Texte intégral
F. Barreyre : Selon vous, cet accord de Bruxelles remet-il en question la construction européenne ?
L. Rebuffel : Au niveau de l'entreprise, après ce que je viens d'entendre de certains hommes politiques de tous bords, je suis obligé de voir et entendre se jouer l'avenir de la construction européenne. Notre peuple s'est prononcé en faveur de la construction européenne et je considère pour ma part, que c'est un devoir de notre génération pour notre intérêt propre et celui de nos enfants. Le principe du SME, même s'il est malmené, est aujourd'hui maintenu et je considère que là, l'essentiel est sauvegardé, même si je peux admettre qu'en effet, il y a quelques manières un peu spécieuses de présenter la chose. Le mécanisme du SME n'est pas seul en jeu. On pouvait craindre la crise profonde, politique, et en fait l'explosion de l'Europe. Le maintien du principe du SME, en soi, est une bonne chose. Ensuite, il faut bien dire que la France se trouve aujourd'hui, en raison même de sa bonne gestion et notamment de la maîtrise de son inflation à environ 2%, dans la nécessité, pour lutter contre le chômage et contre la récession, de baisser ses taux d'intérêt. Dans le même temps, notre allié allemand et je suis favorable à cette alliance franco-allemande, car nous avons à reconstruire ensemble l'Europe et toute la Russie, nous devons donc sauvegarder le couple franco-allemand. L'Allemagne pour l'instant, bien qu'elle ait des problèmes à cause de l'Allemagne de l'Est et en raison qu'elle a aussi décidé de faire la parité du mark-ouest et du mark-est, a aujourd'hui un intérêt à maîtriser l'évolution de sa masse monétaire et donc à tenir compte de ses tendances inflationnistes, soit 4,5 d'inflation par rapport à 2 de la France.
F. Barreyre : Aurait-elle pu le faire hors du SME ?
L. Rebuffel : On peut tout envisager en matière de politique. L'intérêt de l'Allemagne aujourd'hui est d'élever le taux de son crédit, le nôtre est de le baisser. Déjà à ce niveau-là, j'estime que l'essentiel est préservé. Ceci, avec des plages d'évolution différentes qui permettront aux uns et aux autres de se réajuster. Je pense à ce propos que le réajustement du franc français n'est que momentané. Pour l'instant, s'il y a une légère dépréciation du franc, elle permettra à nos importations d'être plus coûteuses, je m'en félicite. Tant que l'Europe n'a pas une politique économique et commerciale commune, on continuera d'avoir des effets pervers de l'actuelle Europe passoire où on se bat avec des pays qui ont des coûts salariaux différents des nôtres, de 1 à 80, ce qui est scandaleux. Ca donnera un petit coup de fouet également à nos exportations.
F. Barreyre : En tant que chef de file des PME, comment analysez-vous les conséquences de ce que vous refusez d'appeler une dévaluation ?
L. Rebuffel : Depuis que Balladur, et je ne suis pas balladurien par définition mais je regarde comme un photographe, a été nommé Premier ministre, il y a eu 10 baisses successives des taux directeurs. Depuis la mi-juillet, le taux au jour le jour du loyer de l'argent était tombé à 7,25. Récemment, il a été nécessairement remonté à 11 % pour rester dans l'ancien SME. Or, le niveau des taux courts est une référence essentielle en France dans le coût de financement des PME. Une baisse de 1 % des taux courts de ce marché représente une économie d'intérêts de 15 milliards de francs pour les PME. Nous avons intérêt à avoir un gouvernement qui a les mains libres pour baisser ces taux d'intérêt. Et je suis persuadé que Balladur va le faire.
F. Barreyre : Quand allez-vous donc créer ces emplois, puisque vous êtes satisfait de tout ce qui se fait en France, quand allez-vous embaucher dans les PME ?
L. Rebuffel : Balladur est là depuis trois mois et demi, il a fait son collectif budgétaire il y a un mois environ. Ensuite, ce fût le triomphe avec l'emprunt Balladur, ça date de 15 jours. Les mesures prises par le plan Balladur I et le plan Balladur II ne pourront être mises en œuvre, car malgré tout, les Français foutent le camp en vacances en août ! Donc en septembre et en janvier. Donc, il ne faut pas prendre la température du malade en même temps qu'on lui administre la potion. Je dis que la potion, à savoir la relance sur le bâtiment, sur les travaux publics, le logement, tout ça aura lieu en septembre à coup sûr et en octobre. Donc température du malade seulement en janvier ou février.
F. Barreyre : La décision de Bruxelles cette nuit a pour effet que nos produits seront moins chers à l'exportation, c'est un bon point pour vous ?
L. Rebuffel : Oui.
F. Barreyre : Si on vend plus, donc on va peut-être pouvoir embaucher ?
L. Rebuffel : Faire plus de bénéfices ce n'est pas le mot. Il faut avoir un carnet de commandes, il faut des clients pour embaucher, il faut une reprise. Les éléments de la reprise telle que la définit l'actuel gouvernement, il n'a peut-être pas été assez loin, je pense qu'il remettra un peu la gomme lors de la présentation du plan quinquennal pour l'emploi de M. Giraud, donc qu'il y aura des mesures d'accompagnement. Ces mesures sont annoncées pour le bâtiment, le logement, les TP, mais tout ça n'est pas encore mis en œuvre. Or des dizaines de professions sont concernées par ces mesures de relance, de soutien à l'économie. Si la confiance est au rendez-vous en septembre, nous devrions nous en sortir vers décembre-janvier.
