Interview de M. Jacques Chirac, président du RPR, dans "Le Point" du 13 novembre 1993, sur les réflexions et propositions en matière de politique de l'emploi et sur les différents débats concernant la réduction du temps de travail, le SMIC ou la réduction des charges sociales.

Prononcé le

Intervenant(s) : 

Média : Le Point

Texte intégral

Le Point : Vous revenez d'un séjour de travail à Tokyo. Quelles leçons en tirez-vous sur l'emploi ?

Jacques Chirac : Je rentre en effet d'un voyage en Asie où j'ai rencontré les principaux responsables économiques, politiques et intellectuels du Japon. Ce séminaire de travail me confirme dans mes convictions et mes analyses. Le Japon ne saurait se résumer à quelques clichés ou à quelques mythes. Sa situation économique mérite d'être mieux connue. Il n'y a pas de dumping social : les salaires y sont parmi les plus élevés au monde. Pour la première fois depuis 1945, l'économie nipponne vient de connaître une croissance négative (- 0,8 % du PIB) et le ralentissement de l'activité mondiale y fait sentir ses effets. L'augmentation de la valeur du yen pèse sur la compétitivité des entreprises japonaises, qui, au même titre que les entreprises françaises, subissent la concurrence des nouveaux acteurs de l'économie mondiale. Cela étant dit, l'économie nipponne demeure fondamentalement saine et puissante. Elle continue d'accumuler des excédents commerciaux qui facilitent l'allégement des impôts, la relance de la consommation et l'engagement d'importants programmes d'investissements publics pour soutenir la croissance.

Le Point : Comment les Japonais affrontent-ils le chômage ?

Jacques Chirac : L'économie japonaise repose sur un consensus social très fort, une vision à long terme, une tradition d'innovation orientée vers les produits à haute valeur ajoutée et une intense coopération à tous les niveaux : entre les entreprises, entre les entreprises et leurs salariés, entre les entreprises et l'État. Ce qui fait la supériorité japonaise, c'est un remarquable esprit de solidarité qui privilégie l'emploi sur toute autre considération. Plutôt que le licenciement, qui n'est choisi que dans les cas les plus extrêmes, les entreprises utilisent tous les ressorts de la flexibilité interne et préfèrent, à tout prendre, supporter temporairement des sureffectifs. C'est ainsi que les Japonais parviennent à maintenir leur taux officiel de chômage à 2,6 %. L'emploi constitue une priorité absolue et tout est mis en œuvre pour le préserver une partie de la rémunération varie en fonction de la conjoncture, les charges sociales pesant sur les salaires sont réduites au minimum, le temps partiel est très développé et les salariés acceptent le jeu de la mobilité. C'est cette forme de civisme économique qui explique ce qu'on appelle le miracle japonais.

Le Point : Considérez-vous que ce modèle japonais soit applicable à la France, notamment sur le refus de faire du licenciement un mode de gestion ?

Jacques Chirac : Non, le système japonais n'est pas transposable en France, car nous avons une culture et une histoire qui nous sont propres. Nous avons nos traditions et nos pratiques sociales. Cependant, je pense que le licenciement ne peut plus constituer, en France, la première mesure d'ajustement raisonnable, en cas de ralentissement de l'activité économique, au regard du drame humain qu'il représente. Tout doit être fait pour l'éviter, car au-delà du chômage, avec la précarité et la détresse qu'il provoque, il y a un risque plus lourd de conséquences l'exclusion qui désocialise et déstructure l'homme. Cette menace est d'autant plus présente chez nous que le chômage frappe d'abord les jeunes et les personnes les moins qualifiées, c'est-à-dire deux catégories très vulnérables.

Le Point : Les chefs d'entreprise ne recourent-ils pas aux licenciements pour cause de compétitivité ?

Jacques Chirac : Je citerai volontiers Akio Morita, le président de Sony, qui a coutume de dire que « l'entreprise, au Japon, est comme une famille où l'on partage joies et peines ». Je reconnais, bien sûr, les exigences de la compétitivité. Je connais et je comprends les contraintes des chefs d'entreprise. Mais je considère que les entreprises, à qui l'on a fort justement reconnu des droits légitimes, ont aussi des devoirs, des responsabilités à l'égard de la collectivité. Une fois le préalable de la compétitivité posé, l'emploi doit redevenir une priorité stratégique pour les chefs d'entreprise. Avant d'être un coût, un recrutement est d'abord un investissement. Un investissement dans l'homme. C'est ce que les économies les plus performantes au monde ont désormais compris.

Le point : Si vous considérez que le licenciement n'est pas une mesure d'ajustement raisonnable, pourquoi avez-vous supprimé en 1986 l'autorisation administrative de licenciement que vous aviez vous-même instituée en 1975 ?

Jacques Chirac : Les périodes ne sont pas comparables. L'autorisation administrative de licenciement a été supprimée parce qu'elle avait atteint un degré de bureaucratie tel qu'elle paralysait l'économie. Sa suppression faisait partie d'un ensemble de mesures visant à rendre la liberté à nos entreprises. Vous observerez que les mesures prises alors par mon gouvernement se sont traduites par la création de 900 000 emplois.

Le Point : Il y avait la croissance...

Jacques Chirac : Je ne le conteste pas. Mais c'est précisément la levée des obstacles freinant l'activité économique qui a permis de tirer le plus grand profit de la reprise de la croissance.

Le Point : Que peuvent faire les entreprises pour éviter les licenciements ?

