Texte intégral
Dans les circonstances politiques particulières que traverse la France, le rôle des Clubs de réflexion est particulièrement utile.
Depuis quelques années notre vie politique est placée sous l'influence du couple médias-sondages, les uns alimentant les autres, et réciproquement.
Ce couple privilégie l'émotion et l'instant, au détriment de la raison et de la durée.
L'action politique perd tout sens si elle ignore la raison, et perd toute perspective si elle ne prend pas en compte la durée.
Ceci explique le caractère de la morosité actuelle des Français, une morosité amère, qui les pousse à se recroqueviller sur eux-mêmes.
On ne peut y mettre un terme qu'en rendant aux Français une perspective d'avenir, exaltante et raisonnable.
"Je ne m'intéresse qu'aux hommes qui ont une approche conceptuelle de la politique", me confiait Edgar Faure.
C'est le rôle des Clubs de définir le domaine de la raison, et de tracer des perspectives d'avenir.
D'où votre beau nom : Perspectives et Réalités.
Vous agissez au sein de l'UDF, dont vous êtes une composante essentielle.
L'UDF soutient l'action du Gouvernement et souhaite son succès. Elle lui assure, dans tous les votes importants, une large majorité.
Elle entend exercer son droit à la réflexion sur tous les grands sujets qui préoccupent les Français, de l'emploi à l'Europe.
Elle entend aussi exercer son droit d'amendement, c'est-à-dire d'amélioration, sur les textes qui lui sont présentés.
L'action de l'UDF, et celle en particulier de son groupe parlementaire de l'Assemblée nationale, conduit avec convictions et talent par nos amis, Charles Millon et Jacques Barrot, a exercé une influence bénéfique sur deux sujets récents, en mettant fin à une dérive périlleuse : elle a ramené le débat sur le GATT, à une tonalité plus raisonnable, en faisant prendre conscience des intérêts globaux de la France, et en mettant en garde contre le danger d'isolement de notre pays ; elle a fait écarter, par son vote unanime, l'illusion que la réduction généralisée de la durée du travail à 32 heures par semaine, à salaires maintenus, serait la réponse appropriée à la montée du chômage.
Vos assises nationales vont enrichir cette réflexion en traitant de l'Europe Nouvelle.
Permettez-moi de tenter une synthèse en traitant de trois attitudes de l'UDF :
- le combat pour l'Europe ;
- la recherche d'un bon accord au GATT ;
- la priorité absolue à donner à la reprise de l'activité économique.
L'Union de l'Europe est pour moi le combat de toute une vie.
L'Union de l'Europe est aujourd'hui en danger. Ce n'est pas le moment de mettre son drapeau dans sa poche, et de renoncer au combat.
Je continuerai à me battre pour l'Union de l'Europe.
Le couple médias-sondages nous apprend que l'idée d'Union de l'Europe est devenue moins porteuse, et que "l'Europe se vend moins bien".
D'où la démarche en recul du milieu politique.
Mais l'Union de l'Europe est-elle moins nécessaire ?
Je n'en crois pas un mot.
Les deux grands évènements internationaux du moment : l'accord sur le marché unique Nord-Américain, et l'expansion économique accélérée de la Chine nous montrent qu'aucun pays européen isolé n'est à la mesure des prochains enjeux économiques.
Et quand nous pensons à notre environnement immédiat, celui de la décomposition sanglante de la Yougoslavie, celui de la déstabilisation en cours de l'Algérie, celui de la transformation longue et tumultueuse de la Russie, aucun pays européen isolé n'a les moyens de peser sur l'évolution des zones de danger qu'avoisinent l'Europe.
L'Union de l'Europe est plus nécessaire que jamais !
Et pourtant elle est en danger, et une partie de l'opinion s'en détourne.
Pourquoi ?
Parce que les dirigeants européens n'ont pas entrepris de corriger les défauts de l'Union Européenne, mis en lumière par le débat sur Maastricht.
L'Europe est perçue comme inefficace, lointaine, et bureaucratique.
Qu'a-t-on entrepris pour corriger ces défauts ?
L'Europe est cruellement frappée par le chômage.
La Communauté annonce à Édimbourg, en novembre 1992, une initiative européenne de croissance.
Savez-vous que le texte qui permettra à la Banque Européenne d'investissement d'engager cette initiative n'est pas encore venu, onze mois plus tard, devant l'Assemblée Nationale ?
Il faut à la Communauté Européenne un an pour mettre en œuvre une décision urgente.
J'ai fait adopter au Parlement Européen en 1990 le principe de subsidiarité, pour éviter les empiètements abusifs des institutions communautaires sur les compétences des États et des Collectivités locales.
