Texte intégral
J.-P. Elkabbach : Les socialistes grecs chassés du pouvoir il y a 40 mois pour incompétence et corruption reviennent devant les conservateurs.
A. Juppé : Le peuple grec décide ce que bon lui semble. C'est une nouvelle fois l'illustration de ce que les peuples ont la mémoire courte.
J.-P. Elkabbach : Sur quel dossier pourrait-on conclure cet accord ?
A. Juppé : Il y a de la cohérence et de la logique dans notre position. La négociation internationale c'est un peu comme les échecs, il faut savoir prévoir le coup suivant et ce qui me frappe beaucoup c'est le climat de suspicion qui règne à l'heure actuelle. Dès qu'on bouge un peu on est accusé de céder. Nous n'avons absolument pas changé d'objectif, nous souhaitons toujours un accord global d'ici la fin de l'année, le 15 décembre. Nous constatons que les conditions aujourd'hui ne sont pas réunies. En particulier sur Blair House et l'agriculture nous avons demandé des modifications substantielles et pour l'instant la réponse est négative. Il n'est donc pas question d'accepter l'accord tel qu'il est. Deuxième exemple, un sujet dont on parle moins, juste deux chiffres : savez-vous combien les Américains exportent de programme audiovisuel en Europe ? 3,750 milliards de dollars et les Européens en sens inverse 250 millions de dollars, un chiffre ridicule. Nous voulons continuer à exister. Là encore il n'y a pas d'accord. Si le 15 décembre aucun accord n'est possible, nous aurons alors deux solutions : ou bien constater l'échec global, et on nous dit que ce serait une catastrophe économique internationale, ou bien et c'est là l'idée que nous lançons ce qui prouve que nous sommes décidés à bouger à faire preuve d'ouverture : pourquoi ne pas faire la liste des sujets sur lesquels on pourrait de suite se mettre d'accord, conclure un "paquet intermédiaire", et envoyer le reste à plus tard. C'est toujours ainsi que le GATT a fonctionné.
J.-P. Elkabbach : La liste vous l'avez ?
A. Juppé : E. Balladur nous a demandé de la faire. Nous nous réunissons demain à Matignon entre ministres compétents pour essayer de voir ce que pourrait être cette approche.
J.-P. Elkabbach : Cette proposition, c'est la France qui la présente seule ou avec des alliés ?
A. Juppé : Elle la proposera aux Douze et ensuite nous en discuterons avec nos partenaires. Ceci est la continuité de notre position, on ne change pas d'un iota pour ce qui concerne l'agriculture, l'audiovisuel et les autres sujets qui nous tiennent à cœur, en particulier l'organisation mondiale du commerce et on essaye de faire preuve d'imagination pour éviter l'échec total.
J.-P. Elkabbach : Ce "paquet intermédiaire" serait conclu avant le 15 et vous laisseriez de côté l'audiovisuel, l'agriculture ?
A. Juppé : Par hypothèse, puisque c'est la date à laquelle tout le monde pense et ensuite on continuerait à discuter sur des sujets sur lesquels il n'y a pas d'accord aujourd'hui l'agriculture, l'audiovisuel et quelques autres.
J.-P. Elkabbach : Faut-il exclure les produits et le commerce agricole des négociations du GATT ?
A. Juppé : S'il n'y a pas d'accord évidemment. Si on en reste à l'accord de Blair House, il est exclu que nous l'acceptions. De deux choses l'une : ou bien les demandes de modification présentées par nous sont acceptées par nos partenaires et alors c'est très bien, on ira dans l'accord global. Ou alors c'est non et nous n'accepterons pas Blair House, il faut donc trouver autre chose.
J.-P. Elkabbach : Il y avait un postulat qui avait été inventé par L. Brittan, et repris par E. Balladur et vous : "Il n'y aura d'accord sur rien s'il n'y a pas d'accord sur tout." Aujourd'hui on n'en est plus là ?
A. Juppé : Ça voulait dire que nous considérions que Blair House n'était en aucune manière accepté tant qu'on n'avait pas une vision globale de la négociation. Le temps passe, le 15 décembre est proche, il faut donc trouver une attitude qui permette de poursuivre la négociation et le cas échéant d'éviter l'échec total.
J.-P. Elkabbach : Qu'attendez-vous de la rencontre Kantor-Brittan après-demain ?
