Texte intégral
Le Mach de la semaine
Blondel contre Balladur "Je ne vois pas pourquoi les entreprises investiraient dans un marché déprimé"
Paris Match : Vous venez de découvrir avec tous les Français, le plan de redressement du gouvernement Balladur. Êtes-vous de ceux qui trouvent la facture salée ?
M. Blondel : Le moins que l'on puisse dire, c'est qu'elle est lourde. M. Balladur a mis le paquet. Aux dépens non seulement des salariés mais aussi des retraités et des chômeurs.
Paris Match : Concrètement, que pensez-vous des mesures prises ?
M. Blondel : Les décisions… Elles sont contradictoires. Prenons l'idée d'allonger la durée du travail pour avoir droit à une retraite complète. C'est en contradiction absolue avec la volonté de favoriser le départ avancé des salariés pour qu'ils laissent la place à d'autres. Et cette contradiction n'est pas la seule. Voyez l'effort considérable fait pour soutenir les entreprises, Je suppose que l'idée de M. Balladur – puisqu'il a une conception libérale de la politique économique – est de favoriser l'investissement. Mais je ne vois pas pourquoi les entreprises investiraient dans un marché déprimé et qui va le rester puisque, sauf erreur de ma part, l'amputation des revenus des salariés va peser lourd sur la consommation.
Paris Match : Sur ce point précis de l'impact sur la consommation, avez-vous des chiffres ?
M. Blondel : Ben sûr ! voyons par exemple les retraites Si le calcul de la retraite devait se faire sur la moyenne des vingt-cinq meilleures années, au leu des dix retenues jusqu'à aujourd'hui, la perte de revenu, en simulation, sera de 8 % !
Paris Match : Précisément, parlons des mesures "retraites". Vous devez être satisfait au moins, de voir le nouveau gouvernement répondre à l'urgence de la situation… Vous qui reprochiez justement aux socialistes de ne pas s'être attaqués au problème !
M. Blondel : Allonger la durée de cotisation, cela ne règle absolument pas le problème. Pire, cela va même poser et créer des difficultés supplémentaires. Plus on prolonge le temps de travail jusqu'à la retraite plus on charge l'Assedic ! En fait, on déplace le problème d'une caisse à une autre…
Paris Match : Et l'augmentation de 1,3 point de la CSG (contribution sociale généralisée) déductible jusqu'à un certain plafond des impôts ?
M. Blondel : Nous avons toujours contesté la CSG. On a toujours considéré, à FO, que c'était un véritable impôt. Aujourd'hui, c'est démontré. Dans l'état actuel des choses, il aurait fallu une vraie réforme de la fiscalité pour que l'effort national soit équitable. Ce sont les salariés qui vont payer. Sur le total, seuls 10 % de ponctions concerneront les capitaux.
Paris Match : Quels sont les principaux reproches que vous faites à ce plan Balladur ?
M. Blondel : Primo, l'absence de contraintes d'embauche aux entreprises. Qu'on les soulage fiscalement, d'accord, mois au moins que le gouvernement fixe des quotas d'embauche par secteur ! Il faudrait leur imposer des obligations de résultats. Secundo, il est nécessaire de mettre en place un système compensatoire… C'est-à-dire, notamment, d'augmenter les salaires !
Paris Match : Vous dénoncez, entre autres, le gel des salaires de la fonction publique.
M. Blondel : Je ne veux pas qu'on imagine que je défends exclusivement les fonctionnaires. Mais cette décision a obligatoirement un impact sur les salaires du privé. Le signal est donné : s'il y a gel, cela signifie que les patrons vont essayer de ne pas augmenter les salaires !
Paris Match : Je suppose que vous allez en parler ou Premier ministre, la semaine prochaine, lors de votre rencontre. Doit-il craindre une montée au créneau des syndicats ?
