Interview de M. Laurent Fabius, député PS, dans "Le Quotidien de Paris" du 12 octobre, sur les effets et risques de la médiatisation et sur la popularité d'Edouard Balladur.

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Média : LE Quotidien de Paris

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Le Quotidien : Dans l'émission d'Alain [mot illisible], sur France-Culture, vous avez affirmé que la médiatisation menace « l'équilibre de la démocratie ». Quels déséquilibres crée-t-elle ?

Laurent Fabius : La médiatisation renforce les déséquilibres plutôt qu'elle ne les crée. Notre conception la démocratie date du XVIIIe siècle et de la distinction fameuse établie par Montesquieu entre trois pouvoirs – le législatif, l'exécutif et le judiciaire – dotés chacune de contre-pouvoirs. Mais, depuis lors, sont apparus trois nouveaux pouvoirs, au moins aussi déterminants – le pouvoir économique, le pouvoir scientifique et le pouvoir médiatique – face auxquels n'existe aucun contre-pouvoir. Nos institutions ignorent ce changement majeur, des confusions et des excès sont commis, la démocratie s‘en ressent. L'équilibre doit donc être rétabli.

Le Quotidien : Par qui ? L'État ? Le législateur ?

Laurent Fabius : C'est toute la question des rapports entre les instruments modernes de communication, les valeurs de notre société et l'État. Question très complexe, dont la réponse requiert l'intervention de nombreux acteurs et sur plusieurs plans. L'État et le législateur bien sûr. Les journalistes aussi. Le citoyen également. Cela concerne par exemple l'école : le récent projet de chaîne éducative est une initiative heureuse, mais au moins aussi important serait l'apprentissage par tous les jeunes d'une analyse critique de l'audiovisuel. Autre interrogation forte qui s'adresse, elle, davantage au législatif : comment susciter en France et en Europe des groupes qui possèdent une taille suffisante pour relever le défi de la création audiovisuelle tout en évitant les débordements d'opérateurs médiatiques surpuissants ? Comment veiller au respect du pluralisme ? À une certaine éthique ? Nous risquons de nous retrouver de plus en plus loin du compte.

Le Quotidien : En la matière, les tentatives des gouvernements socialistes ont plutôt mal tourné !

Laurent Fabius : Il faut distinguer selon les périodes et selon les médias. Les socialistes effectivement n'ont pas montré une immense expertise en matière de presse écrite. Dans le domaine audiovisuel en revanche, nous avons fait incontestablement avancer les choses. En 1981, rappelez-vous, la préoccupation principale concernait l'objectivité du journal télévisé ; tout tournait autour de ce souci ; l'approche de la droite était d'ailleurs symétriquement la même. Nous avons ensuite compris que les problèmes posés étaient beaucoup plus vastes, que se présentaient aux décideurs publics des choix culturels, technologiques, économiques, fondamentaux. Nous y avons répondu par le développement des radios libres, par la multiplication des chaînes de télévision, par leur libéralisation, par l'encouragement du câble (qu'il faudrait maintenant fortement relancer), par l'institution d'une autorité régulatrice, etc. La privatisation de TF1, qui date de la première cohabitation, a bouleversé la donne. Les évolutions technologiques, les concentrations économiques, les préoccupations partisanes risquent de la bouleverser à nouveau.

Le Quotidien : Le pluralisme est-il aujourd'hui menacé et faut-il une loi pour le protéger ?

Laurent Fabius : Il faudrait, déjà, appliquer la loi telle qu'elle existe. Une procédure est en cours concernant les « Dernières Nouvelles d'Alsace ». Les modifications intervenues récemment dans le capital du « Point » et de « l'Express », le rachat de « la Tribune » doivent nous alerter.

D'autant plus que, simultanément, interviennent ou se profilent dans l'audiovisuel de nouvelles alliances, des changements à la tête des chaînes publiques, une nouvelle loi qui plane comme une épée de Damoclès etc. J'ajoute que, pour revenir à des faits simples et avérés, la règle traditionnelle de répartition des temps d'antenne établie par le CSA – trois parts égales pour le gouvernement, la majorité et l'opposition – a été au cours du dernier trimestre allègrement méconnu.

