Texte intégral
Question : Le ministre des Affaires étrangères libyen vient de déclarer à CNN qu'il était favorable à un accord afin que deux des personnes impliquées dans l'attentat contre l'avion d'UTA soient traduites devant la justice française. Est-il trop tôt pour avoir une déclaration ?
Le ministre : Ce n'est pas une information vraiment nouvelle puisque nous savions déjà depuis plusieurs jours que telle est l'intention du gouvernement libyen. Je ferai simplement deux remarques. La première pour dire qu'il n'est pas question de dissocier les deux affaires qui ont fait l'objet d'une résolution du Conseil de Sécurité. Il y a d'un côté l'avion de la PAN-AM et l'attentat de Lockerbie qui fait l'objet de cette déclaration, si j'ai bien compris, la justice écossaise étant chargée sur le plan judiciaire de cette affaire et puis il y a aussi l'attentat contre le DC 10 d'UTA qui concerne la France cette fois-ci. Le juge d'instruction qui est chargé chez nous de cette affaire, M. Bruguière, fait connaitre depuis bien longtemps aux autorités libyennes ses demandes. Il faut donc qu'elles soient satisfaites, donc pas dissocier les deux affaires, première remarque. Deuxième remarque les intentions, c'est bien. Ce que nous attendons maintenant, ce sont des actes. J'ai eu l'occasion d'en parler à la fois avec Warren Christopher et Douglas Hurd, et notre position est tout à fait convergente sur ce point. C'est la raison pour laquelle nous avons déposé aujourd'hui le projet de résolution renforçant les sanctions vis-à-vis de la Libye sur la table du Conseil de sécurité. Nous sommes tout à fait prêts à voir ce qui va se passer dans les prochaines heures ou les prochains jours. Si on en restait au stade des intentions, ce projet de résolution serait mis aux voix.
Question : C'est une espèce de compte-à-rebours ?
Le ministre : C'est plus qu'un compte-à-rebours. Le 1er octobre c'est aujourd'hui, si je ne me trompe. On voit les déclarations se multiplier à l'approche du jour fatidique mais nous sommes un peu habitués aux déclarations de principe. Il faut maintenant un engagement officiel, écrit, daté et une réponse au juge d'instruction français.
Question : Donc, les déclarations sur CNN comme ça ne sont pas suffisantes ?
Le ministre : Non.
Question : Monsieur le ministre, vous avez vu un certain nombre de ministres arabes, ainsi que Shimon Peres et Warren Christopher. Est-ce que vous avez l'impression que les choses bougent concernant le Liban et la Syrie ou pas ?
Le ministre : J'ai vu effectivement un grand nombre de ministres, notamment des ministres de la région. J'ai rencontré Warren Christopher comme je vous l'ai dit tout à l'heure. Nous avons également rencontré à Douze les ministres du Conseil de Coopération du Golfe avec lesquels nous avons eu de nombreux entretiens. Mon sentiment c'est que l'accord entre Israël et l'OLP a donné une impulsion. Les choses ont bougé partout, le climat s'est modifié, y compris dans les pays arabes. Vous l'avez observé, avec des réticences ici ou là, des réserves, parfois globalement l'accueil a été positif. J'ai eu l'occasion de dire à mes différents interlocuteurs qu'il fallait maintenant pousser les feux pour que ce premier accord soit suivi par d'autres accords. Avec la Jordanie, les choses sont en bonne voie. Vous le savez, un texte a été signé. Le point dur c'est maintenant la Syrie et le Liban. Je ne peux pas vous dire au terme des entretiens que j'ai pu avoir, ce que sera le calendrier. Je crois que la volonté de part et d'autre est d'aboutir.
Question : Monsieur le Ministre, dans votre discours vous avez évoqué les problèmes financiers des Nations unies, vous avez émis l'idée d'un système d'intérêts pour les arriérés de paiement. Concrètement, quel genre de suivi comptez-vous faire pour faire en sorte que cette idée entre en application. Et est-ce que vous avez évoqué le sujet avec M. Christopher ?
