Texte intégral
Chers amis,
C'est la première fois que je m'adresse à vous depuis notre Congrès du Bourget et je le fais avec plaisir. Depuis fin octobre, le Parti, rassemblé, s'est remis en ordre de marche, et une nouvelle direction a été mise en place. Elle est au travail, avec l'appui d'un bureau exécutif renouvelé et dont les travaux marquent, me semble-t-il, un sérieux et une sérénité de bon aloi. De nombreux responsables et délégués nationaux ont été désignés et peuvent désormais, dans les secteurs qui les concernent, intervenir de manière efficace pour s'opposer à la politique du gouvernement et aussi préparer l'avenir.
Vous avez été vous-mêmes élus selon de nouvelles règles. Elles vous confèrent une légitimité certaine, et après Daniel Vaillant, votre inlassable interlocuteur, je vous confirme ma volonté de m'appuyer sur votre action.
S'opposer, imaginer, rassembler, tels étaient les mots d'ordre de notre Congrès du Bourget qui fut, de l'avis de tous, une réelle réussite, montrant que les socialistes sont de retour. C'est ce programme qu'il nous faut appliquer, avec rigueur, avec courage, car les circonstances que traverse le pays sont difficiles, douloureuses même. Nos tâches, celles de l'opposition, apparaissent considérables au fur et à mesure que le gouvernement de Mr. Balladur prend des décisions qui chaque jour marquent un peu plus son conservatisme, son peu de souci des difficultés des gens, et sa tendance à masquer par une idéologie sécuritaire et réactionnaire les échecs qu'il enregistre dans le domaine économique et social.
Ah, certes, tout est fait avec adresse, subtilité, alternant le discours cotonneux de la complexité et de l'impuissance et les mesures brutales, les coups de force contre les libertés, les valeurs de la République. Mais, ce à quoi nous nous opposons c'est bien un gouvernement de droite, dont la clientèle est bien celle des privilégiés, qui gère son fonds de commerce électoral avec habileté.
Mais la politique a ses lois. Les Français ont montré à de nombreuses reprises qu'ils refusaient l'indifférence et l'impuissance devant les dangers qui menacent notre société. Ils sauront le faire savoir. Les occasions ne manqueront bas, et nous serons alors dans un autre paysage politique et médiatique, n'en doutez pas.
Cette heure de vérité qui approche, qui est inéluctable, je le crois profondément, nous devons être capable de la saisir. La saisir, c'est d'abord – c'est toujours vrai, mes camarades ! – ouvrir un nouveau champ de conquête à nos idées.
À cela correspond d'abord notre Convention nationale sur l'emploi, les 26 et 27 février prochains, qui devra couvrir l'ensemble du champ et décliner dans chaque domaine de l'action économique et de la politique sociale, ce que veut dire "la priorité totale à l'emploi" : réduction de la durée du travail, fonctionnement plus juste du marché du travail, logique d'une nouvelle société qui libère le temps et partage mieux le travail, redistribution des richesses, et bien sûr moyens de la croissance, y compris au niveau européen, de tout cela nous aurons à délibérer et à décider. Dominique Strauss-Kahn et Jean Le Garrec, vous en reparleront cet après-midi.
Saisir aussi sur l'Aménagement du territoire l'occasion d'un débat, actuellement tronqué, pour faire en sorte que dans chaque Fédération un projet départemental soit élaboré par les socialistes. Voilà le Second enjeu de ce trimestre qui sera conclu par les cantonales que Claude Baryolone évoquera devant vous dans un instant. Nous devons être présents partout et partout relever le défi, même lorsqu'il apparaît incertain, parce que du score national de ces cantonales dépendra beaucoup la conscience que l'opinion prendra de notre renaissance, de notre retour.
Participer enfin à notre place, dans cet esprit nouveau qui refuse l'hégémonie et la manipulation, à ce processus de dialogue, de confrontation et de rassemblement que sont les Assises de la Transformation sociale. Il est très important que l'état d'esprit de ces Assises, que Lionel Jospin et Jean-Christophe Cambadelis ont su créer, puisse se diffuser largement dans le pays. Sortir de l'isolement et imaginer avec d'autres ce que pourrait être la France de demain et les moyens de la transformer en profondeur, en préservant nos valeurs, les valeurs auxquelles adhérent tous ceux qui ne se résignent pas à cette société de plus en plus duale, de plus en plus fracturée. Nous en reparlerons tout à l'heure avec Lionel et Jean-Christophe.
En même temps il faut préparer activement les élections européennes, dont la dimension capitale pour notre pays n'aura jamais été aussi affirmée, au lendemain de la conclusion des négociations du GATT et du sommet européen. Lors d'une Convention en avril, nous élaborerons un projet offensif sur notre vision de l'Europe, en quoi elle est une chance pour les français.