A. Juppé : Je souhaite qu'elle aboutisse à des mouvements de part et d'autre. Et s'il n'y a pas de mouvements nous lançons cette idée nouvelle.
J.-P. Elkabbach : F. Mitterrand et E. Balladur vous ont chargé de consulter les Américains, les Russes, les Anglais pour savoir s'ils ont l'intention de reprendre ou non leurs essais nucléaires. Si Clinton ne reprend pas les tirs américains, êtes-vous partisan que la France reprenne les siens seule avant 95 ?
A. Juppé : II faut reprendre les choses du début vu l'importance et la gravité du sujet. Quels sont les objectifs de la politique française en ce domaine et ceux du gouvernement ? D'abord, maintenir une force de dissuasion crédible et suffisante. Pour cela, il nous faut des essais nucléaires complémentaires. Ensuite, participer à l'effort international de désarmement, notamment reconduire le Traité de non-prolifération ou accepter l'idée d'un traité d'interdiction des essais nucléaires à partir d'une certaine date. Y-a-t-il contradiction entre ces deux objectifs ? Je dis clairement que la France ne doit pas se laisser mettre dans cette situation de contradiction et que donc nous pourrions envisager une interdiction définitive des essais nucléaires que si nous avions pu, nous-mêmes, procéder aux essais qui nous sont nécessaires, ou recourir à d'autres méthodes et en particulier la simulation par ordinateurs. C'est exactement ce que le gouvernement a dit dans le communiqué qu'il a publié il y a quelques jours et c'est exactement ce qu'a dit J. Chirac. D'où ma surprise lorsque j'ai lu ici ou là que j'étais en contradiction avec lui.
J.-P. Elkabbach : Vous attendriez donc du président de la République actuel qu'il décide la reprise avant l'élection éventuelle d'un RPR à la présidence de la République ?
A. Juppé : En accord avec le président de la République, il a été demandé au ministre de la Défense : 1/ de se tenir prêt à reprendre les essais – disait le communiqué – 2/ dans le même temps, de pousser les feux sur les techniques de simulation qui pourraient s'y substituer.
J.-P. Elkabbach : Mais vous ne dites pas qu'il y a urgence à les reprendre ?
A. Juppé : Je dis qu'on ne doit pas se laisser ficeler par un traité d'interdiction définitive si nous n'avons pas eu, avant, les moyens de mettre notre force de dissuasion à niveau.
J.-P. Elkabbach : On les reprend même si les USA ne les ont pas repris ?
A. Juppé : Avant de laisser tomber le couperet de l'interdiction définitive si c'est nécessaire à moins que, d'ici là, la technologie ait fait assez de progrès pour qu'on puisse s'en passer.
J.-P. Elkabbach : Il y a quelques mois les militaires ne demandaient pas la simulation et aujourd'hui ils la demandent…
A. Juppé : Ils ne la demandaient pas mais ils faisaient.
J.-P. Elkabbach : Une pensée pour Sarajevo, cette tragédie oubliée ?
A. Juppé : La situation est de pire en pire. Il y a 300 000 habitants qui sont tellement affaiblis que tous les médecins qui sont sur place nous disent que des milliers de morts pourraient, hélas, succomber pendant l'hiver du fait des conditions climatiques. Il faut faire quelque chose, la France a déjà fait beaucoup à Sarajevo et il faut qu'elle fasse plus. Je lance deux idées : d'abord il n'y a plus d'argent, il faut donc que tous ceux qui s'intéressent à Sarajevo contribuent à un fonds d'aide à Sarajevo, je pense en particulier aux pays musulmans, qui font état dans leurs déclarations de beaucoup de solidarité vis-à-vis des Musulmans bosniaques. Ensuite, il faut que l'aide humanitaire puisse arriver à Sarajevo. De ce point de vue, il y a un projet très concret que je voudrais mettre en œuvre avec les Douze : c'est la réfection de la route qui va de l'Adriatique jusqu'à Sarajevo, actuellement défoncée, où les ponts sont coupés et qui ne pourra pas fonctionner cet hiver. Il faut la refaire pour que l'aide humanitaire puisse continuer à arriver, sans relâcher nos efforts pour trouver une solution politique à ce conflit de plus en plus inhumain et dramatique.