Interview de M. Gérard Longuet, ministre de l'industrie des postes et télécommunication et du commerce extérieur, à RTL les 1er et 5 juillet 1993, sur la politique économique et le commerce extérieur.

Prononcé le 1er juillet 1993

Intervenant(s) : 

Média : RTL

Texte intégral

1er juillet 1993
RTL

J.-J. Bourdin : Comment regardez-vous les chiffres du commerce extérieur ?

G. Longuet : C'est à la fois une très grande satisfaction, parce que cela montre que nos industries sont capables de vendre à l'extérieur et que les exportations créent des emplois et les maintiennent. Sept milliards d'excédent, c'est l'équivalent en solde net de plus de 10 000 emplois. En revanche, si nous avons ce résultat très élevé, c'est parce qu'on vend, mais c'est aussi parce qu'on achète beaucoup moins et en particulier, les équipements des entreprises s'effondrent.

J.-J. Bourdin : Les importations sont en chute brutale.

G. Longuet : Oui, aussi bien en ce qui concerne la consommation des ménages que celle des entreprises. Profitons de ce résultat pour consolider notre monnaie. Réjouissons-nous que notre commerce extérieur maintienne des emplois en France, mais ne considérons pas que tout est gagné. Bien au contraire, c'est d'une certaine façon l'expression de nos difficultés.

J.-J. Bourdin : Nous ne consommons plus. 

G. Longuet : Ça veut dire aussi que nous consommons français, ce qui est le bon côté des choses. Dans le choix du consommateur, la diminution de la consommation intérieure est très inférieure à la diminution des importations. Si les Français consomment d'abord national, je m'en réjouis.

J.-J. Bourdin : On parle beaucoup des délocalisations. En voyez-vous le reflet dans les statistiques ?

G. Longuet : Non, pas du tout, au contraire. Si nous avons un excédent commercial important, c'est parce que nous avons su créer des entreprises à l'étranger : Je prends l'exemple de l'automobile. Quand on monte une voiture Renault au Portugal ou en Turquie ou une Peugeot en Chine, on exporte des pièces détachées. Il faut savoir que nos investissements à l'extérieur sont le meilleur garant de nos exportations ultérieures. Il faut savoir passer par une étape où on investit à l'étranger pour pouvoir vendre à l'étranger.

J.-J. Bourdin : Selon les dernières prévisions de l'OCDE, la production industrielle devrait chuter de 2,5 % dans les mois qui viennent.

G. Longuet : C'est un chiffre alarmant et c'est la raison pour laquelle je souhaite qu'on puisse relancer l'activité mondiale avec une libéralisation du commerce à condition que tout le monde joue le jeu. Je souhaite que nos amis allemands puissent surmonter leurs épreuves, qui les amènent à avoir par crainte du déficit budgétaire, une politique de refroidissement de l'économie.

J.-J. Bourdin : Comment regardez-vous ces difficultés économiques allemandes ?

G. Longuet : Les Allemands sont des gens sérieux, ils ont relevé un défi courageux qui est d'assurer aux Länder de l'Est un revenu comparable à ceux de l'Ouest. Cela les amènera pendant quelques mois à lutter contre la surchauffe et s'ils souhaitent que la conjoncture reparte, il faut leur faire confiance. Cela ne se fait pas du jour au lendemain. Nous devons essayer de jouer nos propres atouts et de ce point de vue, notre capacité à exporter est un atout français.

J.-J. Bourdin : Il faut garder notre politique monétaire.

G. Longuet : Nous sommes en train de réussir une performance, jugée invraisemblable avant les élections législatives : faire baisser les taux en gardant la valeur de notre monnaie. L'argent devra travailler. Ceux qui ont fait un effort d'épargne voient leurs économies protégées.

J.-J. Bourdin : Que pensez-vous de la réaction du vice-président de la commission américaine sur le commerce international qui qualifiait de "provocation et d'insulte grave" la récente mise en garde adressée par le Premier ministre français aux États-Unis concernant les sanctions américaines sur l'acier européen ?

G. Longuet : Cette réaction est excessive et ne se nourrit pas de la réalité des chiffres. Nous vendions aux États-Unis à des prix corrects et du jour au lendemain, ils ont décidé de pénaliser ces importations sans qu'on en connaisse la raison. La décision n'est pas définitive.

J.-J. Bourdin : Pensez-vous que le refus de F. Mitterrand d'inscrire la réforme de la loi Falloux à l'ordre du jour de la session extraordinaire constitue un accroc à la cohabitation ?

G. Longuet : C'est en tous les cas, un retour en arrière avec des images, celles de 1984 à l'époque où A. Savary voulait étrangler l'école libre. F. Mitterrand a tenu à rappeler que ces images lui restaient familières. Je pensais qu'on avait tourné la page. Manifestement, ce n'est pas son souci immédiat. Mais comme il l'a dit lui-même, puisque que vous avez attendu 140 ans, vous attendrez trois mois. Les Français qui sont attachés à la liberté de l'enseignement auront cette impatience mais sauront aussi qu'on leur a imposés un délai supplémentaire.

J.-J. Bourdin : Cela a assombri les bons rapports Balladur-Mitterrand ?

G. Longuet : Dans le contexte international de la France d'aujourd'hui, je me réjouis que la France parle d'une même voix. Si on peut éviter des accrocs, tant mieux. Mais nous n'avons pas, nous, pris l'initiative.


5 juillet 1993
RTL

J.-M. Lefebvre : Est-ce que le ministre de l'Industrie a une idée précise de ce qu'on va faire chez Bull ?

G. Longuet : L'analyse de J. Perrimond est tout à fait pertinente : l'informatique, c'est important en amont et en aval. Entre les deux, il y a beaucoup de coups à prendre, c'est ce qui arrive à Bull comme à toutes les entreprises informatiques.