On n'a pas encore entamé la définition de ces niveaux de compétences, ce qui permettrait de connaître les pouvoirs que chacun d'eux conserve, et qu'il peut exercer librement.
Nous allons aborder la prochaine élection du Parlement européen sans que ses pouvoirs aient été sérieusement renforcés, et sans que les Parlements nationaux, malgré des initiatives louables chez nous, dûes à Alain Lamassoure et mises en œuvre par Philippe Séguin, n'aient une connaissance suffisante des projets législatifs européens.
Dans cette situation, que fait l'UDF ?
Elle prépare un projet européen pour la France, c'est-à-dire l'Europe que veulent les Français.
C'est une Europe unie, efficace, et démocratique.
Les prochaines initiatives européennes devront réunir ceux des États de la Communauté qui sont décidés à avancer sur un sujet donné.
L'exemple à suivre est celui des accords de Schengen, où certains avancent, pendant que d'autres choisissent de rester en dehors.
Deux objectifs sont prioritaires :
1) La mise en place de la monnaie européenne unique pour le 1er janvier 1999.
Nous demandons qu'on commence le compte à rebours à partir du 1er janvier 1994, date de la création de l'Institut monétaire européen.
Conformément à l'engagement pris, j'attends que le gouvernement dépose le projet permettant à la Banque de France de conduire de manière indépendante notre politique monétaire.
Je souhaite aussi que la Banque de France se porte candidate pour la fabrication des futurs billets européens.
Je suggère que la place financière de Paris s'équipe pour devenir la première place d'utilisation de l'ECU.
2) Le deuxième objectif est celui de la réforme des institutions de l'Union européenne.
Cette réforme est indispensable.
Elle est prévue pour 1996 par le Traité de Maastricht.
Ses grandes lignes doivent être communiquées publiquement aux États candidats et à leur opinion publique avant leur adhésion.
Autrement ceux-ci estimeront, à juste titre, qu'ils ont été trompés, et referont le "coup du Danemark", en refusant d'approuver par referendum la réforme des institutions.
L'Europe ne survivra pas à une deuxième crise de Maastricht !
L'Europe a besoin d'un Président, d'un Parlement représentatif, et d'une Commission moins nombreuse et politiquement responsable.
L'UDF se battra pour son idéal européen.
Elle ne mettra pas son drapeau dans sa poche.
C'est un enjeu trop vital pour le ramener à des considérations de tactique politique.
Bien sûr nous souhaitons nous battre aux côtés du plus grand nombre possible de nos partenaires, et nous ferons tout pour les entrainer à partager notre conviction européenne.
Comme promis, l'UDF va saisir nos partenaires du RPR de son "projet français pour l'Europe", pour en discuter méthodiquement.
Je le proposerai cette semaine au Président du RPR, Jacques Chirac.
Je souhaite que nous aboutissions à un accord sur l'Europe que veulent les Français.
Je souhaite aussi que nous aboutissions à un bon accord sur le GATT.
Ici encore pas de faux-semblant !
L'intérêt bien compris de la France est que la négociation en cours aboutisse à une conclusion positive.
C'est souhaitable pour nos intérêts économiques, et pour l'image de la France.
Naturellement cet accord devra comporter des dispositions justes pour notre agriculture.
Nous faisons confiance au talent et à la ténacité de notre ami Gérard Longuet, qui est en charge de ce dossier, pour que la France se tire avec honneur et avec satisfaction de ce passage difficile.
Nos intérêts sont multiples : industriels, agricoles, et services.
Je rappelle que la France est le quatrième exportateur mondial, que près d'un Français sur trois dans l'industrie travaille pour l'exportation.
De tous les grands pays exportateurs, c'est la France qui a le plus bénéficié, entre 1991 et 1992 (dernière année connue) de la liberté des échanges : la France a augmenté ses exportations de 9 %, le Japon de 8 %, les États-Unis de 6 %, et l'Allemagne de 5 %.
La France est le deuxième pays exportateur de services au monde, avec 9,4 % du marché. L'accord du GATT traite pour la première fois de la concurrence dans le secteur des services.
Dans cette négociation, la France défend les intérêts de son agriculture.
C'est parfaitement légitime : le Japon défend pied à pied ses producteurs de riz, et les États-Unis ses producteurs de maïs et d'oléagineux !
Mais nous devons nous fixer des objectifs précis :
Le premier est le maintien de la solidarité européenne :
Les cinq premiers acheteurs de nos produits alimentaires sont des pays de la Communauté Européenne : l'Espagne nous achète deux fois plus que les États-Unis, et l'Allemagne, cinq fois plus !