Tels sont les chantiers prioritaires devant nous. Ils ne sont pas exclusifs de notre mobilisation au côté des salariés, pour lutter contre les licenciements abusifs. Pas exclusifs de notre mobilisation pour défendre le service public de l'enseignement contre le coup bas qui vient de lui être porté avec l'abrogation de la loi Falloux par la majorité de droite. Pas exclusifs de notre mobilisation pour défendre les libertés partout, qu'il s'agisse de notre pays, mais aussi de l'Algérie, de l'Afrique ou d'Haïti. Pour combattre aussi le national-racisme, le "racisme" que l'on voit à l'œuvre, sous une forme plus ou moins violente mais toujours angoissante, en Bosnie bien sûr, – et je manifesterai tout à l'heure pour dénoncer la souffrance que le peuple bosniaque endure – mais aussi en Russie, en Italie avec le MSI, en Allemagne, et que la France subit déjà avec Le Pen.
Pas exclusifs, non plus, de l'effort que nous devons faire pour être davantage à l'écoute des préoccupations des Français, pour être plus présents sur le terrain social ou associatif, pour prendre en charge de nouvelles formes de militantisme.
Ce calendrier d'action est ambitieux, il est nécessaire, il est à la mesure de nos tâches : assumer l'opposition au gouvernement, offrir une alternative crédible, mettre fin au rejet ou au scepticisme.
Mais notre première tâche est d'argumenter, d'expliquer, de nous faire comprendre. Et d'abord de montrer que le pays s'enfonce dans la crise, par la faute du gouvernement Balladur.
Ce gouvernement a fait une erreur de diagnostic économique grave. Pour équilibrer les comptes publics et sociaux, il a ponctionné gravement les revenus, limité les remboursements de l'assurance maladie, et refusé les revalorisations des transferts, des pensions, des allocations. Pour inciter, disait-il, les entreprises à créer de l'emploi, il a multiplié les exonérations des cotisations et des charges, pratiquant une politique de l'offre alors que nous vivons une crise de la demande, qui s'approfondit du fait de l'angoisse du chômage. L'épargne de précaution gonfle, c'est un mauvais signe pour le pays. Le résultat de l'équation posée par M. Balladur, nous le connaissons, c'est : 85 Mds de F. de ponction sur les revenus, + 150 Mds de F. d'allégement des charges pour les entreprises = 300 000 emplois perdus ! Un chômage en progression accélérée qui touche plus dur encore les jeunes, des chômeurs de longue durée de plus en plus nombreux, des milliers de français précarisés, un tissu social qui craque sous le poids des exclusions et la menace de la drogue et de la délinquance qui lui est liée.
Et, comble de l'erreur, un déficit budgétaire aggravé malgré les maquillages, et un déficit des comptes sociaux (57 Mds de F cette année, 50 l'année prochaine !) qui s'approfondit.
Cette politique à contre sens est dommageable pour le pays. Elle nourrit le sentiment d'insécurité. Si, dans le passé, nous n'avons sans doute pas accordé assez d'importance à la sécurité des citoyens comme valeur et comme objectif, aujourd'hui, l'insécurité c'est eux ! Et ce ne sont pas les atteintes insidieuses aux libertés contenues dans les projets de Pasqua ou les révisions constitutionnelles de circonstance qui doivent masquer ce fait : en refusant de traiter la seule question majeure, en refusant les solutions novatrices pour créer de l'emploi et mieux répartir le travail, ce gouvernement nous conduit à la fracture sociale. Le pays est en danger, je le dis avec gravité.
Alors je comprends bien pourquoi M. Balladur a monté et fait exécuter par M. Bayrou et sa majorité ce mauvais coup contre l'enseignement public que constitue l'abrogation par surprise au petit matin, de la loi Falloux : dérivatif à ses échecs économiques et sociaux, moyen de ressouder une majorité quelque peu perturbée par sa conduite sinueuse dans l'affaire du GATT, moyen de satisfaire une clientèle exigeante qui ne s'y retrouve pas toujours dans les allers et retours incessants de cet homme qui vient, jour après jour, nous confesser ses erreurs la main sur le cœur et repousser à plus tard les résultats soit disant bénéfiques de sa politique…
Sur ce sujet de la loi Falloux, il n'est point besoin de disserter longuement. La sécurité évoquée est une grosse ficelle : s'il y a des problèmes de sécurité, qu'on les traite, et pas aux frais des collectivités locales, et pour tout le monde : que l'État prenne ses responsabilités – mais sans doute le budget de l'Éducation Nationale qu'ils ont voté ne le permet pas !
