Texte intégral
M. Denoyan : Bonsoir. Comment passer en un instant d'une crise économique à une crise politique ? Il suffit pour cela d'une phrase : celle prononcée mercredi soir par Philippe Séguin appelant à une révolution culturelle et à une autre politique que celle pratiquée par le Gouvernement de monsieur Balladur. Le doute, qui n'attendait peut-être que cette occasion, s'est depuis développé à grande vitesse. Et si le diagnostic sur la crise était autre que celui exprimé depuis des mois ? La majorité est troublée, monsieur Séguin trouve des appuis même à Gauche ; monsieur Jean-Pierre Chevènement, mais est-ce surprenant, emboîte le pas du Président de l'Assemblée nationale. Y a-t-il ou pas une autre politique économique pour la France ? Invité d'Objections ce soir : monsieur René Monory, Président du Sénat.
Monsieur le Président, bonsoir.
M. Monory : Bonsoir.
M. Denoyan : Vous êtes le 3e personnage de la République, constitutionnellement j'entends, puisque vous pensez être le 2ème car en cas de vacance du pouvoir c'est vous qui remplacez le Président de la République…
M. Monory : Peu importe.
M. Denoyan : Donc une personnalité qui compte dans le débat politique français. Mais vous avez été aussi ministre des Finances à une époque ; par conséquent, votre avis sur la réalité économique de la France nous intéresse bien entendu. Les prises de position de Philippe Séguin, parlant de Munich social, appelant à une autre politique, souhaitant une dissolution du GATT, prônant la nationalisation de l'assurance-chômage, montrent pour le moins que la politique de monsieur Balladur ne fait pas l'unanimité dans sa majorité. Vous-même, monsieur Monory, de quel côté penchez-vous ?
M. Monory : Tout d'abord merci de m'avoir invité. Je vous dirai tout d'abord que, sans ambiguïté, j'appartiens à une majorité et donc je soutiens le Gouvernement de cette majorité et le Premier ministre.
M. Giesbert : Contrairement à Monsieur Séguin.
M. Monory : Je ne vais pas du tout me déterminer aujourd'hui par rapport à Monsieur Séguin ; ce n'est pas mon objecteur de conscience. Je pense que le Président du Sénat peut avoir sa propre philosophie, sans emprunter tout à fait les déclarations du Président de l'Assemblée Nationale, que je ne partage pas d'ailleurs complètement, même complètement, même pas beaucoup, et je m'expliquerai davantage tout à l'heure. Ce que je voudrais dire tout d'abord, c'est que je crois que notre société est en mouvement, c'est vrai, en transformation, et que peut-être il ne faut pas faire l'erreur de croire que, parce qu'on gérera de telle ou telle façon, on fera de la croissance, on fera de l'emploi. Je crois que les problèmes sont posés d'une façon différente et j'ai dit cela bien avant les élections. J'avais même dit dans certains discours que je faisais pendant la campagne électorale qu'il n'y aurait pas de relance parce qu'on n'a pas les moyens de la relance, ce qui choquait beaucoup mes interlocuteurs, parce que chacun croit toujours qu'il va y avoir le miracle. Donc sur ce plan-là, je ne suis pas du tout surpris de la situation actuelle, mais ce n'est pas pour autant qu'il n'y a pas des solutions et je pense qu'on va en parler dans un instant, mais des solutions qui ne seront pas, puisque vous avez évoqué Monsieur Séguin, pour moi, le repli sur soi-même. Autant je souhaite voir nos partenaires européens, ou plus spécialement Japonais ou autres, jouer le jeu de la réciprocité dans nos échanges, autant je ne souhaite pas voir une France qui se replierait sur elle-même et qui n'aurait plus le goût de gagner. C'est là où il faut faire très attention.
M. Denoyan : Si vous n'êtes pas pour les propos de monsieur Séguin, êtes-vous pour autant pour la politique de monsieur Balladur ? Est-ce que vous considérez que les plans mis en œuvre par Monsieur Balladur sont de nature à redresser l'économie française ?
M. Monory : Tout d'abord, je vous dirai qu'il n'avait pas beaucoup, dans les deux premiers mois, d'autres marges ou d'autres moyens, parce qu'il fallait bien arrêter l'hémorragie des transferts sociaux, l'hémorragie des déficits, qu'il faut toujours couvrir par des emprunts. Cela dit, je crois aussi que nous sommes dans une situation un tout petit peu comparable à celle que j'avais trouvée aux Finances en 1978, après la crise du pétrole. La crise du pétrole avait surtout chargé les entreprises d'une façon anormale : le blocage des prix les empêchait de faire des bénéfices pour embaucher. Je me souviens à l'époque avoir, un peu contre le courant de pensée des Finances, à la fois fait une loi d'orientation de l'épargne et libéré les prix. Aujourd'hui, depuis 10 ou 12 ans, nous avons fait moins de croissance et nous avons continué à distribuer à peu près autant que si l'on faisait de la croissance. On a augmenté aussi nos dépenses de Santé, nos dépenses sociales et finalement on a chargé les entreprises, parce que la seule façon de boucher les déficits, c'est d'augmenter les cotisations. Aujourd'hui, nous avons une certaine difficulté de concurrence parce que nos entreprises ont été très chargées sur les salaires et donc c'est là où j'aurai des propositions à faire.
M. Giesbert : Monsieur Monory, on assiste aujourd'hui à une montée du protectionnisme en France et d'ailleurs le Sénat, avec le Rapport Arthuis, a apporté un peu d'eau au moulin protectionniste, Pourquoi pensez-vous que le protectionnisme est une mauvaise chose, parce que visiblement c'est votre pensée ?
M. Monory : Je vais vous expliquer pourquoi. D'abord parce que la France détient actuellement près de 7 % du marché mondial des échanges internationaux…
M. Giesbert : C'est-à-dire qu'un salarié sur 4 travaille pour l'étranger.
M. Monory : Oui, à peu près, et nous sommes le 4ème pays exportateur du monde. Et je vais vous donner un chiffre qui parle de lui-même : nous avons fait en 1992 une balance commerciale légèrement excédentaire, de l'ordre de 40 à 50 milliards de francs. Mais il faut savoir que dans cette balance nous avons acheté à peu près pour 150 milliards de francs de produits sans valeur ajoutée, comme le pétrole, comme les matières premières, comme certains produits qu'on ne récolte pas, et que malgré cela on a fait un excédent. Cela veut dire qu'on a fait en 1992 à peu près 200 milliards de francs d'excédents de valeur ajoutée. Ce que je crois, c'est que si demain on installait comme règle de gestion la protection généralisée, il ne faut pas croire que nos partenaires n'en feraient pas autant. Et à ce moment-là, c'est le pouvoir d'achat qui baisserait. Cela dit, je nuance mon propos dans ce sens que, probablement, là où par exemple les Japonais n'acceptent pas beaucoup de voitures européennes, ce n'est pas utile de leur faire un boulevard pour qu'ils amènent les leurs.