Le ministre : Pas précisément. Nous avons évoqué les grands sujets de la faillite financière ou la crise financière très grave que rencontre l'organisation. Cette proposition que j'ai faite me paraît tomber sous le bon sens le plus élémentaire.
Dans n'importe quelle relation entre débiteur et créancier, on rembourse, non pas en monnaie de singe, mais en francs, en dollars, en écus ou en yens qui conservent leur valeur. Je pense qu'il n'y a rien d'extrêmement original. J'ai vu d'ailleurs qu'on appliquait cette mesure exclusivement à l'un des débiteurs de l'organisation. Mais dans mon discours, cela s'appliquait à tous… La Russie est en train de rattraper le retard, si je puis dire, allègrement. Donc, il y a plusieurs débiteurs. J'ai lancé cette proposition. Elle est sur la table, les membres permanents la connaissent, le Secrétaire général aussi. Vous avez observé dans les communiqués que nous avons publiés hier, après la rencontre des cinq membres permanents et du Secrétaire général, qu'il y avait un appel des membres permanents à la résorption des arriérés. J'espère que cette déclaration d'intention sera suivie assez rapidement par des actes. Vous savez que la France est à jour de ses cotisations. Je suis vraiment très préoccupé des conséquences qu'a maintenant cette crise financière, la fragilité que cela entraine pour l'organisation qui n'est plus en mesure de prendre de nouvelles responsabilités parce qu'elle sait qu'elle n'en a pas les moyens financiers et humains et donc il faut sortir de cette situation, compte tenu du rôle que nous voulons faire jouer aux Nations unies. On ne peut pas faire de grand discours en disant que les Nations unies ont un rôle essentiel à jouer et que la nouvelle donne internationale leur confère une autorité, une efficacité nouvelle et puis se priver de l'élément essentiel qui est l'élément financier.
Question : Dans le communiqué des Cinq qui a été publié hier, il y a une formulation qui est, semble-t-il, un petit peu différent à propos de l'Irak ? Est-ce qu'il y a un changement dans votre attitude ?
Le ministre : Vous connaissez la position qui est celle du gouvernement français sur ce sujet : application des résolutions du Conseil de sécurité et évolution parallèle ou simultanée, si je puis dire, en matière de sanctions. Sans faire preuve là encore d'un optimisme prématuré, il me semble qu'il y a une plus grande ouverture de la part des autorités irakiennes à la mise en œuvre du dispositif de surveillance qui est prévu dans les résolutions du Conseil de sécurité. J'ai rencontré la semaine dernière à Paris M. Ekeus. Un certain nombre d'opérations sont en cours sur le terrain, notamment l'opération "Cabbage patch" qui consiste à vérifier véritablement l'implantation des missiles. Si tout ceci devait progresser, si ce système de surveillance pouvait effectivement se mettre en place dans un délai rapide, je crois qu'après un délai d'observation qui pourrait être de quelques mois, ceci pourrait nous amener à en tirer des conséquences en ce qui concerne les sanctions.
Question : Vous avez rencontré le ministre chinois. Le compte rendu qui a été fait de cette rencontre était d'un laconisme chinois.
Le ministre : Je ferai preuve d'un laconisme gaulois. J'ai rappelé au ministre chinois que dans la continuité de ce qui leur tient tellement à cœur, c'est-à-dire la reconnaissance de la Chine par le Général de Gaulle, la relation qui s'était instaurée à la suite de cette reconnaissance entre nos deux pays, je souhaitais qu'on puisse dissiper les malentendus actuels. Nous avons en ce sens des propositions qui ont été communiquées par M. Friedman lors de la première mission qu'il a faite à Pékin au mois de juillet. J'ai indiqué à mon collègue chinois que nous étions toujours prêts à recevoir la réponse du gouvernement chinois et à poursuivre le dialogue.
Question : Et sur la Bosnie, vous avez d'autres choses à dire ? Il y a toujours des blocages ?