La réalité est ailleurs : il s'agit de privilégier l'enseignement privé, d'aller au bout de la logique de la privatisation qui est la seule ligne directrice de ce gouvernement, de mettre la laïcité sous le boisseau, d'engager la revanche contre les enseignants et les parents d'élèves attachés au service public et qui continuent de croire, comme nous, que c'est une tâche noble et majeure de l'État que d'éduquer et de former sans distinction de classe, de race, de confession.
Cela, nous le refuserons avec la dernière énergie, et nous nous mobiliserons pour le 16 janvier, qui doit marquer un coup d'arrêt à cette dérive. D'ores et déjà, il vous a été distribué un argumentaire élaboré par Henri Weber. Un matériel spécifique sera mis à votre disposition par Manuel Valls dès les premiers jours de 1994.
Nous avons aussi par la voix de Laurent Fabius refusé de donner quitus à ce gouvernement de son action dans le cadre des négociations du GATT. Après avoir refusé la solidarité à Pierre Bérégovoy, isolé la France, affaibli ses positions, vilipendé les socialistes "mauvais négociateurs" ne voilà-t-il pas qu'ils reviennent avec un accord qui n'est ni global, ni équilibré, sans aucune amélioration significative pour l'agriculture.
De même aucun progrès véritable n'a été réalisé sur une autre organisation du commerce mondial qui prenne en compte les droits sociaux et les nécessités écologiques. Ainsi apparait une autorité internationale sans pouvoir, et le droit pour les Américains de conserver intactes leurs clauses restrictives nationales. Il n'y a pas de quoi pavoiser, sauf à applaudir, comme une presse complaisante le fait, le tour de magie ou de passe-passe !
Nous avons donc refusé la confiance à ce gouvernement. C'est la moindre des choses, et quand on regarde le programme des mesures à venir, on se dit que le deuxième souffle de M. Balladur risque d'être bien court : allocation parentale aux objectifs douteux, nouveaux allègements des charges pour les PME, discours clinquant sur l'aménagement du territoire et bien sûr et toujours, privatisations, privatisations encore, privatisations toujours !
Décidément, ce gouvernement ne veut rien changer, ne veut rien transformer, ne veut pas lutter contre le chômage. Il préfère distribuer les cadeaux aux entreprises, aux actionnaires, aux spéculateurs boursiers, aux propriétaires, aux chantiers de l'enseignement prive, aux revenus élevés.
Pour les autres, l'indifférence, le mépris, et l'endormissement. À nous de nous réveiller, de réveiller les Français, de conduire le bon combat de l'opposition, de fourbir nos propositions.
Vous allez à présent entendre les différents responsables qui sont à mes côtés aujourd'hui, et nous allons préciser ensemble ce programme d'actions qui n'a qu'un seul objet : présence sur le terrain social et politique pour la reconquête électorale, le progrès de nos idées, l'affirmation de notre identité. C'est dans ces deux trimestres que se construisent les conditions de la renaissance et de la victoire : nous en sommes tous capables.
Mes chers camarades, pour mener à bien toutes ces campagnes, pour atteindre l'ensemble de ces objectifs, votre Premier secrétaire ne va pas rester dans son bureau. Comme je l'ai annoncé à notre Congrès du Bourget, je consacrerai à chacune de nos 22 régions un déplacement clôturé par une réunion publique avant les élections européennes du 12 juin.
D'ores et déjà et dans un premier temps je privilégie les départements dans la perspective plus rapprochée des élections cantonales.
J'ai rencontré il y a peu de temps les élus et la fédération des Bouches du Rhône et j'étais hier dans l'Ariège.
De la même façon, nous avons convenu avec nos amis de la Creuse que je passerai une journée dans leur département début janvier. D'autres suivront. Ces déplacements seront évidemment l'occasion de rencontrer les militants et les sympathisants, d'attirer l'attention sur les initiatives exemplaires souvent prises par nos élus locaux et je souhaite pouvoir conserver du temps à découvrir tout ce qui est fait pour l'insertion, pour l'amélioration de l'habitat ou pour la diversification de notre agriculture de m'adresser à nos compatriotes.
Fin février et courant mars nous serons plus directement dans la campagne électorale. J'y participerai naturellement et activement.
Mais dès avant ces élections je voudrais commencer, si c'est possible, la tournée des régions déjà évoquée. J'envisage de débuter par la région Poitou-Charentes avec un meeting à Poitiers.
Bien entendu les quatre élections législatives partielles qui auront lieu dans les Alpes de Haute Provence, à Paris – n'est-ce pas, mon cher Daniel – dans le Loir et Cher et les Alpes Maritimes seront aussi des occasions de déplacements et de réunions publiques pour lesquelles nous arrêterons en commun des dates dès lors que les électeurs seront officiellement convoqués.
Vous voyez que ce programme est vaste, il est à la mesure du travail que nous devons réaliser. Pour cela, chers amis, je compte sur vous, vous pouvez compter sur moi, bon courage !