M. Denoyan : L'accord Europe-Japon a été un mauvais accord…
M. Monory : C'est-à-dire qu'il a été un accord de mauvaises perspectives : on avait prévu, je crois, - 6 % du marché pour faire l'accord, et en réalité ce ne sera pas - 6, mais - 17, – 18 ou - 19. Il faudra le revoir, cet accord. Ce que je crois, c'est qu'il faut vraiment une réciprocité, et les Japonais sont des gens qui ferment leur marché complètement.
M. Levaï : Monsieur Monory, l'un des premiers articles critiques du Plan Balladur, il n'était pas signé de la plume de Philippe Séguin ; il figurait dans le journal Le Monde il y a quelques jours, et il était signé René Monory. Vous êtes membre de la majorité, vous venez de le redire…
M. Monory : Il n'était pas critique, il était proposant.
M. Levaï : Il était proposant, mais vous disiez en substance car je ne l'ai pas sous les yeux que monsieur Balladur n'allait pas assez loin, ne faisait pas assez fort et qu'on pouvait faire autre chose, en particulier pour lutter contre le chômage. C'était cela, l'économie de votre article ?
M. Monory : Je ne renie pas ce que j'ai écrit ou ce que j'ai signé. Le problème est le suivant, et je répète ce que je disais à l'instant : c'est une illusion de croire aujourd'hui que, dans les 2 ou 3 prochaines années, on fera une croissance suffisante pour faire de l'emploi. Cela veut donc dire que pour le problème de l'emploi il faut le poser en d'autres termes. Et c'est là où je dis que, probablement, il faudrait, quand je dis aller plus loin, réduire les charges familiales, et on l'avait promis dans la plate-forme si vous vous souvenez, de 50 à 60 % milliards de francs…
M. Denoyan : Les allocations familiales.
M. Monory : Sur les allocations familiales, oui, 50 à 60 milliards de francs. Vous mettez un point de TVA, cela fait déjà 36 milliards. D'autre part vous obligez, et là c'est vraiment un contrat qu'il faut passer, les entreprises à prendre un pourcentage presque à due concurrence, on peut leur laisser une petite marge, de centaines de milliers de jeunes qui ne demandent qu'à rentrer au travail, en formation professionnelle pour 2 ans, peut-être avec un salaire un peu moins élevé que le SMIC, disons vers 5 000 F, sans charges sociales puisqu'étant au chômage ils ne paient déjà pas de charges sociales, et vous aurez financé très rapidement vos 50 ou 60 milliards. Si vous mettez un point de TVA, qui peut être provisoire pour 2 ans, pèse 36 milliards. Et le reste, vous allez le récupérer très rapidement : cela pèse 36 milliards. Et le reste, vous allez le récupérer très rapidement : n'oubliez pas que la Caisse de Chômage représente maintenant, sous toutes ses formes, à peu près 400 milliards de francs. On ne peut pas laisser continuer à progresser cette Caisse et d'ailleurs on ne sait plus comment payer les déficits. À partir de là, si vous créez ce choc psychologique dans l'opinion : 5 ou 600 000 jeunes qui rentrent au travail, et je suis sûr que les chefs d'entreprise sont prêts à le faire si on leur en donne les moyens, dans les familles d'un seul coup le moral va changer Cette peur du lendemain, cette peur du chômage paralyse aujourd'hui de l'épargne de précaution : vous avez aujourd'hui encore 1 200 milliards de SICAV monétaires, malgré la baisse des taux, et la moitié de ces SICAV monétaires sont des épargnes de précaution de ménages. Si vous mobilisez seulement, grâce au choc psychologique, 100 ou 150 milliards de francs pour la consommation ou pour l'investissement, du jour au lendemain vous avez presque 2 points de plus de croissance à votre disposition. Je ne fais pas de miracle, je n'ouvre pas des déficits supplémentaires ; je déplace des masses. Depuis 10 ans, on a chargé les entreprises ; vous les déchargez brutalement, pas par des petites touches de 4 ou 5 milliards, mais d'une somme importante, et en échange vous leur demandez d'embaucher et si elles n'embauchent pas, vous ne leur réduisez pas…
M. Levaï : Vous voyez que vous êtes critique du Plan.
M. Monory : Je ne suis pas critique, je dis qu'il faut aller plus loin.
M. Denoyan : Vous dites tout de même autre chose.
M. Levaï : Pardonnez-moi, monsieur Balladur vous a lu. Est-ce qu'il vous a répondu ? Est-ce qu'il vous a parlé ? Et est-ce qu'il vous a dit pourquoi il ne vous suivrait pas là-dessus ?
M. Monory : Il ne m'a pas dit qu'il ne me suivrait pas. Il m'a dit qu'il savait faire, et je crois qu'il disait cela très gentiment – j'en ai parlé entre deux couloirs, parce que monsieur Balladur est très occupé ; je regrette de ne pas le voir un peu plus souvent, mais je comprends parfaitement que sa tâche est prenante –, il m'a dit qu'il savait faire la distinction entre ceux qui me font des critiques positives et celles qui sont plutôt négatives. Et j'ai cru comprendre qu'il rangeait les miennes dans la catégorie des positives. Je n'en sais rien, mais je le suppose. Mais ce n'est pas du tout une critique. Je crois qu'il a fait ce qu'il devait faire, mais maintenant il faut faire autre chose, parce que l'illusion…
M. Denoyan : 150 milliards par rapport à 5 ou 6, ce n'est pas une critique qui porte…
M. Monory : J'entends dire : au mois de septembre, cela va peut-être repartir ; après on a dit au mois d'octobre ; maintenant mon ami le ministre de l'Économie dit au début de l'année prochaine. Ce n'est pas ainsi qu'on doit bâtir une politique ; vous n'aurez pas de croissance significative pour faire de l'emploi. Il faut donc rebaisser les masses et à partir de là vous ferez de l'emploi et surtout de l'emploi en formation professionnelle.
M. Denoyan : Votre différence avec monsieur Séguin, si je vous entends bien depuis le début de cette émission, c'est que vous vous déplacez les masses alors que monsieur Séguin veut faire une autre politique.