Le ministre : Hélas, il y a des blocages. Nous recevrons lundi à Luxembourg à la fois Lord Owen et M. Stoltenberg qui nous feront un rapport précis de la situation. Dans l'intervalle nous nous employons les uns les autres. Pour une fois il y a une totale harmonie de vues et d'action entre les grandes puissances. J'en ai parlé avec M. Kozyrev, ainsi qu'avec les Américains et les Britanniques, l'ensemble de nos partenaires européens, les Allemands. Nous sommes en train d'essayer de convaincre les trois parties qu'il faut continuer à discuter ; et d'appuyer les deux co-présidents dont la tâche est particulièrement rude. Il faut une opiniâtreté hors du commun pour continuer la discussion. Nous essayons de les inciter à le faire. On est vraiment tout près d'un accord. C'est le langage que nous avons tenu aux Croates. J'ai rencontré M. Tudjman. C'est le message que nous faisons parvenir aux Serbes en leur disant qu'il n'est naturellement pas question de desserrer les sanctions s'ils ne sont pas un peu flexibles dans cette négociation. Vis-à-vis des Musulmans, je crois qu'il est très important de montrer que la communauté internationale, les Nations unies, l'OTAN, la Communauté européenne, sont décidés à s'impliquer dans la mise en œuvre du plan de paix dès lors qu'il aura été signé. Voilà comment nous conjuguons actuellement nos efforts.
Il semble que les problèmes d'accès à la mer qui étaient l'une des principales difficultés sont aujourd'hui globalement résolus. Il reste quelques difficultés de caractère territorial entre Serbes et Musulmans. Essayons de tout faire pour qu'il en soit ainsi, sinon on va aller à une espèce d'éclatement dans cette région. Vous avez vu que Bihac a proclamé son autonomie. On parle d'affrontements sur place. Les différents seigneurs de la guerre dans cette région, que ce soit dans la zone musulmane ou même peut-être dans la zone serbe ou dans la zone croate, vont de plus en plus sévir si les accords envisagés ne se concrétisent pas. Tout le monde dit que l'approche de l'hiver qui vient vite en ce pays montagneux apportera son cortège de souffrances et qu'on ira vers un véritable désastre humanitaire. Voilà l'alternative tout faire pour que cet accord soit signé, tout faire pour qu'une fois signé, on ne se dispute pas ensuite sur la manière de savoir comment on va le mettre en œuvre sur le terrain, sinon il y a tout lieu d'être d'un pessimisme extrême. Mais cela peut se débloquer à tout moment. Espérons-le.
Question : Monsieur le ministre, est ce qu'il y a du nouveau sur la Libye ?
Le ministre : J'ai déjà répondu. J'ai dit qu'il y avait de bonnes intentions mais que nous attendions des actes.
Question : Vous pouvez nous en dire un peu plus sur les canaux qui ont permis au juge Bruguière d'obtenir éventuellement satisfaction sur ce dossier ?
Le ministre : Les canaux sont très simples. Le juge Bruguière a rencontré à plusieurs reprises les autorités libyennes et le seul canal que je connaisse, en ce qui me concerne, est le canal officiel. Un des premiers messages que j'ai adressé aux autorités libyennes quand je suis arrivé, cela a été de leur dire…
Question : Par un canal judiciaire pas un canal diplomatique ?
Le ministre : Non, un canal judiciaire. Il ne faut pas mélanger les rôles. Nous sommes là pour faire passer les messages, bien entendu. Mais dans la procédure française, l'instruction est secrète et c'est au juge de définir les conditions qu'il a à poser. Je pensais que vous visiez la multiplicité des canaux qui existent dans ce genre d'affaires. J'ai essayé de faire comprendre à nos partenaires que ce n'était plus notre style et que nous préférions le canal officiel plus le canal judiciaire, chacun jouant son rôle.
Question : Vous donnez combien de temps aux Libyens ? 15 jours ?
Le ministre : Si je donne une date, on est sûr que le délai est d'avance consommé. Je préfère ne pas en donner.
Question : Sur la situation en Russie, quelle est votre appréciation aujourd'hui ?