4 septembre 1993
Le Parisien
Le patron des PME : "Ne pas jouer au pyromane"
Deux jours avant la rencontre sur l'emploi entre Édouard Balladur et les syndicats, le ministre du travail poursuit son tour de table. Michel Giraud a reçu hier le CNPF après s'être entretenu la veille avec le président de la Confédération générale des petites et moyennes entreprises (CGPME). Ce dernier, qui passe pour un conseiller écouté du gouvernement, commente pour "Le Parisien" la politique du Premier ministre et le moral des patrons.
Le Parisien : On vous prête souvent le titre de conseiller occulte d'Édouard Balladur. Qu'en est-il ?
Lucien Rebuffel : La CGPME est tout simplement reçue par le Premier ministre et ses ministres lorsqu'elle le demande. De plus, nous avons concouru avec nos experts à l'élaboration d'un certain nombre de mesures préconisées dans notre libre blanc, "pour une libéralisme tempérée", car nous pratiquons un syndicalisme de proposition. Mais je souris au titre de conseiller occulte, même s'il est vrai que le Premier ministre est attentif à nos thèses et que beaucoup de dispositions sont prises en parfaite concertation, du fait qu'il n'y a pas trente-six solutions aux graves problèmes actuels.
Le Parisien : En tout cas, les PME ont été particulièrement gâtées, notamment avec les trente-cinq milliards de francs liés à la suppression du décalage d'un mois de remboursement de la TVA. Un beau cadeau !
Lucien Rebuffel : La France était le seul où le gouvernement gardait un mois du montant de la TVA depuis sa création. Chaque année, nous en demandions la suppression. Pour les entreprises, cette mesure n'est pas du tout un cadeau, elles récupèrent ainsi leur propre argent, indûment retenu jusqu'ici par l'État. Quant aux cotisations d'allocations familiales, tous les experts s'accordent à dire que la politique familiale doit être du ressort de la collectivité et non des entreprises. En l'espèce, il s'agit d'alléger le coût de la main-d'œuvre. À l'évidence, c'est une bonne chose.
Le Parisien : En attendant, vous promettiez des embauches en échange des assouplissements réclamés. Qu'en est-il ?
Lucien Rebuffel : Les patrons n'embauchent pas pour faire plaisir au Premier ministre ou à Lucien Rebuffel. Ils embauchent s'ils ont des commandes, mais encore faut-il qu'il y ait un marché. Or, nous sommes en récession. Il n'y a pas aujourd'hui un problème d'offre, mais un problème de demande. L'action du gouvernement consiste à jouer tantôt du frein et tantôt de d'accélérateur. Il a, pour rétablir les grands équilibres, tenté de faire repartir l'économie. Il y a des contradictions de fait, graves, qu'il faut affronter et tenter de résoudre.
Le Parisien : Surfer sur les contradictions, est-ce, selon vous, la clé de la méthode Balladur ?
Lucien Rebuffel : En tout cas, c'est celle du "stop and go", comme disent les Américains, ou celle des petits pas. Elle s'adapte aux conditions du moment de manière pragmatique et en collant au terrain, en imposant si nécessaire des choses négatives, comme les prélèvements pour tenter de combler les déficits, et positives, comme les cinq milliards donnés aux familles, les trente-cinq milliards aux entreprises, etc. Je suis de ceux qui approuvent cette attitude qui n'est pas rigide, mais au contraire souple, adaptée au moment.
Le Parisien : Vous ne parlez plus de la suppression du Smic. Est-ce pour ne pas gêner le gouvernement, inquiet d'une possible explosion sociale ?
Lucien Rebuffel : C'est vrai, concernant le salaire minimum, que si on laissait davantage de liberté au marché du travail il me semble qu'il y aurait une meilleure adaptation entre offre et demande, facteur probablement de moins de chômage. Mais je comprends qu'on veuille protéger les salariés. Je comprends les demandes des syndicats de salariés, y compris la CGT, car je suis un des tenants de la politique contractuelle et du paritarisme. Tout en n'oubliant pas les souhaits des chefs d'entreprise en faveur de plus de souplesse.
Le Parisien : Un langage on ne peut plus consensuel !
Lucien Rebuffel : Avec un chômage à près de 12 % de la population active, il y a de graves risques pour la cohésion nationale, pour la paix sociale et pour la paix civile. On ne peut pas jouer au pyromane. Les divers plans Balladur sont en place ; il faut attendre leurs effets. Sauf que les crédits de trésorerie que nous réclamons pour les entreprises nous font défaut pour pouvoir attendre sans risque de continuer à disparaître. Il faut donc pour tous du sang froid malgré les impatiences : la fin de l'année sera le juste moment pour un jugement objectif, en perspective, de l'action gouvernementale.