M. Monory : La grande différence entre lui et moi, c'est que moi je crois à une France combattante, à une France qui croit en elle et qui est capable de se battre à ses frontières. Je ne crois pas du tout pour l'instant à une France qui se replierait frileusement sur elle-même et qui se protégerait aux frontières, et d'ailleurs ce serait plutôt aux frontières de l'Europe, comme il a dit ; il faut déjà entraîner nos partenaires, ce qui n'est pas toujours évident. N'oubliez pas que l'Allemagne représente à peu près 12 % des échanges mondiaux. Donc, demain matin, elle ne va pas accepter de fermer ses frontières aussi facilement que cela.
M. Levaï : Et vous trouvez Monsieur Balladur trop classique ?
M. Monory : Laissez-le respirer, monsieur Balladur. Il y a deux mois qu'il est au Gouvernement, il a déjà fait pas mal de choses. Mais je pense que s'il écoute un peu les conseils, ou tout au moins les conversations qu'on peut avoir, il va bien faire autre chose.
M. Le Marc : Le point de départ de l'analyse de Philippe Séguin, c'est que les acteurs politiques et économiques sont sous influence, sous influence du lobby libre-échangiste et des organisations internationales. Est-ce que vous récusez ce procès en conformisme ? Est-ce qu'il n'y a pas une part tout de même de vérité là-dedans, notamment en ce qui concernée tabou de la monnaie ?
M. Monory : On ne va pas passer la soirée pour dire que monsieur Séguin a dit cela bien ou a dit cela mal. Il y a une politique qui concerne monsieur Séguin comme elle concerne monsieur Balladur…
M. Denoyan : Comme elle concerne Monsieur Monory.
M. Monory : Je ne vais pas commencer à modifier ma philosophie. Tout ce que je vous dis aujourd'hui, je l'ai dit pendant la campagne électorale, avant les élections. J'ai même fait un jour un discours devant la Fédération, entre les deux tours, des Travaux Publics et je leur ai dit : "Il n'y aura pas de relance parce qu'il n'y a pas les moyens de la faire". Ils m'ont dit : "Si c'est pour nous dire cela, ce n'est pas la peine de venir". Ce à quoi je leur ai répondu : "Si vous n'êtes pas capables d'entendre ce que je vous dis, je vais vous faire un autre discours, que vous aimerez entendre mais qui ne sera pas bon." Et voilà ce que j'ai fait. Je n'ai donc pas besoin de rectifier ma philosophie, j'ai toujours parlé comme cela. Ce que je crois, c'est qu'il est illusoire de penser que demain on va fermer les frontières. Je me souviens, par exemple en 1984, qu'on a bloqué les magnétoscopes à Poitiers. Immédiatement, dans les 8 jours, les Japonais ont bloqué le Cognac et j'avais les gens du Cognac qui étaient dans la rue car les Cognaciais exportent chaque année 7 à 8 milliards de francs. Il ne faut donc pas vous faire d'illusion : le jour où vous fermez la frontière pour une chose, le lendemain vous la fermez pour autre chose.
M. Denoyan : Vous avez la réponse.
Mme Huet : sur le plan de la méthode, monsieur Monory, est-ce que vous estimez que les Présidents des deux Assemblées ont un droit de parole absolu, qu'ils doivent pouvoir s'exprimer quand ils veulent, comme ils veulent, sur la politique du Gouvernement ?
M. Monory : Je me considère, comme Président du Sénat, comme un soutien sans faille d'une majorité, qui a été élue par les électeurs et qui a formé un gouvernement avec des gens de qualité, que j'estime et que j'aime bien, avec un très bon Premier ministre ; je crois qu'on ne peut pas en avoir un meilleur. Donc je me sens tout à fait libre parfois de dire ce que je pense, parce que si je ne dis plus ce que je pense, je ne serai plus le Président du Sénat et je ne serai plus moi-même. Mais ce n'est pas pour autant que je me sépare de cette majorité ou que je donne l'impression de m'en séparer. Si je peux apporter dans le débat quelque chose de plus qui peut l'aider à réussir, c'est ce que je ferai. Je crois que certaines de mes suggestions peuvent l'aider à réussir. Mais je n'ai pas d'autre objectif que celui-ci. Je crois qu'aujourd'hui, après avoir vécu les divisions de la Gauche, ce n'est pas la peine de vivre les divisions de la Droite.
M. Denoyan : Tout de même, monsieur Monory, on voit bien, à travers les propos que vous tenez, la référence à l'article que citait Iwan Levaï tout à l'heure, monsieur Séguin mercredi soir, qu'il y a une espèce de maelström à l'intérieur de la majorité : chacun essaie à sa manière de redonner les éléments de la confiance. Cela veut dire que si on essaie, c'est qu'elle n'y est pas. Comment faire, vous qui soutenez la majorité, qui êtes un des personnages les plus importants de la République, pour redonner la confiance aux Français ? Si on continue la politique que fait monsieur Balladur, de votre point de vue, de celui de monsieur Séguin et de quelques autres, on n'y arrivera pas…
M. Monory : Pour redonner la confiance aux Français, il faut un choc psychologique. Les Français attendaient beaucoup, beaucoup, parce que les hommes politiques dans leur campagne électorale ont dit : "Votez pour nous, vous aurez la confiance, et la confiance va créer la croissance". C'était une illusion : la croissance n'est pas le fait de la confiance, la croissance est le fait de l'environnement international. Lorsque vous avez dans le monde entier 3 % de croissance qui se font et que vous avez toute une partie du monde, l'Asie du Sud-Est, qui fait 7 ou 8 % de croissance par an, il en reste moins pour nous. Ce n'est pas pour autant qu'on ne peut pas avoir la confiance…
M. Denoyan : Une fois qu'on a dit cela, qu'est-ce qu'on fait, monsieur Monory ?
M. Monory : Qu'est-ce qu'on fait ? Je viens de vous le dire, ce qu'on fait : il n'y a pas de chance de faire des emplois par la croissance. Il faut donc redistribuer les cartes pour faire rentrer dans les entreprises 5 ou 600 milles jeunes brutalement, et pour cela il faut payer : il faut payer les entreprises en les soulageant, comme on l'a promis dans la plate-forme électorale, d'une grande partie des charges familiales. À partir de là, vous verrez que cela va modifier les choses. Moi, quand je reçois dans mon bureau, dans ma ville…
M. Denoyan. À Loudun.
M. Monory : … des gens qui viennent me voir, sur 15 personnes qui viennent me voir dans une matinée, il y en a 13 qui viennent pour de l'emploi, il y en a 5 ou 6 dont les parents pleurent dans mon bureau. C'est insupportable, une société comme cela…
M. Denoyan : Vous dites les jeunes, monsieur Monory…
M. Monory : Mais il faut parler aussi des autres.
M. Denoyan : C'est ce que j'allais vous dire.
M. Monory : On ne peut pas non plus avoir une société dans laquelle le patron est amené à réfléchir en se disant : "Dans un an, j'aurai une douzaine de personnes qui auront 56 ans et 3 mois, je pourrai les expédier". On ne peut pas non plus parler d'une société comme celle-ci. Il faudra peut-être partager, je vais très loin, le revenu, puisqu'il y en a moins à partager et qu'on ne fait pas de croissance. On continue à donner à peu près le même pouvoir d'achat à ceux qui sont au travail, à ceux qui ont le travail protégé, alors que nous ne faisons plus de croissance et qu'on a besoin de faire des investissements. À partir de là, je le dis, je prends mes risques, il faudra sans doute aller vers un certain partage des revenus si l'on veut remettre les gens au travail. Mais il ne faut pas croire que ce sera seulement la croissance qui vous mettra les gens au travail.