Le ministre : Vous savez quels sont mes canaux d'information : mon collègue Kozyrev qui me dit que tout est calme ; les pays de la région qui peuvent avoir des informations plus directes que celles que nous avons et puis les télévisions, parfois semble-t-il, qui ont un peu tendance à dramatiser la situation ou ont eu en tout cas tendance à la dramatiser. Je crois que globalement l'opinion publique, les cadres de l'armée, le gouvernement, etc. sont solidaires du Président Eltsine qui tient bien la situation. Sur la réaction des régions, on a des indications un peu contradictoires. Globalement je pense que là aussi les choses tiennent bien. Ce que nous avons dit aux Russes, les uns et les autres, c'est que nous soutenons M. Eltsine bien entendu, mais ce que nous soutenons dans sa personne c'est un processus de démocratisation et de réforme. C'est cela qui est important. Nous sommes d'accord pour que le différend entre les différents centres de pouvoir soit tranché par le peuple mais il faut que les élections soient libres, incontestables, ouvertes, notamment en ce qui concerne l'utilisation de la télévision et que le recours à la violence soit évidemment exclu. C'est la ferme intention de M. Eltsine et son équipe. Nous l'avons rappelé.
Question : Monsieur le ministre, quelle est votre réaction à la lettre du Président Eltsine qui s'oppose à l'entrée de la Hongrie, de la Pologne et de la Tchécoslovaquie à l'OTAN ?
Le ministre : Je pense que tout ceci mérite mure réflexion. Il ne faut pas s'embarquer dans un sens ou dans l'autre trop vite. Vous savez, sera à l'ordre du jour du Conseil Atlantique du 10 janvier. Nous sommes donc en train d'y réfléchir en France d'abord, mais aussi avec nos partenaires, au sein de la Communauté, avec nos amis américains, c'est compliqué. Je pense personnellement que la mission fondamentale de l'Alliance qui est d'être un système de défense collective de ses membres contre une éventuelle agression – c'est l'article 5 – n'est pas à remiser au magasin des accessoires. C'est quelque chose qui peut éventuellement garder un sens dans les années qui viennent. On ne sait jamais. Le monde est instable, le continent européen est instable. Je crois qu'il faut garder cette alliance qui a joué le rôle que vous savez pour éliminer la guerre froide. Il faut développer par ailleurs de nouvelles missions de l'Alliance bien entendu. On en a parlé à propos de l'ex-Yougoslavie. Elle peut servir dans des opérations de maintien de la paix pour lesquelles il ne serait pas complètement absurde d'assouplir ses mécanismes traditionnels, de les diversifier puisque cela n'est plus sa vocation originale. Là aussi, nous y réfléchissons.
Tout cela me donne à penser qu'une adhésion immédiate d'un grand nombre de pays nouveaux dans l'Alliance elle-même et dans son organisation est sans doute prématurée. On peut développer le dialogue et il existe pour cela un organisme tout désigné qui est le Cocona. Nous sommes favorables à ce qu'il soit plus actif qu'il ne l'a peut-être été jusqu'à présent. On peut envisager des formules d'association à moyen terme mais pour l'instant, je m'en tiendrai là.
Je voudrais aussi rappeler que vis-à-vis des pays qui veulent entrer dans la Communauté, il y en a beaucoup, vous le savez, en Europe centrale et orientale, nous leur avons d'ailleurs dit que la porte leur était ouverte. Cela a été la déclaration de Copenhague lors du dernier Conseil européen. Il faut se rappeler que l'adhésion à la Communauté, ce n'est pas simplement la réalisation du libre-échange, c'est l'adhésion à une union politique et à un système de sécurité collective qui s'appelle l'Union de l'Europe Occidentale. Le traité de Maastricht le prévoit tout à fait explicitement et il fait partie désormais, il va partie quand il sera définitivement ratifié, de l'acquis communautaire. Je verrai plutôt les choses par ce biais-là : rapprochement de la Communauté, adhésion selon le critère et un calendrier qu'il convient de définir. Ce qui veut dire adhésion à l'UEO et puis coopération avec l'Alliance par le biais du Cocona.