M. Blondel : Je crois que M. Balladur s'est fait à l'idée d'une réaction. Il va jouer sur les consultations, maintenant, pour faire durer… parce qu'il joue sur le temps. Vous savez, M. Balladur, c'est un chat. Lorsqu'un chat a envie d'attraper un canari, il avance en catimini, en donnant l'impression de rester au même endroit. Vous vous retournez, il a avancé de deux pas et, pour tromper l'ennemi, il reprend la même position. Ça, c'est Balladur. Il vous écoute et il poursuit son chemin en essayant de vous endormir pour vous rendre moins attentif à son avance.
Paris Match : Si l'on en croit cette "belle" métaphore, les syndicats ont peu de chances d'infléchir les décisions du Premier ministre…
M. Blondel : Eh bien, justement, moi, je suis persuadé que, parce qu'il a cogné très fort, il va reculer. Certes, il ne va pas dire 3 là où il a dit 2, ou 2 là où il a dit 3, mais il sait qu'il devra lâcher des compensations… En tout cas, Édouard Balladur a un sacré courage car il n'hésite pas à jouer sa popularité.
Paris Match : Et si rien de ce scénario ne se réalise, appellerez-vous à la grève ?
M. Blondel : Il faut d'abord discuter, analyser, informer, écouter et après on verra. Mais vous savez, s'il y a réaction, ce ne sera pas avant la rentrée, le temps que le trompe-l'œil soit dévoilé. Pour le moment, l'espoir est là. Mais attention au retour des vacances ! Si rien ne s'améliore, alors là, le mécontentement grondera.
28 mai 1993
France Inter
J.-L. Hees : Vous n'appréciez pas les intentions affichées du gouvernement. Pour vous, les actes ne sont pas en accord avec les paroles lorsque E. Balladur parle de freiner les licenciements ?
M. Blondel : Non pas que je veuille considérer la Fonction publique comme étant, par définition, le lieu qui devrait compenser les pertes d'emplois du secteur industriel. Il faut une Fonction publique qui soit convenablement conduite et qui réponde aux besoins. En définitive, j'ai l'impression que monsieur Sarkozy, ou il a voulu compenser et essayer de donner quelques gages à sa clientèle poujadiste, ou alors il n'a pas bien regardé sa copie, car en fait, dans plusieurs domaines tels que les prisons, les Finances, les musées, on manque de fonctionnaires. On est plutôt en sous-effectifs dans la Fonction publique. Et je me garde bien de parler de l'enseignement, ou alors si on parle de la Fonction publique qui n'est pas celle d'État, des hôpitaux ou autres.
J.-L. Hees : Ça vous surprend cette décision ?
M. Blondel : Ça nous surprend dans la limite où, depuis quelques semaines, on a d'abord annoncé qu'il n'y aurait pas d'augmentation de salaires dans la Fonction publique. Ensuite, on a mis debout un plan que je ne considère pas comme un plan de relance, mais un plan d'assainissement qui aurait pour objectif, avec une masse d'argent considérable, de maintenir l'emploi. Je trouve assez contradictoire à la fois que l'on essaye de maintenir l'emploi d'un côté et que de l'autre le gouvernement pense se délester de certains fonctionnaires puisque cela ne correspond pas aux besoins. J'ajoute une autre crainte : les 500 000 contrats emploi-solidarité. Ce sont des sous-emplois – 50 % du smic et 20 heures par semaine de travail – qui vont être mis justement à la disposition de la Fonction publique. Est-ce que l'idée n'est pas de substituer aux titulaires de la Fonction publique, des contrats emploi-solidarité ? Ça créerait un double problème. D'abord parce que les contrats emploi-solidarité n'ont pas les compétences des fonctionnaires et puis parce que les concours de fonctionnaires ont eu lieu et il y a toute une série de gens formés et qui attendent des postes de titularisation. Ça veut dire qu'il y aurait un conflit interne à la Fonction publique.
J.-L. Hees : Il y a des contraintes budgétaires. C'est plutôt sain que l'État fasse des efforts ?
