutes. Nous avons préféré laisser ce temps de parole à la présidence belge. C'est la raison pour laquelle, n'allant pas à Washington, je n'ai pas vu M. Kantor.

Question : Donc, de votre côté, vous avez un petit peu boudé ?

Le ministre : N'exagérons rien.

Question : Enfin, c'est votre façon de taper aussi du poing sur la table. On a quand même l'impression que les motifs, je ne dirais pas de conflits, mais de heurts avec les États-Unis se multiplient. Est-ce qu'on est retourné à la belle époque gaulliste ?

Le ministre : Il ne faut pas que l'arbre cache la forêt. Nous sommes d'accord sur bien des choses. Je dirais même sur l'essentiel. Nous soutenons tout à fait le même point de vue que les États-Unis en ce qui concerne la Russie. Sur le Proche-Orient, quelles que soient les modalités d'organisation de la conférence des donateurs, nous sommes également en phase. Et je pourrais allonger la liste des grands problèmes internationaux sur lesquels notre analyse est la même que celle des États-Unis, ou l'inverse.

Il y a une difficulté, il ne faut pas se le cacher, qui est celle du GATT. C'est un message que nous ne cessons de faire passer. J'ai l'impression que la prise de conscience aux États-Unis est relativement récente. Jusqu'à il y a peu de temps on n'a pas pris au sérieux la position de la France.

Depuis le 20 septembre, depuis que les Douze ont dit : eh bien voilà, nous avons des problèmes, il faut changer cet accord, j'ai l'impression qu'on est entré dans une phase de réflexion. Simplement, il n'y a plus beaucoup de temps…

Question : Vous croyez que les Douze ont vraiment dit cela parce que cet après-midi, vous allez justement à Luxembourg, où M. Brittan doit rendre compte de ses entretiens. Vous êtes sûr de lui ?

Le ministre : Je ne le crois pas, j'en suis sûr. Nous l'avons écrit dans un communiqué qui était largement diffusé. Nous avons chargé M. Brittan de dire à M. Kantor : voilà la liste des demandes que présente la Communauté. Et il l'a fait. Pour l'instant, il est vrai que sa demande n'a pas été entendue. Mais nous allons continuer. Il va nous rendre compte d'une manière tout à fait précise aujourd'hui et les conversations vont se poursuivre. Je le répète, il y a urgence, nous nous sommes fixé comme objectif, le 15 décembre pour qu'un accord général soit conclu. Mais il faut aller vite maintenant.