M. Levaï : Vous avez une mémoire politique… C'est très intéressant, ce qui se passe en 93 pour une majorité énorme, celle qui est là…
M. Denoyan : Sans précédent.
M. Levaï : … à l'Assemblée nationale et au Sénat. La Gauche a connu la même chose en 81 et vous vous souvenez, en 83, la Gauche s'est divisée sur "il y a deux politiques". Aujourd'hui, vous avez les Droites les Libéraux et les néo-Gaullistes qui se disent qu'ils sont en train de se diviser sur cette même idée "il y a deux politiques". Est-ce que, aujourd'hui, pour vous monsieur Monory, il y a une autre politique que celle de monsieur Édouard Balladur ou pas ?
M. Monory : Non, il n'y a pas deux politiques. J'insiste là-dessus parce que, en 1975, avec la crise du pétrole, souvenez-vous, Jacques Chirac a pratiqué pendant un temps la politique de la relance et on a été obligé d'arrêter. En 1982, Pierre Mauroy a voulu pratiquer la politique de la relance par la consommation : il a fait un budget avec 27 % de progression qui n'a jamais été exécuté parce que c'était à ce moment-là l'explosion. Il peut y avoir une initiative de relance au niveau européen, avec des emprunts qu'on prend de l'extérieur de la Communauté, mais il n'y a pas place aujourd'hui, pour un pays tout seul de l'Europe ; à une politique de relance. Cela veut donc dire qu'il faut que l'on redistribue, à l'intérieur de nos masses économiques, ces masses importantes qui se sont portées sur les entreprises sous forme de charges. Et il ne faut pas culpabiliser les patrons aujourd'hui : depuis 5 ou 6 ans, si certains ont encore quelques bénéfices, c'est parce qu'ils ont compressé au maximum l'inutile de leur entreprise ; tous les frais généraux qui portaient l'entreprise ont été plus ou moins rognés et c'est cela aussi qui ajoute encore au désarroi. Je crois donc qu'il faut que l'entreprise, qui est le seul lieu, avec les collectivités, qui peut créer des emplois, c'est là où il faut donner actuellement du mou financier, avec un contrat, pour qu'on réembauche des emplois. Faute de quoi, on ira à la catastrophe…
M. Levaï : Vous l'avez fait, monsieur Monory. Vous vous souvenez de monsieur Ghana qui avait promis 300 000 emplois si jamais on abaissait les charges ?
M. Denoyan : Et même à une époque, on avait dit 500 000 emplois.
M. Monory : Monsieur Levaï, dans mon propos, c'est simple : vous réduisez les charges, c'est facile à identifier, et il est facile à identifier le nombre de jeunes que les entreprises vont embaucher. Si elles ne l'ont pas fait, on ne leur déduit pas leurs charges.
M. Denoyan : Monsieur Monory, est-ce que vous ne trouvez pas choquant pour l'opinion publique qu'il y ait ce débat à l'intérieur de la majorité aujourd'hui, alors que vous avez eu 5 ans pour y réfléchir ?
M. Monory : Mais il n'y a pas de débat.
M. Denoyan : Ah si, il y a quand même débat.
M. Monory : Ne mélangeons pas Monory et Séguin. Il n'y a pas de débat, il y a un débat…
M. Denoyan : Si, vous dites : "Cela ne va pas assez loin, cela ne va pas assez vite"…
M. Monory : Il y a un débat philosophique qui est initié par Séguin, c'est un problème et il y a d'autre part une politique que j'ai toujours défendue. J'ai dit au Premier ministre, au moment de la formation du gouvernement, ce que je vais lui dire aujourd'hui, mais il n'y a pas de débat entre nous. Je soutiens le Premier ministre, je souhaite qu'il aille un peu vers ce que je propose, c'est tout. Mais il n'y a pas une différence de politique.
M. Le Marc : Il y a débat tout de même sur la politique économique et sociale, on l'a vu, au sein de la majorité, sur la politique européenne aussi qui s'est étrangement affaiblie, sur la défense aussi où il y a des différences de conception, sur les problèmes de société à l'UDF et notamment au CDS, on commence à critiquer un peu la démarche qui est faite. Est-ce que vous pensez que finalement la majorité n'est pas très mal partie ? 3 mois après son accession au pouvoir, elle se divise déjà de manière assez considérable.
M. Monory : Il y a aussi toutes les lois qui viennent de passer à l'Assemblée et au Sénat, qui ont toutes été votées pratiquement à l'unanimité par la majorité. Cela veut dire que certains critiquent, mais votent quand même. Cela dit, vous ne pouvez pas empêcher ce débat. Aujourd'hui, il y a une grande peur, une grande angoisse, dans l'opinion publique. Les gens ont été habitués pendant 40 ans à la croissance et à l'emploi. Subitement, depuis 10 ans, la croissance n'existe presque plus, on n'a malheureusement pas modifié nos comportements et le chômage augmente sans arrêt. C'est forcé qu'il y ait débat.
M. Le Marc : On a l'impression que la majorité a déjà peur de son échec.
M. Monory : Je ne sais pas si on a peur, moi je n'ai pas peur. Je suis tout à fait confiant pour l'avenir : si on sait prendre les mesures courageuses, je suis tout à fait confiant. Je ne suis pas du tout à ranger dans les gens pessimistes. Cela dit, il ne faut pas rester les bras croisés et il ne faut surtout pas employer toujours les mêmes méthodes qu'hier parce que la situation est différente de celle d'hier.