M. Blondel : Sauf erreur de ma part, les efforts, je les ai vus et entendus, c'est 2,4 % de CSG. Ça veut dire un impôt supplémentaire ; c'est le refus d'augmenter les salaires dans la Fonction publique ; c'est la limitation à 2 % des salaires dans le secteur nationalisé. En définitive, c'est effectivement une contrainte nouvelle, mais payée par les salariés. La réaffectation se fait en faveur des employeurs, du capital. Moi, je pense que c'est déjà beaucoup et nous étions en train de commencer une campagne d'information parce que je pense que les gens en ont assez. Je crois qu'il y a une erreur de conception qui est une erreur générale. Il fallait relancer l'activité économique et ne pas avoir peur de relancer la demande, c'est-à-dire au contraire les salaires. Or, là, on fait la démarche contraire. Faut-il faire remarquer que le déficit budgétaire, dont on parle tellement, est dû notamment à un manque de rentrées d'argent, et notamment à un manque de rentrées de TVA. C'est-à-dire que les gens ont moins acheté parce qu'ils avaient moins de pouvoir d'achat. Je pense que nous sommes en train d'alimenter la récession. Et ça c'est grave.
J.-L. Hees : Vous dites que vous êtes surpris, mais les fédérations de fonctionnaires ont été reçues par leur ministère de tutelle. A. Rossinot ne vous a rien dit ?
M. Blondel : Il y a une espèce de coup de ping-pong amusant. Le premier, ça été que A. Rossinot a décidé de donner le 21 avril aux fonctionnaires. Une espèce de compensation parce que les salaires ne seraient pas augmentés en 93. Je ne le considère pas comme acquis d'ailleurs. Je vous dis tout de suite qu'il y aura des grèves de fonctionnaires à un moment donné. Et là, deuxième coup de ping-pong, c'est le contraire. J'ai eu A. Rossinot tout à l'heure. Et je lui ai demandé pourquoi il n'avait pas parlé des réductions d'effectifs aux réunions. Et il semble qu'il n'ait pas été directement informé de la chose et il semble que monsieur Sarkozy ait répondu à une interrogation du Parlement.
J.-L. Hees : Il semble que vous ayez du mal à mobiliser vos troupes ?
M. Blondel : Je suis en période de mobilisation. Parce que j'ai voulu voir ce qu'étaient les orientations du gouvernement avant de réagir. Maintenant je les ai vues. J'espère qu'elles sont terminées et que l'on ne va pas avoir quelques surprises supplémentaires. Mais là c'est clair qu'il y a un choix délibéré. Sur le plan économique ça s'appelle le néolibéralisme, l'école de Chicago. C'est-à-dire que l'on retarde de 30 ans. Dans la pratique, ça casse fort pour les salariés. Alors moi, je vais prendre l'opinion publique à témoin. Je vais l'informer.
J.-L. Hees : Il y aura des grèves, chez les fonctionnaires notamment ?
M. Blondel : Pour l'instant, je n'ai pas parlé de grève. Je vous dirais même que je cherche quelque chose qui soit plus important que cela. Parce que si c'est une grève de 24 heures pour se donner bonne conscience, ce n'est pas suffisant. Si notamment le chômage continue, il est clair qu'il faudra se faire entendre d'une autre façon et d'une manière forte.
28 mai 1993
France 2
G. Leclerc : 30 000 suppressions d'emplois dans la Fonction publique pour 94.
M. Blondel : L'allégement de 30 000 salariés de la Fonction publique va avoir des conséquences énormes sur les services, car il s'agit des fonctionnaires d'État. Je me souviens des manifestations et des grèves qu'il y a eu chez les gardiens de prison car il manquait 15 000 postes. Je me souviens des difficultés rencontrées au ministère des Finances parce que les services sont surchargés. Je ne suis pas sûr que M. Sarkozy puisse appliquer ça. En tout cas, il va avoir une réaction des fonctionnaires.