Question : Monsieur le ministre, à la tribune de l'ONU, vous avez émis deux suggestions qui pouvaient apparaitre comme des critiques directes ou voilées des positions américaines. Une en ce qui concerne l'intervention en Bosnie, l'envoi d'une force de maintien de la paix qui à votre avis devrait être placée sous l'égide de l'ONU alors que visiblement les Américains préféreraient que cela soit l'OTAN, et le second point c'est à l'égard des arriérés des cotisations américaines. Vous avez là émis un avis qui pouvait être pris comme une critique directe ou indirecte des États-Unis. Dans le contexte des négociations difficiles que nous connaissons sur le GATT, est-ce qu'il n'y a pas un risque que vos prises de position publiques à la tribune de l'ONU soient interprétées comme une volonté d'exacerber un petit peu l'affrontement ?
Le ministre : Je trouve qu'il ne faut pas avoir l'épiderme trop sensible, lorsqu'on fait de la politique, notamment de la politique étrangère…
Question : C'est un avis que vous allez découvrir dans la presse quotidienne.
Le ministre : Il ne correspond pas du tout à ma perception, ni à ce que j'ai dit. D'abord, les critiques contre ceux qui ne paient pas leur cotisation, je les ai formulées et je les reformule aujourd'hui, mais contre tous ceux qui ne les paient pas. Je ne sais pas pourquoi on considère qu'elles sont adressées à un seul débiteur. C'est vrai que c'est le plus important mais elles ont été générales. D'ailleurs, je me suis réjoui de voir que le Président Clinton ait annoncé dans son discours que les arriérés allaient être rattrapés. Vous avez vu que dans la déclaration des cinq membres permanents qui a été publiée hier, nous avons souhaité collectivement qu'il en soit ainsi parce que la crise financière de l'organisation, je le disais avant que vous n'arriviez, a aujourd'hui des conséquences catastrophiques. Il ne faut pas laisser passer cela.
Le deuxième point, la Bosnie. Là aussi, il faut bien ramener les choses à leur juste proportion et ne pas caricaturer les positions des uns et des autres. Je n'imagine pas trente secondes qu'une opération de mise en œuvre du plan de paix en Bosnie puisse se faire autrement. Une résolution du Conseil de sécurité devra fixer les objectifs et le calendrier de l'opération placée sous l'égide des Nations unies. Cela me paraît clair.
Ensuite, il s'agira de voir qui intervient concrètement sur le terrain. C'est vrai qu'aujourd'hui, compte tenu de leur crise financière, les Nations unies n'ont plus les moyens de se lancer dans des opérations d'un tel poids et d'une telle complexité. L'OTAN, oui. Je n'ai jamais dit le contraire mais pas l'OTAN seul. Pas l'OTAN sans la supervision des Nations unies et pas l'OTAN seul parce que qu'est-ce que c'est que cette opération ? Il faut en voir la complexité. Quand on lit le projet d'accord qu'on connait maintenant, même s'il n'est pas définitif, qu'est-ce qu'on voit ? Il y aura une dimension militaire, avec la nécessité d'avoir des soldats sur le terrain pour désarmer les parties en présence, faire reculer ceux qui devront évacuer les territoires, etc. Mais il y a une partie civile extrêmement importante. L'administration de Mostar que la Communauté européenne a accepté de prendre à sa charge comme on le lui demande. L'administration de Sarajevo qui est confiée dans le projet d'accord autant que je sache aux Nations unies. Et puis de multiples taches civiles qui sont assumées d'ores et déjà par des organisations spécialisées des Nations unies, le Haut-Commissariat aux Réfugiés, etc. L'OTAN ne sait pas tout faire. L'OTAN ne sait pas administrer Mostar. Je ne comprends pas très bien cette espèce de caricature tout ONU tout OTAN. Je ne dis pas tout ONU. Je dis que l'ONU supervise et s'adresse ensuite à une pluralité d'organismes qui peuvent faire. Tout OTAN n'a pas de sens non plus. Je suis persuadé qu'on trouvera rapidement un accord. Quant à dire que la diplomatie française devrait devenir muette jusqu'au 15 décembre en attendant qu'un accord au GATT soit conclu, je le conteste formellement. Je continuerai à exprimer ce qui me paraît devoir être.