J.-M. Lefebvre : Que va-t-il se passer chez Grundig ?

G. Longuet : C'est une affaire qui me tient à cœur car c'est une belle reconversion du secteur charbonnier, éprouvé de plein fouet par la crise de la vidéo en Europe. Comme président de la région Lorraine et comme ministre de l'industrie, je souhaite que cette reconversion ne disparaisse pas et nous avons contacté le monde entier pour trouver une solution et je crois que cette obstination va porter ses fruits dans les semaines qui viennent. Malheureusement pas pour la totalité des salariés, mais on peut dans un premier temps en garder les deux tiers.

J.-M. Lefebvre : Ça va être annoncé ?

G. Longuet : C'est celui qui paie qui l'annonce et ce n'est pas moi qui paie, donc je ne l'annoncerai pas.

J.-M. Lefebvre : Le bilan des cent jours, la satisfaction l'emporte sur l'impatience ?

G. Longuet : Le sérieux, la certitude pour la France d'être gouvernée par une équipe réfléchie, sérieuse, parfois modeste mais qui ne compromet aucune des possibilités de notre pays. On a vraiment le sentiment que le travail des Français n'est plus gaspillé par l'indécision ou l'incohérence politique. Rien que ça, c'est rassurant. Cela étant, la situation est extraordinairement difficile et j'étais au téléphone avec le ministre allemand de l'économie, il s'arrache les cheveux avant de partir à Tokyo. Il faut savoir que ces difficultés sont communes. La différence, c'est que la politique ne rajoute pas aux difficultés des Français et les allège plutôt.

J.-M. Lefebvre : L'UDF a parfois participé à cette aggravation ?

G. Longuet : Quand il y a 480 députés pour soutenir un seul gouvernement, c'est normal qu'ils ne parlent pas tous d'une seule voix et en particulier l'UDF reste l'UDF, un parti profondément européen et régionaliste. Et sur l'Europe et sur la région, on entendra toujours l'UDF en réclamer plus. Ce qui est important, c'est que les ministres parlent d'une même voix, or c'est à peu près ce qui se passe. À l'exception des lettres privées rendues publiques, mais ça ne se refera plus.

J.-M. Lefebvre : Les choix économiques de Balladur sont bons ?

G. Longuet : E. Balladur épouse le terrain et il mesure parfaitement les nécessités d'adaptation. Le dialogue entre Balladur et les Français marche, la preuve c'est l'emprunt. Il va être couvert très largement au-dessus du montant initial et Balladur ne va pas thésauriser. Les gens votent en souscrivant pour une relance. À partir de l'emprunt, on pourra faire un travail de soutien à la capacité des entreprises et en particulier des plus exposées d'entre elles, petites et moyennes. Nous ne sommes pas des sectaires, il faut donner aux entreprises françaises toutes leurs chances, ce sont elles qui créent des emplois durables.

J.-M. Lefebvre : Soutien aussi avec une baisse de l'impôt sur le revenu ?

G. Longuet : On a fait beaucoup pour les entreprises à travers les mesures annoncées par E. Balladur et à travers la baisse des taux d'intérêt. Les particuliers ont été obligés de payer les factures socialistes. On peut penser maintenant à être fidèles à nos engagements électoraux vis-à-vis de l'impôt sur le revenu. C'est ce que N. Sarkozy prépare pour la rentrée.

J.-M. Lefebvre : Comment arrêter la croissance du chômage ?

G. Longuet : À partir du moment où la croissance repart, on peut arrêter la dégradation de l'emploi. C'est vrai qu'il y a dans le programme sur l'emploi un certain nombre de mesures pour les emplois à faible qualification. On a déjà ouvert la voie en allégeant les charges directes qui pesaient sur elles. Les métiers à faible qualification doivent être soutenus, ce sont eux qui peuvent apporter une réponse immédiate. Je crois que ce qui compte d'abord ce sont des entreprises et une industrie saine. L'emploi accompagnera et suivra. Nous ne devons pas dépenser de l'argent pour créer des emplois artificiels. Cet argent, quand il est dépensé, pèse sur tous ceux qui exportent, ceux qui sont exposés. La méthode de sang-froid, qui fait appel à la confiance et à une certaine solidité des nerfs, est la solution la plus robuste pour notre pays. Elle nous demande d'attendre jusqu'à la fin de l'année pour constater que la courbe de croissance de l'emploi s'inverse. C'est dur, en particulier pour les familles exposées. Si nous cassons notre appareil industriel, ce sera pire encore car on ne pourra pas remonter sur le cheval quand l'économie européenne repartira.

J.-M. Lefebvre : La fusion Renault-Volvo, c'est pour bientôt ?

G. Longuet : C'est un beau dossier avec une bonne réponse rapide. C'est jouable avant la fin du mois.

J.-M. Lefebvre : Si E. Balladur souhaite bonne chance au PS, vous pensez qu'avec une opposition plus crédible, il pense que la majorité sera plus sage ?

G. Longuet : Le débat aujourd'hui est à l'intérieur de notre majorité, après tout, pourquoi pas. Pendant dix ans, les socialistes ont tenu la corde et nous ont conduits dans le fossé. On n'a pas très envie de les entendre aujourd'hui. Qu'on discute à l'intérieur de la majorité me paraît raisonnable. À condition qu'une fois les discussions achevées, il y ait un seul soutien au gouvernement.

J.-M. Lefebvre : C'est E. Balladur pour vous, le meilleur candidat pour les présidentielles ?

G. Longuet : Ce n'est pas une question d'actualité. Lui-même n'est pas candidat, je crois. Je ne pousse pas les gens à ce qu'ils n'ont pas envie de faire. Ce en quoi je suis très libéral.