Le Quotidien : C'est votre explication de la popularité d'Édouard Balladur et du discrédit de l'opposition ?

Laurent Fabius : L'explication est évidemment plus complexe, mais le contexte médiatique joue son rôle. Les médias exercent un effet de reflet et d'amplification : quand la droite est majoritaire dans le pays, ils privilégient son champion, une sorte de bienveillance organisée. Je dirai en la circonstance : solidement organisée. Regardez comment les mois d'été ont été mis à profit pour passer – disons – de l'image Deauville a l'image Chamonix ! Le gouvernement, le maire de Paris ont rarement été aussi présents sur nos écrans. Nous avons le plaisir de déjeuner et de dîner avec eux. Les commentaires critiques sont… fort peu critiques. Prenez ce qu'on a appelé le « mercredi noir » avec l'annonce des licenciements massifs dans les entreprises publiques. Le message qui apparaît dans les médias se résume à : « Les entreprises publiques voulaient licencier, le Premier ministre a refusé. » Mais combien, parmi les analystes, ont posé publiquement les questions pertinentes : comment des décisions d‘abord acceptées par le gouvernement ont pu être ensuite récusées par lui ? Quel effet réel sur les suppressions d'emploi a eu cours ministériel ? Si le Premier ministre pense que son action est plus efficace sur l'emploi dans les entreprises publiques que dans le privé, pourquoi privatiser ? On pourrait bâtir la même démonstration avec le faux-semblant de la baisse claironnée des impôts ou de la fermeté inébranlable sur le GATT.

Le Quotidien : Dans le système audiovisuel, l'agresseur a toujours tort. Comment s'opposer sans paraître agressif ?

Laurent Fabius : Vous avez raison, la télévision exerce un effet de loupe, il faut se méfier de son impact grossissant. À cet égard, la difficulté pour les responsables politiques se rencontre moins sur un plateau de télévision que dans les meetings ou à l'Assemblée nationale, où coexistent plusieurs strates de public. Lorsque vous vous adressez à un auditoire physiquement proche dans une réunion publique, mais que votre discours peut être capté par un public plus lointain, le piège est difficile à éviter. Un bon orateur, dans un meeting, risquera de passer à la télé pour un énergumène vociférant ! D'où l'obligation pour lui de parler un ton en-dessous. Il y a plus important : la télévision c'est avant tout l'image, or, l'image est par nature consensuelle, ce qui met en cause le clivage gauche-droite traditionnel dans notre démocratie et le fait passer pour artificiel. Surtout l'audiovisuel n'a pas de mémoire, il rejette la durée au profit de l'instantané, il privilégie l'individu au détriment du collectif parce qu'une foule passe mal à l'écran, il simplifie dans la mesure où tout doit tenir en quelques secondes, alors que la réalité, elle, est de plus en plus complexe. De tout cela, de la place centrale prise par les médias dans la vie publique, résulte un changement immense pour la fonction politique. On n'en a pas encore pris la mesure.

Le Quotidien : Dans le système que vous décrivez, quelles qualités doit posséder un homme d'État ?

Laurent Fabius : Avant tout, une capacité de résistance. Résister à la pression des médias. Résister à la surpuissance de la forme, qui tend à dominer le fond. Résister au jeu de miroir permanent entre les médias et les sondages, les uns légitimant les autres, et le tout aboutissant à une confusion entre démocratie et médiocratie. Mais l'homme d'État doit savoir aussi intégrer la contrainte médiatique pour la maîtriser. L'accord Rabin-Arafat constitue un formidable exemple de la double attitude requise à l'égard des médias : cet accord n'a pu se conclure que grâce au secret, c'est-à-dire au refus la logique des médias, mais il n'a pu convaincre que grâce à une magistrale utilisation des médias (la cérémonie de Washington).

Le Quotidien : De tous les hommes politiques, vous êtes sans doute celui dont l'image répond le mieux aux critères du système médiatique : vocabulaire simplifié, gestes ronds comme dans les manuels de communication. Le résultat vous satisfait ?