Question : Monsieur le ministre, concernant la conférence de Washington, il semble qu'il y a eu des divergences entre la France et les États-Unis.
Le ministre : C'est extraordinaire, il n'y a jamais dans ce monde que des divergences entre la France et les États-Unis…
Question : Est-ce que ces divergences ont été surmontées ?
Le ministre : Non. Il y a eu des divergences entre la Communauté européenne et les États-Unis. Il faut quand même remettre les pendules à l'heure. C'est toujours la France qui a l'air de chercher des poux dans la tête.
Non, c'est une position à Douze et sur beaucoup d'autres sujets aussi. Qu'a dit la Communauté ? Je n'ai pas été particulièrement actif ni virulent dans ce débat. La Communauté dit : moi je paie, je veux exister. Voilà ce que dit la Communauté européenne. Il se trouve qu'aujourd'hui à Washington, sur la table, le Président en exercice de la Commission veut remettre 500 millions d'écus. Nous voulons qu'il en soit tenu compte dans l'organisation de l'aide et dans la façon dont les choses seront présentées. On a été un peu échaudé par ce qui s'est passé pour la Russie ou la Communauté et ses États membres et ce n'est pas la France qui est principalement concernée, c'est l'Allemagne – paie 80 % de toute l'aide à la Russie. On a l'impression que nous n'existons pas. La Communauté européenne demande à exister. Je soutiens évidemment cette demande mais les Allemands aussi, les Britanniques aussi, les Espagnols aussi, vraiment, ne focalisons pas tout sur la diplomatie française.
Question : Est-ce qu'au cours des entretiens que vous avez avec vos collègues, l'affaire de l'élargissement du Conseil de sécurité a été abordée ?
Le ministre : Oui, elle a été abordée à la tribune, à l'Assemblée générale, bien entendu. Dans les contacts que nous avons pu avoir, vous avez vu que la France a pris dans ce domaine une position d'ouverture qui là aussi correspond à la logique et aux données du monde. On ne peut pas soutenir la thèse selon laquelle le monde doit être organisé à l'aube du troisième millénaire comme il l'était à la fin de la seconde guerre mondiale. Donc, il faut évoluer avec son temps. Il faut envisager un élargissement du Conseil de sécurité. Nous avons assorti cette déclaration de principes d'un certain nombre de réflexions. La première c'est que l'élargissement ne doit pas signifier l'inefficacité, c'est d'ailleurs un souci que nous avons aussi au sein de la Communauté européenne. À quinze, on peut débattre et décider assez facilement, à trente surement pas. Il faut garder cette préoccupation d'efficacité en tête. La deuxième réflexion pour dire que dans la nouvelle composition du Conseil de sécurité, il faudra que tout le monde ait sa place et en particulier, les pays du Sud, les pays en développement, ce qui complique d'ailleurs le problème bien entendu. Troisièmement, si le nombre des membres permanents est accru, il faut que tous ceux qui ont vocation à devenir membre permanent assument toutes les responsabilités que cela représente et notamment une participation active aux opérations de maintien de la paix.
Question : C'est nouveau. Cela complique pour le Japon et l'Allemagne leur entrée…
Le ministre : Je ne sais pas si cela complique. En tout cas, la France a toujours dit ça. Il n'est pas sûr que cela complique car l'Allemagne et le Japon sont en train d'évoluer. L'année dernière, la France n'avait pas dit qu'elle était favorable à l'élargissement du Conseil de sécurité, c'est là qu'est le vrai changement, si vous me permettez de vous le faire remarquer… Elle n'avait jamais dit qu'elle était favorable à l'élargissement. Vous dites toujours que la continuité est absolue entre ce qui se faisait avant et ce qui se faisait après. Je ne cherche pas à démontrer le contraire systématiquement, ce n'est pas ma préoccupation essentielle. Je vous invite quand même à regarder de temps en temps les vraies évolutions et là, il y en a une vraie. Nous n'avions pas auparavant défini les conditions justement parce que nous étions hostiles, pas nous, la France. Aujourd'hui, notre position consiste à dire nous sommes ouverts et favorables. J'ai vu d'ailleurs dans la presse américaine que la déclaration de M. Kinkel avait bénéficié d'un "franc support" de la France. Cela nous amène à définir un certain nombre de préoccupations qui sont d'ailleurs tout à fait prises en compte par les candidats éventuels. Le Japon est en train de traiter ce problème et a changé un certain nombre de ses règles fondamentales. L'Allemagne y réfléchit aussi.