G. Leclerc : Pour financer sa relance, le gouvernement a lancé un emprunt de 40 milliards et va privatiser. C'est une bonne façon d'aborder le problème ?
M. Blondel : Concernant les privatisations, en 81 nous avions dit : il ne faut pas faire de la nationalisation l'idéologie qui "etc." Aujourd'hui, il ne faudra pas non plus aller dans l'autre sens et faire de la privatisation idéologique. Il y a des endroits stratégiques comme l'Aérospatiale, une certaine partie de Thomson, où il n'est pas bon de mettre ça dans le secteur concurrentiel. J'avais demandé au Premier ministre de bien vouloir éviter les licenciements dans les sociétés nationalisées. Il a affirmé au Parlement avoir fait une démarche de cette nature. Le résultat, c'est qu'il va y avoir, maintenant, la participation de l'État à l'occasion des idées de partage du travail. Je considère que c'est complètement fou ! Cela ne créera pas d'emploi. Cela va aider les entreprises à recevoir de l'argent, et non pas à éviter de licencier. On ne relance pas l'activité de cette façon. Ce sont les conséquences du choix fait par le Premier ministre en matière d'emprunt.
G. Leclerc : L'idée que le gouvernement soutienne la baisse de salaire pour les salariés contre une suppression d'emploi pure et simple, c'est une bonne idée ?
M. Blondel : C'est le gouvernement qui va donner des sous pour éviter que les salariés soient licenciés. Les effets, c'est le partage du travail et du revenu. C'est-à-dire du pouvoir d'achat en moins pour les gens. Il y a, de plus, un élément de culpabilité qui est énorme : ce sont les salariés qui ont du travail qui sont responsable du chômage des autres. J'aurais mieux aimé que l'on donne de l'argent dans le bâtiment pour relancer l'activité.
G. Leclerc : Vous n'êtes donc pas satisfait de la façon dont le gouvernement envisage cette relance de l'emploi ? Mais en même temps, c'est le grand calme social.
M. Blondel : Le collectif budgétaire est un collectif d'assainissement et de soutien, mais ce n'est pas un collectif de relance. Tout est calculé sur la baisse de la consommation. C'est une erreur fondamentale. Concernant les actions sociales, nous allons faire une centaine de réunions d'ici le mois de juin. Nous allons préparer une riposte à La rentrée. On ne peut pas faire les choses immédiatement car les gens n'ont pas encore perçu la CSG, l'essence, etc. le fait qu'il n'y aura pas d'augmentation de salaire, sauf si nous nous battons. Nous allons donner des informations sur les salaires, les retraites, etc.
G. Leclerc : Des journées d'action ?
M. Blondel : Je ne parle pas de journées d'action, ni de grève, mais je cherche quelque chose qui pourrait être plus ample.
G. Leclerc : La négociation sur l'assurance-chômage a été repoussée. Peut-on éviter l'augmentation des cotisations ?
M. Blondel : On ne doit pas éviter l'augmentation des cotisations. C'est d'ailleurs pour cela qu'elle a été repoussée. Malgré les réaffections au niveau patronal – 20 milliards dans le collectif budgétaire pour les patrons, et huit milliards pour la taxe professionnelle – ceux-ci ne veulent pas donner le complément qu'il faudrait pour maintenir le régime. Nous avons obtenu du gouvernement qu'il fasse le relais et le complément pour le mois de juin pour les allocations. Je dis clairement aux chômeurs qu'ils seront payés pour juin et juillet. Mais il faut que l'on mette à profit ce délai pour prendre des dispositions afin de pérenniser le régime.
G. Leclerc : Allégement de huit milliards de la taxe professionnelle pour favoriser l'emploi. Qu'en pensez-vous ?
M. Blondel : Si les entreprises jouent le jeu et embauchent, c'est pas mal. Mais il ne faut pas se faire d'illusions. Elles embauchent si elles ont besoin de personnel, c'est-à-dire s'il y a de l'activité.