Laurent Fabius : Franchement, non. Autant j'ai réfléchi à ces problèmes un peu comme un sociologue, autant je m'avoue incapable d'appliquer le fruit de ces réflexions à mon propre comportement ! L'image d'un Fabius entouré de gourous de la communication, consultant les instituts de sondages, fabriquant sa gestuelle, est totalement fausse. J'ai tendance à « laisser faire », je refuse de visionner après coup, pour me corriger, les émissions auxquelles je participe, et j'ai probablement tort, puisqu'à chaque fois que je rencontre des gens, ils me disent : ah, mais vous êtes beaucoup plus sympathique qu'à la télévision !

Le Quotidien : Avec le recul, quelles erreurs pensez-vous avoir commises, avant l'été, dans votre gestion médiatique de l'affaire du sang contaminé et de la conquête du PS par Rocard ?

Laurent Fabius : Ce n'est pas une question de gestion médiatique. Dans le drame du sang contaminé, par rapport à la souffrance des familles, toute défense de soi-même, aussi injuste soit l'attaque politique, paraît dérisoire… Quant à l'autre exemple, tel ou tel dirigeant socialiste, j'ai décidé de n'en point parler. En parler, quels que soient les termes, c'est piéger ou être piégé.

Le Quotidien : Quels ont été vos actes de résistance à la pression médias-sondages dans votre carrière ?

Laurent Fabius : Je ne revendique aucun héroïsme ! Après réflexion, j'ai résolu, une fois pour toutes, de ne pas mélanger vie publique vie privée, par exemple de ne pas aller chanter dans des émissions dites grand public, ce qui serait peut-être efficace d'un point de vue publicitaire, mais je veux être cohérent. Je ne donne de conseil ou de leçon à personne, mais je crains une américanisation de la vie publique et je ne veux pas y contribuer. Je crois qu'un responsable politique… doit faire de la politique et être jugé sur cette base. Suis-je archaïque en agissant ainsi ? Peut-être. J'assume.

Le Quotidien : Je parlais d'actes de résistance en termes de décisions.

Laurent Fabius : Un exemple ponctuel : quand j'ai fait voter en 1985 la suppression du cumul des mandats politiques au-delà de deux ans, je savais que je ne me ferais pas que des amis dans la classe politique. J'ai passé outre.

Le Quotidien : En revanche, vous étiez sûr de l'approbation des Français ? Je voudrais que vous me citiez une occasion où vous avez bravé les lois de la popularité dans l'opinion ?

Laurent Fabius : Dans l'opinion ? Par exemple, les mesures que j‘ai prises concernant la sidérurgie, en Lorraine. Elles étaient difficiles, dures même elles ne pouvaient pas être populaires. Quand je suis allé sur place les exposer, croyez-moi, l'accueil n'a pas été enthousiaste. Mais il fallait les prendre : c'était l'intérêt de ce secteur et du pays.

Le Quotidien : Et aujourd'hui, dans quel domaine vous semble-t-il nécessaire de résister à la pression des médias et des sondages ? Dans la perspective des européens par exemple, le PS doit-il adopter une stratégie au jugement négatif qui s'est peu à peu formé dans l'opinion sur les effets du traité de Maastricht ?

Laurent Fabius : Évitons de tout confondre : le piètre état de l'Europe ne résulte pas du traité de Maastricht, pour la simple raison que celui-ci n'est pas encore appliqué. Mais il est exact qu'une certaine conception de l'Europe, que d'ailleurs je n'ai jamais partagée, une sorte d'Eurobéatitude n'est vraiment pas de mise. À l'inverse, je refuse le néo-nationalisme qui se profile. Nous devons montrer, même si ce n'est pas populaire, que nous souffrons d'une insuffisance d'Europe et non pas de trop d'Europe, que l'Europe telle qu'elle existe appelle une critique sévère ne condamne pas tout projet d'Europe. Nous devons aussi lutter comme le projet démagogique d'une ouverture rapide de l'Europe à de nombreux autres pays, sous prétexte, paraît-il, de démocratie, ce qui signifierait en fait vider la Communauté de sa substance. Le grand débat aujourd'hui est : oui à l'Europe américaine. C'est celui-là qu'il faut mener.

Le Quotidien : Les leaders socialistes en se précipitent pas pour le mener, Rocard y compris.

Laurent Fabius : Vous verrez finalement qu'on ne manquera pas de candidats. Lorsqu'une course importante se joue, j'ai rarement vu les principaux équipages déclarer forfait.