Question : Dans vos entretiens, certains de vos interlocuteurs sont revenus sur ce thème.
Le ministre : Oui. Vous savez, ce n'est pas une décision qui va se prendre à l'occasion de cette session de l'Assemblée générale. Cela implique beaucoup de réflexions. Les pays comme le Brésil, l'Argentine, le Mexique en ont parlé. Les Douze en ont parlé aussi. Il y a une seule chose sur laquelle je peux vous dire que je suis totalement opposé c'est l'idée que le siège de la Grande-Bretagne ou de la France pourrait être transféré à celui de la Communauté européenne.
Question : Vous êtes en phase avec le Président de la République sur l'entrée de l'Allemagne au Conseil de Sécurité comme membre permanent ?
Le ministre : Il est évident que je ne prends pas de telles initiatives sans en avoir parlé au Président de la République.
Question : On le disait plus réticent.
Le ministre : Peut-être mais chacun réfléchit.
Question : Le siège européen, c'est exclu à jamais dans votre esprit ?
Le ministre : Il ne faut jamais dire à jamais. Il ne faut pas insulter l'avenir. Je ne travaille pas pour l'éternité…
Question : Quelles seraient les conditions à remplir ?
Le ministre : Écoutez, pour l'instant le problème n'est pas posé. Nos successeurs réfléchiront.
1er octobre 1993
Question : La Libye paraît prête à livrer à la justice française deux des personnes impliquées dans l'attentat contre l'avion de l'UTA. Vous avez une réflexion à formuler là-dessus ?
Le ministre : Nous avons défini par la voie du juge d'instruction qui est le seul compétent en la matière les conditions que posait la justice française. Si les autorités libyennes sont prêtes à accepter ces conditions, je m'en réjouirai et nous en tiendrions évidemment compte en suspendant les sanctions, mais vous savez cette affaire dure depuis des mois et des mois, et même des années, et donc nous ne pouvons plus nous satisfaire aujourd'hui de déclarations d'intentions, il nous faut un engagement officiel, précis et avec un calendrier de la part des autorités libyennes.
Question : Vous attendez au fond que les Libyens envient directement ces deux personnes en France ?
Le ministre : C'est ce que le juge a demandé. Il a souhaité auditionner ces deux personnes. Il faut que les autorités libyennes nous disent qu'elles sont d'accord et dans quel délai cela peut se faire. À ce moment-là, le projet de résolution visant à renforcer les sanctions qui a été déposé par les Américains, les Britanniques et les Français au Conseil de sécurité n'aurait plus d'objet. Il va de soi que nous sommes totalement solidaires de nos partenaires et qu'outre les demandes du juge français, les demandes de la justice écossaise concernant l'attentat de Lockerbie devront être également satisfaites.
Interview accordée par le ministre à CNN (New York, le 1er octobre 1993)
Question : Selon le communiqué publié par les Cinq du Conseil de sécurité, il semble que les grandes puissances désirent faire un pas en arrière.
Le ministre : Ce n'est pas exactement ce que nous voulons dire. Les Nations Unies ont une vocation universelle mais ne peuvent pas tout entreprendre elles-mêmes. Nous souhaitons que la définition des nouvelles opérations soit plus précise que par le passé particulièrement dans le calendrier et la stratégie de retrait.
Question : Monsieur le ministre, je désire vous entendre parler de la Bosnie. L'agression semble avoir été récompensée en Bosnie. Vous sentez-vous responsable ?