M. Giesbert : Vous soutenez le gouvernement, vous avez dit que monsieur Édouard Balladur était le meilleur Premier ministre possible. Mais est-ce que vous avez un reproche à lui faire et quel est le défaut du Gouvernement ? Il doit bien y en avoir un…
M. Monory : Il y en a certainement quelques-uns ; ce ne serait pas drôle s'il n'y avait pas de défaut… Je crois qu'il a quelques défauts, c'est naturel, et si j'étais Premier ministre, j'aurais aussi quelques défauts. Les hommes parfaits, ce n'est pas amusant. Je vais vous faire une toute petite critique. Quand je suis arrivé aux Finances, par exemple, et mes collaborateurs ne m'en ont pas gardé rancune puisque je les vois souvent et que ce sont de bons amis, je me suis complètement affranchi, rapidement, de la tutelle des habitudes des Finances et j'ai fait des choses contraires à ce qu'ils pensaient ou à ce qu'ils souhaitaient. Cela a bien marché, on s'est bien compris. Je souhaite que monsieur Balladur rencontre, plus peut-être encore, des gens de la politique, des gens du terrain. Moi, je suis complètement disponible, je ne souffre pas et je souhaiterais le voir un peu plus souvent pour lui parler d'un certain nombre de choses.
M. Giesbert : Son défaut, en somme, est de ne pas écouter assez.
M. Monory : Je dis qu'aujourd'hui les défis de demain ne seront pas à résoudre comme on le faisait hier, parce que lorsque vous aviez 4 ou 5 % de croissance, la réponse n'était pas la même que lorsque vous avez 0 ou moins quelque chose. Il faut donc faire attention à cela, l'orthodoxie financière, qui est portée par des gens très intelligents, très bons, très forts, qui n'auront pas immédiatement peut-être le temps ou le courage de s'adapter à un autre défi. Et c'est le terrain qui vous pousse à le faire. Moi, je garde les pieds sur le terrain, je continue à aller chez moi même si je suis Président du Sénat, j'écoute les gens qui m'entourent et je vous assure que parfois les réponses ne sont pas les mêmes…
M. Levaï : Est-ce que vous visez Bercy ? Bercy n'a pas la cote aujourd'hui et monsieur Balladur est populaire. Vous avez vu, on dénonce monsieur de Larosière, Gouverneur de la Banque de France, on dénonce monsieur Trichet, Directeur du Trésor et on dit que ce sont les mêmes qui conseillaient déjà Bérégovoy. Est-ce que vous participez à cette critique ?
M. Monory : Pas du tout. On dénonce aussi l'Europe parce qu'on n'a pas de coupables à se mettre sous la dent, on dénonce ceux qui sont anonymes, qui ne peuvent pas se défendre. C'est ridicule de dénoncer monsieur de Larosière ou monsieur Trichet qui sont des gens de très grande valeur. C'est à nous, les hommes politiques, de prendre notre responsabilité. Quand on est un homme politique, on prend ses responsabilités. C'est ce que fait Balladur et je le soutiendrai dans ce domaine. Je n'ai aucune critique à faire au Premier ministre. Je souhaite qu'on se voit un peu plus souvent et qu'on puisse parler d'un certain nombre de choses qui sont sur le terrain ressenties. Comme il est très occupé, nous somme un certain nombre à pouvoir lui apporter notre caution et notre aide.
Mme Huet : Monsieur Monory, est-ce que ces divergences, qui apparaissent au sein de la majorité sur les solutions économiques à la crise, n'augurent pas mal de la campagne des élections européennes ? Autrement dit, est-ce qu'il est envisageable qu'il y ait au moins deux listes aux élections européennes, dans la mesure où il y a deux philosophies différentes des solutions apportées à la crise économique ?
M. Monory : J'aurais souhaité au départ, pour l'unité de la majorité, comme vous le dites, qu'il y ait une liste. Mais on s'aperçoit qu'il y a de telles divergences sur l'Europe, comme ce sont des élections européennes – on a bien vu les divergences au moment de Maastricht – qu'objectivement ce sera certainement difficile ; mais je n'ai pas de réponse aujourd'hui et ce n'est pas moi qui décide s'il y aura une liste ou deux listes. Il est clair que monsieur Séguin semble se positionner un peu dans le cadre anti-européen comme c'était Maastricht et que peut-être d'autres se positionneront au contraire dans le cadre pro-européen. Mais aujourd'hui, il est trop tôt pour parler des élections européennes. Il est certain que lorsqu'on veut être candidat à l'Europe, il faut déjà qu'on soit convaincu de l'Europe.
M. Le Marc : Est-ce qu'il n'y a pas un recul de l'idée européenne au sein même de l'UDF, une espèce de frilosité ?
M. Monory : Je suis très content des déclarations que j'ai vues ce matin de monsieur Longuet ou de monsieur de Charette, qui sont immédiatement montés au créneau pour l'Europe.
M. Levaï : À France Inter.
M. Giesbert : Et dans Le Figaro hier matin. Est-ce que vous n'avez pas peur quand même pour l'Europe aujourd'hui ? Dans les périodes de crise, et on s'enfonce dans la crise depuis déjà un certain nombre d'années, on a toujours besoin de boucs-émissaires.
M. Monory : Exactement.
M. Giesbert : Et le bouc-émissaire, on l'a bien vu, c'était l'Allemagne, la Bundesbank ; aujourd'hui, ce sont peut-être les Japonais. On recherche partout des boucs-émissaires. Est-ce que finalement les mois qui viennent ne risquent pas d'être très mauvais pour l'Europe ?
M. Monory : Vous avez raison, mais ce qui se passe, c'est que l'Europe n'est pas allée assez vite sur ses structures politiques. On a eu l'illusion que l'Europe était faite parce que l'économie marchait bien, que finalement l'économie européenne a conquis le monde. Il ne faut pas oublier que si nous sommes déficitaires aujourd'hui à nos frontières européennes, il y a encore 3 ans on était très excédentaire. L'économie, à mon avis, c'était l'arbre qui cachait la forêt, et les structures politiques ne se sont pas mises en place. Aujourd'hui, on va souffrir d'un manque de structures politiques. Et vous avez raison de dire que l'Europe est en danger dans les prochains mois, parce qu'on va culpabiliser la Commission, on va culpabiliser le Président de la Commission, on va culpabiliser les Allemands…
M. Giesbert : Qui ont quand même commis des erreurs les uns et les autres d'ailleurs.
M. Monory : Mais bien sûr qu'on a tous commis des erreurs et qu'on n'a pas été assez vite dans ce domaine. Cela dit, la construction d'une Europe, de la façon dont je la conçois, c'est-à-dire très regroupée, il faut du temps.
M. Giesbert : Vous ne croyez pas que l'Europe aujourd'hui cela ne peut pas être simplement que défensif, dans la mesure où… ?
