Interview de M. Raymond Barre, député apparenté UDFC, à France 2 le 30 septembre 1993, sur la politique de l'emploi, le budget 1994, la négociation du GATT et la cohabitation.

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Média : France 2

Texte intégral

B. Masure : La réforme de la semaine de quatre heures est qualifiée d'irréaliste par C. Millon. Quel est votre point de vue ?

R. Barre : La réforme est irréaliste si elle est une réforme générale. On recommence à avoir des illusions et des déconvenues qui sont accompagné naguère la fameuse proposition de 35 heures par semaine. La proposition de M. Chamard est différente : elle est expérimentale. Les entreprises sont volontaires. C'est à la suite d'un accord d'entreprise que celle-ci cherchera à aménager ses horaires et ses effectifs. Je suis partisan que l'on laisse une grande initiative à titre expérimental se déployer. Nous avons besoin face au problème du chômage de trouver des formules nouvelles. Autant je suis opposé aux formules générales uniformes et contraignantes, autant je crois qu'il est souhaitable que des expériences puissent être faites.

B. Masure : Quel est votre jugement sur le plan Giraud ?

R. Barre : Le plan Giraud contient des dispositions intéressantes, mais il est manifestement en deçà de ce qu'il est nécessaire de faire pour modifier profondément les conditions qui régissent l'emploi en France.

B. Masure : Le voterez-vous ?

R. Barre : Oui, parce qu'il y a des éléments intéressants. Je comprends que beaucoup de mes collègues au Parlement cherchent par des amendements à ouvrir de nouvelles pistes ou à recommander les mesures qui s'imposent. Nous cherchons toujours des mesures nouvelles, mais nous n'essayons pas de changer ce qui existe aujourd'hui et qui est à l'encontre de l'emploi.

B. Masure : Certains, dont E. Balladur, s'inquiètent de la multiplication des plans sociaux. N'avez-vous pas le sentiment qu'il y a beaucoup de cadeaux faits au patronat ?

R. Barre : Je ne crois pas qu'il faille envisager le problème de la sorte. Les entreprises ont à faire face à une compétition redoutable et les conditions dans lesquelles elles ont à faire face au problème de l'emploi les poussent à réduire le nombre de travailleurs. Que voulez-vous ! Il y a en France des rigidités très fortes du marché du travail. Il y a en France un coût du travail beaucoup plus élevé que celui du capital. Vous ne pouvez pas demander à des chefs d'entreprise de ne pas tenir compte de cela, surtout quand l'existence de leur entreprise est en jeu.

B. Masure : Vous étiez favorable à une forte baisse des charges sociales.

R. Barre : Je crois que c'est ce qui est absolument nécessaire. Une baisse des charges sociales, non une baisse des acquis sociaux, mais un transfert de financement des entreprises vers la solidarité nationale. Il est très bien de dire qu'on est contre le chômage et pour l'emploi. Encore faut-il le moment venu que la collectivité nationale accepte les sacrifices nécessaires.

B. Masure : Dans Faits et Arguments, vous vous prononciez pour un assouplissement de la politique budgétaire. La loi de Finances 1994 vous agrée-t-elle ?

R. Barre : Depuis avril, il y a eu un net assouplissement de la politique budgétaire et monétaire. Entre les déclarations initiales du gouvernement et ce qui a été fait, il y a une évolution très nette. Alors qu'il n'était pas question au départ que de réductions des déficits publics et sociaux, il y a aujourd'hui une prise en considération de la nécessité de soutenir la conjoncture par une action sur la demande.

B. Masure : Est-ce assez ?

R. Barre : De ce point de vue, le budget est habile. On ne peut pas demander à ceux qui sont responsables du budget et au ministre de prendre des décisions ou de proposer des mesures qui auraient des effets néfastes à moyen et long terme. Je trouve que le budget actuel contient un certain nombre de dispositions qui sont favorables. Vous me dites qu'on baisse les impôts tout en augmentant la CSG. Ce n'est pas le même problème. La CSG, on doit l'augmenter parce qu'il y a des comptes sociaux qui doivent être équilibrés.