Le ministre : Il y a trois ans, lorsque les Serbes ont commencé les attaques contre les positions croates, je pense que les Nations Unies et la communauté internationale auraient dû envoyer un signal ferme et menaçant au régime serbe. Cela n'a pas été fait, par conséquence tout le monde est responsable. Nous devons maintenant rechercher une solution et je crois que la seule issue à cette affreuse tragédie consiste en un règlement politique. C'est pourquoi nous invitons instamment les trois parties à retourner à Genève pour négocier et parvenir à un accord de paix.
Question : Monsieur le ministre, regrettez-vous que la France, la Grande-Bretagne et les autres membres de la Communauté européenne aient suivi l'Allemagne en reconnaissant les nouvelles républiques de l'ex-Yougoslavie ? Pensez-vous maintenant, avec le recul, que c'était une erreur ?
Le ministre : C'est le passé. Peut-être aurait-il mieux valu conserver ensemble les éléments de l'ex-Yougoslavie ! Mais ce qui est fait est fait et nous devons maintenant nous tourner vers l'avenir en vue de parvenir à un cessez-le-feu. Car s'il n'y a pas de réel cessez-le-feu, ni d'accord de paix, le prochain hiver sera un désastre humanitaire. Ainsi, ne pensons pas trop au passé et essayons tous ensemble de trouver une solution à ce conflit.
Question : Craignez-vous que le conflit ne s'étende à la Croatie l'hiver prochain ?
Le ministre : Oui, il y a un risque. Comme vous le savez, la situation est très difficile en Croatie entre Serbes et Croates. Le Conseil de sécurité étudie en ce moment une nouvelle résolution prolongeant le mandat de la FORPRONU. Nous devons parvenir à un accord en ce qui concerne cette nouvelle résolution.
Question : Monsieur le ministre, il semble qu'un nouveau clivage est en train d'apparaitre ici en ce qui concerne les forces de maintien de la paix en Bosnie. Les États-Unis voudraient un commandant américain. Dans votre discours devant l'Assemblée générale, vous avez déclaré que vous ne vous opposeriez pas à une participation de l'OTAN tout en exprimant l'espoir que les Nations Unies joueraient un rôle important.
Le ministre : Non, j'ai entendu dire que les Nations Unies désiraient un commandement de l'OTAN et non un commandant américain. Ce n'est pas tout à fait la même chose. Je pense que l'intervention dans l'ex-Yougoslavie, particulièrement en Bosnie, doit rester sous la responsabilité d'ensemble des Nations Unies car, selon la Charte, l'Organisation a la charge de maintien de la paix partout dans le monde. Je n'ai rien, bien sûr, contre l'idée que les Nations Unies puissent déléguer cette intervention sur le terrain à d'autres organisations, comme par exemple l'OTAN.
Question : Monsieur le ministre, à votre avis, quelle sera la situation en Yougoslavie au printemps prochain, après l'hiver ? Pensez-vous que les troupes des Nations Unies y seront toujours, à la fois en Bosnie et en Croatie, ou pensez-vous qu'elles risquent de devoir se retirer de l'une ou l'autre de ces républiques ?
Le ministre : Tout dépend de ce qui se passera à Genève la semaine prochaine. Si un accord de paix est conclu, il est absolument nécessaire que nos pays et les Nations Unies s'engagent dans la mise en œuvre de l'accord de paix. Et si un accord de paix est appliqué, il durera au-delà de l'hiver. Il nous faudra alors sur le terrain des contingents des Nations Unies et une intervention de l'OTAN pendant, mettons, deux ou trois ans.
Question : Pour passer à un autre sujet : la Somalie. La France retirera ses troupes de Somalie en janvier. Pourquoi ?
Le ministre : Pour une raison très simple. Nous avons actuellement plus de 9 000 hommes à l'extérieur. La France est le plus gros contributeur aux opérations de maintien de la paix des Nations Unies. Nous ne sommes pas un aussi grand et puissant pays au point de maintenir autant d'hommes à l'extérieur du territoire. C'est pour cela que nous retirerons nos mille hommes. Nous pensons également qu'il faudra, dans l'avenir, davantage prendre en compte l'objectif politique de l'opération des Nations Unies en Somalie. Cette opération n'a pas été l'échec que l'on dit souvent car la situation humanitaire sur le terrain a été considérablement améliorée.