M. Monory : Sûrement pas. Aujourd'hui, c'est l'abnégation de la vie. Je crois qu'on va modifier la société par la force des choses, je crois qu'on aura une société plus culturelle dans laquelle je vais prendre mes risques – on travaillera moins longtemps, mais on aura d'autres activités qui seront intéressantes. On ne peut pas nier la culture, la richesse de la recherche, la richesse de la formation, la formation continue, etc., et on ne peut pas, d'un autre côté, dire qu'on va se replier sur nous-mêmes, à l'intérieur de l'Europe ou à l'intérieur de notre pays, pour résister à ceux qui progressent plus vite que nous. C'est à nous de progresser plus vite. Je vais prendre un exemple. Je me bats beaucoup pour l'enseignement à distance. J'aurai à la fin de l'année je pense 300 personnes qui travailleront dans mon département sur l'enseignement à distance. Je suis persuadé qu'il y a là un marché fantastique ; j'en parlais avec le ministre de l'Éducation cette semaine et il me disait : "1 milliard de dollars à vendre à l'extérieur". Voilà les nouveaux métiers et j'espère avoir un jour un millier de personnes qui travailleront sur mon site, à l'enseignement à distance. Peut-être qu'on fera moins de casseroles, et c'est tout à fait respectable d'en faire, mais on vendra peut-être pour 1 milliard de dollars d'intelligence à l'extérieur.
M. Denoyan : Il faut une sacrée pédagogie vis-à-vis de la société française.
M. Monory : Il faut la faire, cette pédagogie. Moi je ne fais pas de stratégie électorale, j'essaie d'avoir une stratégie philosophique pour la France ; c'est tout à fait différent. Si vous voulez, il y a des choses qu'il faut dire, même si elles ne sont pas agréables à entendre.
M. Le Marc : Est-ce qu'il n'y a pas une contre-pédagogie dans les faits, c'est-à-dire la progression du chômage et l'incapacité de l'Europe à résoudre un problème crucial comme celui de la Yougoslavie et de la Bosnie ? Est-ce que ce n'est pas cela qui est en train de défaire l'Europe ?
M. Monory : Vous avez cent fois raison. Pour la Bosnie, c'est clair, c'est le manque de politique de l'Europe. On a bien vu, dès le départ, que les pays européens, les plus grands comme l'Allemagne et la France, ne s'engageaient pas pour soutenir les mêmes. Il est donc clair que c'est là où il y a le déficit de l'Europe. Mais en ce qui concerne l'emploi, c'est parce que personne n'a fait de prospective. Je vous assure que j'ai toujours travaillé, je crois, peut-être sans m'en rendre compte au départ mais maintenant un peu plus, dans la prospective. C'est pour cela que j'ai fait le Futuroscope par exemple…
M. Denoyan : Et que vous avez créé le Prix de la Prospective d'ailleurs.
M. Monory : J'ai même créé un Prix de la Prospective, qu'on a remis à un Anglais récemment, et un prix intéressant : 100 000 dollars. Je crois que ce qui est important est de voir ce qui va se passer. La société, c'est clair et je le répète, ne créera pas d'emplois, par sa progression pendant un temps. On reviendra peut-être à la croissance, mais au contraire si on faisait un peu de croissance en ce moment ce serait encore par la productivité. Monsieur Calvet disait à la télévision l'autre jour qu'il avait augmenté sa productivité de 12 % en 92 et qu'il espérait faire mieux en 93. Cela veut dire qu'il ne crée pas d'emplois.
M. Levaï : Et qu'il allait continuer de licencier.
M. Monory : Bien sûr. Donc la croissance ne crée pas d'emploi. C'est là l'imagination européenne : c'est de créer des emplois en redistribuant les cartes. Pourquoi ne pas mettre davantage de gens au travail, davantage de jeunes en formation, et peut-être que chacun gagne un peu moins ? La survie de notre société passe par là et non pas par l'illusion que la croissance demain va nous créer des emplois. C'est une illusion, et tant qu'on aura cette illusion on se trompera.
M. Giesbert : Est-ce que ce n'est pas un peu l'illusion du Gouvernement ?
M. Monory : C'est un peu une illusion générale des hommes politiques parce que, quand les hommes politiques de France, d'Allemagne ou d'Angleterre disent que l'année prochaine cela ira mieux, parce qu'on fera 1 % de croissance, même si on fait 1 % de croissance cela n'ira pas mieux.
M. Giesbert : Là-dessus d'ailleurs il y a un problème français : à croissance égale, la France a créé 4 fois moins d'emplois que les autres pays européens au cours des années 80.
M. Monory : Quand vous mettez un jeune qui a son baccalauréat, qui a parfaitement bien réussi jusqu'à 18 ans, dans l'entreprise, cela coûte 120 000 francs à l'entreprise avec les charges sociales. Donc vous détruisez de l'emploi. Aujourd'hui, la marge de manœuvre des entreprises est devenue tellement étroite que mettre quelqu'un à 120 000 francs avec les charges sociales, pour le former en quelque sorte, cela ne marche pas. Tandis qu'avec mon système, vous lui donnez 5 000 francs par mois, sans charges sociales : il coûte 60 000. L'entreprise va le prendre en formation. En plus, je crois qu'il y a toute une réforme philosophique dans ce que je propose, car l'Éducation Nationale, que je connais bien…
M. Denoyan : Vous en avez été le ministre.
M. Monory : … est un outil merveilleux pour faire de la culture générale, mais pas pour faire de la formation professionnelle, et l'entreprise n'est pas assez investie. Les Allemandes sont beaucoup plus investies que nous dans la formation professionnelle. Il faut changer cela.
M. Denoyan : Elle se fait dans l'entreprise, souvent.
M. Monory : Il faut faire de la formation dans l'entreprise et donner la pleine priorité à la culture générale à l'Éducation nationale. À partir de là, vous verrez que l'on changera considérablement l'approche des choses.
M. Levaï : On a entendu un René Monory européen, Édouard Balladur est européen…
M. Monory : Oui, cela me rassure.
M. Levaï : Jacques Chirac, au moment de Maastricht, était européen ; le Président François Mitterrand est européen. Tous ces européens-là s'entendent bien ? Quelles sont vos relations avec le Président de la République ?
M. Monory : Bonnes, comme elles peuvent l'être entre un Président de la République et un Président du Sénat. Je le vois de temps en temps, nous avons des discussions tout à fait intéressantes ; on ne parle pas de politique, on parle de quantités de choses et je parle beaucoup de l'Europe avec le Président de la République parce que je sens que, heureusement, c'est encore sa passion. Je dois dire que je prends plaisir à parler avec le Président, je passe une heure avec lui de temps en temps, et je trouve que c'est intéressant.