B. Masure : Avec une baisse de la consommation !

R. Barre :  Je le veux bien, mais nous ne pouvons pas continuer dans la situation où nous sommes. Pour la première fois nous allons financer le déficit de la Sécurité sociale par un emprunt de 110 milliards de francs ? Ce n'est pas tellement les cotisations qui font augmenter. Il faut réduire les dépenses. Vous savez quelles sont les difficultés auxquelles on se heurte quand on s'engage sur ce terrain ! Évidemment, les problèmes sont ajournés. On verra cela en 1995.

B. Masure : E. Alphandéry a laissé entrevoir la sortie du tunnel pour le début 1994. Êtes-vous aussi optimiste ?

R. Barre : Je souhaiterais la sortie du tunnel le plus vite possible. Quand j'étudie la situation française et la situation internationale, je ne vois pas de raison de penser que l'année 1994 sera une année de reprise sensible. J'ai eu l'occasion de dire qu'elle serait une année plate. Peut-être à la fin de l'année 1994 aurons-nous une certaine amélioration de la situation. Mais je ne pense pas qu'il faille entretenir un optimisme de commande. Si les résultats sont bons en 1994 le premier qui se réjouira de s'être trompé, c'est moi !

B. Masure : Êtes-vous favorable à la rediscutions du préaccord de Blair House ?

R. Barre : La France est en négociations. C'est une négociation très difficile. Je souhaite que l'on sorte de l'impasse. Je souhaite que l'on puisse arriver à la conclusion d'un Uruguay Round qui soit équilibré. Il ne s'agit pas simplement de l'agriculture : il y a aussi l'industrie et les services. Les négociations sont là.

B. Masure : Peut-on aller jusqu'à la crise ?

R. Barre : Je ne le souhaite pas. Les conséquences internationales en seraient graves. Je constate d'ailleurs qu'aussi bien le ministre des Affaires étrangères que le Premier ministre semblent évoluer dans une direction qui nous éloigne de ce que j'appelle le corporatisme exacerbé et l'électoralisme aveugle.

B. Masure : Quelle note donneriez-vous à E. Balladur ?

R. Barre : Je ne note pas. Je ne me permettrais pas de noter le Premier ministre.

B. Masure : N'êtes-vous pas étonné par sa popularité ?

R. Barre : Non. Les Français ne s'intéressent pas au jeu de la politique. Ils souhaitent que les problèmes de la France soient traités. Le Premier ministre le fait avec pondération et mesure. Les Français souhaitent qu'il n'y ait pas de vagues. Dieu merci, les choses vont bien ! La cohabitation va bien, le Président s'entend bien avec le Premier ministre, il n'y a plus d'opposition, la majorité est solidaire du gouvernement, tout cela va très bien, pourvu que ça dure !

B. Masure : E. Balladur n'a-t-il pas pris votre place politique ?

R. Barre : Chacun à sa place sur l'échiquier. Je suis toujours là, à la place que j'ai. Si E. Balladur a ses propres convictions et ses propres pensées, je n'oserais me présenter en termes de référence.

B. Masure : Restez-vous fondamentalement hostile à la cohabitation ?

R. Barre : La cohabitation a pour but de réduire l'autorité du président de la République. Or ma conception de la Constitution fait que celle-ci pose sur la clé de voûte qu'est le président de la République. Par conséquent, je regrette qu'il puisse y avoir des situations dans lesquelles nous avons un Président à éclipses. Puisque les choses se passent bien, puisque les Français sont contents, puisque les protagonistes sont heureux de cohabiter, mon Dieu, je ne suis pas plus royaliste que le Roi !

B. Masure : Pensez-vous intervenir plus souvent à l'avenir ?

R. Barre : Il faut parler à bon escient. Nous sommes dans une période où on ne va pas constamment pour le plaisir de l'agitation verbale se promener sur les écrans, quelle que soit la gentillesse de ceux qui vois invitent. De même à autre, quand les sujets sont importants, il faut s'exprimer. C'est ce que j'essaie de faire et ce que j'ai fait récemment à quelques reprises.