Le second concerne les céréales où notre vocation exportatrice doit être reconnue pour l'avenir ; ce qui entraine des dispositions techniques précises.
Le troisième concerne le gel des terres, qui ne doit pas aller au-delà des dispositions contenues dans la réforme de la PAC.
Le quatrième est une clause de garantie monétaire protégeant nos exportateurs agricoles contre les modifications des taux de change.
Sur ces différents points, l'UDF souhaite que la France s'assoie à la table de négociation, avec la ferme volonté d'aboutir.
Pensons à l'image de la France !
Des déclarations excessives l'ont déjà dégradée.
Elles ont fait de la France le "mouton noir" de la négociation.
Alors que notre pays a beaucoup à attendre d'un bon accord, l'irresponsabilité de certaines prises de position a abouti à ce résultat lamentable : s'il y a échec, et même si la responsabilité en revient à d'autres, c'est à la France que cet échec sera imputé.
Prenons garde à l'isolement de la France !
C'est une voie dangereuse, pleine de déception et de frustration.
Il va vingt ans à peine, c'est la France qui lançait le dialogue Nord-Sud, et qui prenait l'initiative de la réunion annuelle des sept pays les plus riches du monde.
La France a intérêt à participer activement à l'évolution du monde.
Pour cela fixons-nous deux objectifs :
1) Redresser la situation de l'Europe, qui perd du terrain dans le monde.
2) Redresser la situation de la France, qui perd de l'influence en Europe, en redevenant le champion incontesté de l'Union d'une Europe rénovée.
Sur la première préoccupation des Français, l'emploi, je pense que nous ne pourrons pas rester, sans risque d'explosion dans la situation actuelle.
J'ai été très impressionné par le sondage, paru cette semaine, dans lequel près d'un Français sur deux se dit concerné par un risque de chômage ou d'exclusion.
Aucune des solutions que nous pouvons imaginer n'a de sens tant que l'activité économique n'aura pas repris.
Toutes les données psychologiques et financières sont déformées par la crise.
D'où la priorité de l'UDF depuis mars dernier : tout faire pour sortir de la crise.
Ce n'est pas la peine de disperser les efforts, ou les ressources : rien de sérieux ne pourra être entrepris – en dehors de la solidarité indispensable – tant que la reprise de l'activité économique n'aura pas fait bouger les aiguilles sur les cadrans.
Je pense au mot de Georges Clémenceau en 1917 : "je fais la guerre." À celui d'Antoine Pinay en 1952 : "je stoppe la hausse des prix".
Je voudrais que les Français entendent aujourd'hui de notre majorité un seul message : "je combats de toutes mes forces pour sortir la France de la crise".
Il y a, bien sûr, des choses à préparer pour que les créations d'emplois accompagnent la sortie de la crise, et mette fin à ce scandale qui veut, qu'à taux de chômage égal, il y ait deux fois plus de jeunes au chômage en France que dans les autres pays d'Europe.
Quatre choses à faire :
1. Améliorer la formation professionnelle des jeunes. Bravo au gouvernement d'en avoir transféré la responsabilité aux Régions ! Nous mettrons tout notre cœur à rendre plus efficace le dispositif.
2. Prendre les mesures permettant d'augmenter de 50 % en dix ans le nombre de PMI en France. Notre ami Alain Madelin y travaille.
3. Supprimer tous les obstacles au développement du travail à temps partiel.
4. Alléger les cotisations des employeurs sur les bas salaires par des mesures générales et simples. L'UDF est convaincue que si le chômage continue de progresser au Printemps, une initiative dramatique deviendra indispensable, et qu'il faudra prendre le risque d'une exonération complète des cotisations sur les bas salaires.
Europe, Commerce international, Emploi, tout cela se tient.
Je vous remercie d'y avoir consacré vos réflexions de deux jours, normalement disponibles pour vos loisirs.
Je vous remercie surtout du soutien que vous avez toujours apporté à nos idées, à ces idées qui cheminent dans la société française, et qui la transforment peu à peu, le long d'un parcours où alternent les succès et les échecs.
Beaucoup de ce que vous disiez à l'avance est devenu vrai.
L'utopie qu'on nous reprochait hier est souvent la réalité d'aujourd'hui.
Mais il reste beaucoup à faire ! La fin du siècle nous attend !
Faisons en sorte que la lumière reprenne le dessus sur l'ombre.
Les Clubs Perspectives et Réalités, et son Président-Fondateur, comptent pour cela sur l'action de chacune et de chacun de vous !