M. Levaï : Il est moins occupé qu'Édouard Balladur ?
M. Monory : Probablement.
M. Levaï : Parce que vous disiez tout à l'heure qu'Édouard Balladur était très occupé.
M. Monory : C'est vrai, c'est vrai que le Président de la République n'a pas la charge de faire marcher la France tous les jours. Il est sur les grands événements.
Mme Huet : Tout à l'heure, monsieur Monory, vous parliez de renforcer les structures politiques de l'Europe. Comment, concrètement, opérer ce renforcement, créer cette Europe politique dont on parle depuis des années qui n'existe pas ?
M. Monory : Je suis allé passer, il y a 3 semaines à peu près, une journée à Bruxelles où j'ai rencontré les Commissaires. Je crois que les Commissaires sont des gens pleins de talent…
Mme Huet : Ils ont très mauvaise réputation en France.
M. Giesbert : Pas seulement en France d'ailleurs.
M. Monory : Ils ont une mauvaise réputation, pourquoi ? Parce qu'ils sont nommés et, une fois qu'ils sont nommés, ils quittent le terrain ; la plupart du temps, en plus, ce n'était pas au départ des hommes de terrain.
M. Giesbert : Et ils n'ont plus de comptes à rendre à personne.
M. Monory : Oui, sauf que tous les pays ont leurs représentants, les ambassadeurs, auprès de la Commission, qui sont des gens de grande qualité mais qui, eux aussi, attendent les instructions des ministres. Les ministres, quand ils y vont et j'y suis allé 6 ans, je sais comment cela se passe, ont plein de travail : un ministre des Finances, par exemple, est complètement débordé par son travail. Il arrive le matin en avion, il voit l'ambassadeur ; on se réunit, on déjeune, ensuite il y a une réunion et chacun fait son numéro autour de la table. Personne ne dit non. On ne dit jamais non ; quand on ne dit pas oui, c'est comme si on avait dit non. Et le soir, chacun a hâte de prendre son avion pour rentrer et il laisse entre mains de l'ambassadeur et de la Commission à préparer une autre décision. Je dis qu'il faut que les politiques de tous les pays soient beaucoup plus présents. Je suis allé l'autre jour, et cela m'a attristé, à Dublin à la Conférence des Présidents des Parlements…
M. Giesbert : Contrairement à Philippe Séguin.
M. Monory : Contrairement à Philippe Séguin ; vous voyez que nous sommes différents, heureusement. Quand je suis arrivé là-bas, le Belge était très gentil ; il avait proposé de faire des assises. Je lui ai dit qu'il fallait les faire, mais sur un grand thème, par exemple la prospective de société : c'est un grand thème, cela concerne toute l'Europe. C'était bien, mais tous les Présidents qui se sont exprimés autour de la table…
M. Denoyan : Et vous voudriez qu'on croit à l'Europe ? Vous nous faites une peinture calamiteuse du fonctionnement de l'Europe et vous voulez qu'on y croit ?
M. Monory : Pourquoi on n'y croirait pas ? L'Europe est indispensable. L'Europe représente le plus gros marché du monde. Il faut aller de temps en temps en Asie du Sud-Est ; quand vous voyez la Chine, où je vais aller bientôt, et la façon dont elle avance en ce moment…
M. Giesbert : Le gros problème aujourd'hui pour l'Europe, c'est que beaucoup de pays jouent "perso", pour parler un peu vulgairement. Exemple de tous ces pays qui font des dévaluations compétitives : c'est vrai de l'Espagne, ou prétendument compétitives parce qu'on verra effectivement plus tard le résultat. Il y a quand même un problème britannique : la Grande-Bretagne va déverser sur la France, dans les mois qui viennent, toute une série de produits d'ailleurs souvent Japonais – je pense aux voitures – avec un rabais provoqué par leur dévaluation compétitive.
M. Denoyan : L'Angleterre, cheval de bataille de Franz-Olivier Giesbert.
M. Monory : Vous avez parfaitement raison et la Grande-Bretagne, ce n'est pas nouveau. Quand j'ai fait le Système Monétaire Européen à la demande de Giscard d'Estaing et d'Helmut Schmidt, quand je suis allé voir les Anglais, ils ont dit : "Non, jamais" ; et ils sont rentrés après parce que cela les arrangeait. Les Anglais, l'Europe les intéresse quand cela les arrange.
M. Giesbert : Monsieur Monory, est-ce que finalement il ne faut pas poser le problème de l'Europe différemment et essayer de mettre en place une Europe à 2 vitesses, à 3 vitesses ou à 4 vitesses ? Est-ce que ce n'est pas absurde d'avoir dans le même moule tous ces pays qui ont souvent des législations différentes ?
M. Monory : Vous avez cent fois raison. J'ai rencontré le Chancelier Kohl au mois de février je crois à Bonn et je lui ai exactement tenu le langage que vous avez, c'est-à-dire que je lui ai dit qu'il fallait avancer avec ceux qui sont prêts, qu'il fallait faire une monnaie unique le plus rapidement possible avec ceux qui sont prêts. Et il m'a répondu que sur le fond il était d'accord, mais je ne suis que ses propres amis soient tout à fait d'accord. Mais il est clair que si l'on veut là aussi élargir davantage l'Europe, c'est la noyer ; si c'est élargir en faisant les concessions qu'on a fait au Danemark, cela ne sert à rien.
M. Giesbert : Est-ce qu'elle n'est pas déjà noyée de toute façon ?
M. Monory : Elle est peut-être déjà noyée et il va peut-être falloir reprendre les choses en mains et voir ceux qui acceptent le maximum de communauté dans l'Europe.
Mme Huet : On sort complétement du cadre de Maastricht ?
M. Monory : On ne sort pas du cadre de Maastricht. Maastricht est un cadre qui sera encore modifié dans l'avenir, c'est un cadre qui va vers des objectifs : c'est l'objectif 1998.
M. Giesbert : Si c'était à refaire, Maastricht, vous ne referiez pas comme cela ? C'était utopique.
M. Monory : J'ai considéré que Maastricht était un pas en avant pour l'Europe ; je n'ai pas considéré que c'était la perfection dans sa conception, mais pour moi c'était un pas politique pour l'Europe et c'est la raison pour laquelle je l'ai voté sans état d'âme.
M. Le Marc : J'en reviens à la politique française, Édouard Balladur, lors de sa déclaration de politique générale, avait annoncé une gestion de rupture et un nouvel exemple français. Où voyez-vous la rupture et quel est cet exemple français ?
M. Monory : Il a aussi ajouté "dans quelques mois", il n'a pas dit tout de suite.
M. Le Marc : Est-ce que cela sera possible dans quelques mois ? Est-ce que la rupture ne doit pas être immédiate ?
M. Monory : Si je résume ma position, ce qui a été fait, il fallait le faire et cela a été bien fait. Maintenant, il faut faire autre chose sans pour autant renier la politique que Balladur a menée.
M. Le Marc : Qu'est-ce qu'il y a de nouveau ?
M. Monory : C'est d'abord qu'on a arrêté les hémorragies, parce qu'il y en avait beaucoup. Les hémorragies, c'est synonymes d'emprunts et les emprunts sont synonymes de remboursements.
M. Le Marc : Balladur fait des emprunts.
M. Monory : Il va les payer avec les privatisations, ce ne sera pas difficile.
M. Denoyan : On va s'arrêter sur les problèmes économiques parce que l'émission va toucher à son terme. Je voudrais quand même vous poser une question. Tout à l'heure, Franz-Olivier Giesbert parlait du bouc-émissaire. Or c'est vrai que dans la société française il y a un bouc-émissaire récurrent dans le comportement d'un certain nombre de partis politiques ou de personnalités politiques : c'est l'immigration. Le projet de loi sur l'immigration est quand même un peu contesté, tant à l'Assemblée Nationale qu'au Sénat, et notamment par les amis de votre famille politique, l'UDF. Qu'est-ce que vous pensez du texte de monsieur Charles Pasqua ?
M. Monory : Je crois que l'opinion attendait quelque chose. Là aussi, je vais dire quelque chose qui n'est pas très populaire : le chômage, dans une certaine mesure, cherche aussi des boucs-émissaires, et il est clair que c'est facile de culpabiliser l'immigration. Je partage globalement les orientations prises par le Gouvernement, mais je dis seulement qu'il faut faire attention : il y a des nuances à apporter, il ne faut pas aller trop loin…
M. Denoyan : Comme l'interdiction de soins par exemple aux émigrés…
M. Monory : Oui, les médecins ont réagi vite et fort et ils ont eu raison. Il faut faire attention, parce que c'est populaire ou populiste, dans une certaine mesure, et je crois qu'il fallait le faire. Je ne regrette pas qu'on le fasse ; il faut apporter des nuances parce qu'il ne faut pas non plus qu'on devienne un pays qui apparaisse… Mais vous savez, les Allemands dans ce domaine, aujourd'hui, sont en train de se poser les mêmes questions et commencent à dire, après avoir été des gens accueillants, qu'ils vont l'être moins. Donc on a aussi nos problèmes et si on ne prend pas de mesures, ce sont des dizaines de millions de gens qui sont partants pour l'Europe.
Mme Huet : Dans le débat qui se déroule actuellement à l'Assemblée nationale sur ce texte, le ministre de l'Intérieur, Charles Pasqua, navigue un peu à vue entre les durs et les doux de sa majorité, ceux qui veulent encore renforcer les mesures de répression et ceux qui veulent au contraire assouplir le dispositif. Sur un amendement particulier, qui a été voté la nuit dernière, je voudrais avoir votre avis : c'est un amendement du Gouvernement, donc de Charles Pasqua, qui prévoit qu'un étranger en situation irrégulière ne peut en aucun cas acquérir la nationalité française ni par mariage, ni par d'autres moyens. Est-ce que le Centriste que vous êtes peut accepter une telle disposition ?
M. Monory : D'abord je voudrais rectifier un peu ce que vous dites. C'est vous qui prenez la responsabilité de dire que Charles Pasqua navigue à vue ; je le connais bien et en général il a une stratégie, il sait ce qu'il veut et donc il ne navigue pas à vue.
Mme Huet : Disons qu'il lâche du lest…
M. Monory : Peut-être fait-il des concessions, mais en fin de compte il doit savoir ce qu'il veut sur son texte et sur sa propre carrière. Avec les Centristes au Sénat, on va en parler, on va voir. Il est clair que je ne veux pas apparaître dans la société comme quelqu'un d'affreusement réactionnaire, parce que je crois que c'est pas notre tempérament de Centristes. Mais je répète que nous étions arrivés à un point de laxisme tel qu'il fallait prendre des mesures.
M. Giesbert : Monsieur Monory, je voudrais vous parler de l'élection présidentielle. On voit très bien quel peut être le candidat du RPR : ce sera forcément Jacques Chirac…
M. Monory : Vous avez un pronostic tranché…
M. Giesbert : Sinon ce sera Édouard Balladur ou bien, si l'un et l'autre font défaut, Charles Pasqua est là. Il y en a encore un 4ème : c'est Philippe Séguin. Si je me tourne vers l'UDF, c'est beaucoup plus compliqué. On voit très bien qu'il y a un candidat probable, qui est Valéry Giscard d'Estaing, mais si ce n'est pas lui, tout le monde va tourner ses regards vers vous.
M. Monory : C'est gentil…
M. Giesbert : Alors je vous pose la question très simplement : est-ce que vous seriez prêt à être le candidat de l'UDF à l'élection présidentielle ? Et vous voyez-vous un destin national ?
M. Denoyan : Et ce sera la derrière question.
M. Monory : Dernière question et la plus simple pour répondre, naturellement. Tout d'abord, je vous dirai qu'aujourd'hui je travaille complètement pour le Sénat, rien que pour le Sénat…
M. Giesbert : C'est toujours ce que l'on dit…
M. Monory : C'est toujours ce que l'on dit, mais c'est la vérité. Je passe tout mon temps au Sénat et je veux faire du Sénat une grande maison. D'ailleurs elle n'a pas beaucoup d'efforts à faire parce que les gens qui l'habitent, que ce soit les fonctionnaires ou les élus, sont des gens de grande qualité. Quels que soient les candidats qu'il y aura dans l'avenir, je ne suis pas candidat à la présidentielle ; je suis aujourd'hui candidat à ce que la France réussisse et c'est important parce qu'il n'y aura pas de présidentiel ni chez le RPR, ni chez l'UDF, si la France échoue. On trouvera le présidentiel ailleurs. Aujourd'hui, la multiplicité des candidatures est probablement l'un des raisons de l'interrogation que se pose la population. La population ne vus demande pas aujourd'hui de savoir qui sera candidat à la présidentielle ; elle vous demande s'il y aura moins de chômeurs dans un an ou 18 mois.
M. Giesbert : Cela vous intéresse, l'élection présidentielle ?
M. Monory : Non, je m'intéresse aujourd'hui, je le répète, à la politique de la France, et on verra bien.
M. Denoyan : Merci, monsieur Monory.