Jacques Chirac : Le licenciement doit être considéré comme la dernière mesure à envisager, celle que l'on applique lorsque toutes les autres pistes ont été explorées. Avant de supprimer des emplois, les entreprises ont tout intérêt à rechercher des solutions alternatives. Elles existent : la modulation des horaires, en particulier dans le cadre annuel ; le recours au temps partiel ; le développement de la pré-retraite progressive ; le renforcement de la mobilité, grâce, en particulier à la formation continue. C'est ce que j'appelle la flexibilité interne, qui s'oppose à la flexibilité externe, c'est-à-dire au licenciement. Qu'on me comprenne bien : je préfère un contrat à durée indéterminée à un contrat à durée déterminée. Mais je préfère un contrat à durée déterminée au chômage partiel, et je préfère le chômage partiel au licenciement pur et simple.

Le Point : Vous n'évoquez pas le débat sur la semaine de quatre jours et les trente-deux heures. Qu'en pensez-vous ?

Jacques Chirac : Le véritable problème, aujourd'hui, n'est pas de réduire le temps de travail, mais d'imaginer de nouvelles formes d'organisation et d'activités dans les entreprises. Je ne comprends pas cette idée selon laquelle le fait de travailler moins permettrait de réduire le chômage. Je n'ai jamais vu de corps, humain ou social, sortir d'une situation de crise en diminuant son effort. S'il existait une solution universelle et magique au problème du chômage, nous l'aurions trouvée depuis déjà longtemps. J'observe d'ailleurs que la diminution de la durée du travail décidée en 1982, avec le passage aux trente-neuf heures et l'institution de la cinquième semaine de congés payés, n'a eu en fait que très peu d'effet sur l'emploi.

Le Point : Selon vous, pourquoi ?

Jacques Chirac : Les capacités de production de nos entreprises n'étant aujourd'hui utilisées qu'à hauteur d'environ 80 %, les effets de la réduction du temps de travail seraient, pour l'essentiel, absorbés par ces marges de manœuvre inutilisées. C'est une évidence économique. J'ajoute que les PME, qui représentent l'essentiel de l'emploi en France, ne pourraient pas faire face, pour des raisons d'organisation et de contraintes de gestion, à une réduction massive et brutale de la durée hebdomadaire du travail.

Le Point : Néanmoins, depuis un siècle, la tendance à la réduction du temps de travail est régulière.

Jacques Chirac : Naturellement, mais un tel mouvement trouve nécessairement ses limites. On dit que, dans le paléolithique supérieur, l'homme travaillait moins de trois heures pour chasser, cueillir et se nourrir. Le reste du temps, il ne faisait rien, et c'est la raison pour la- quelle on a appelé cette période « l'âge d'or ». Alors, bien sûr, on peut rêver de retrouver l'âge d'or. Mais redevenons sérieux : toute idée de diminution du temps de travail, au motif que l'emploi pourrait se partager, est inexacte sur le plan économique. Elle est dangereuse, car elle crée une menace sur la compétitivité de nos entreprises.

Le Point : Cette solution vous paraît donc inadaptée ?

Jacques Chirac : Il ne faut pas faire de la réduction du temps de travail la nouvelle pierre philosophale de la politique de l'emploi, au risque d'occulter les vraies réponses aux problèmes du chômage. Pour autant, et sans vouloir cultiver le paradoxe, je pense que la semaine de quatre jours peut constituer, à l'avenir, une solution possible pour une partie des Français. Il ne s'agit pas en l'occurrence de réduire la durée hebdomadaire du travail, mais de répartir différemment l'activité dans la semaine. Certains de nos compatriotes ont fait le choix de quitter la ville et de vivre à la campagne en acceptant une ou deux heures de déplacement pour se rendre sur leur lieu de travail. Leur récompense, c'est une autre façon de vivre en fin de semaine. Pour ces Français, l'idée de travailler quatre jours, autrement dit de disposer d'un week-end de trois jours, est évidemment attrayante. C'est la raison pour laquelle je n'écarte pas, a priori, la semaine de quatre jours. Mais il s'agirait, alors, non pas de partager le travail, mais d'organiser autrement la vie professionnelle, pour la rendre plus compatible avec la vie familiale et personnelle. Ce qui est vrai pour le travail hebdomadaire peut l'être aussi à l'échelle d'une vie. Je crois que, progressivement, nous apprendrons à alterner les périodes de vie professionnelle et les périodes consacrées à d'autres activités : périodes de formation, éducation des enfants, congés sabbatiques. Je suis persuadé que ce que les experts appellent « le temps choisi » constitue une perspective sérieuse qu'il convient désormais d'explorer. Des citoyens plus libres dans leurs choix de vie, mais aussi et alors plus responsables, c'est ainsi que j'imagine notre société.

Le Point : Mais comment articuler tout cela ?

Jacques Chirac : En imaginant de nouvelles formes d'organisation du travail, négociées entre les partenaires sociaux dans les entreprises. La priorité doit être donnée à la flexibilité interne, qui permet de concilier les exigences de la compétitivité et les aspirations légitimes des salariés.

Le point : C'est la quadrature du cercle !

Jacques Chirac : Il faut s'en tenir à des principes simples : oui à la flexibilité du travail et à l'aménagement du temps de travail ; non au partage du travail et à la réduction générale du temps de travail. De ce point de vue, les propositions avancées par Jean-Yves Chamard, Gérard Larcher et Jean-Pierre Fourcade méritent d'être étudiées. En toute hypothèse, la réduction du temps de travail ne saurait être qu'expérimentale et volontaire. Elle doit être négociée au niveau de chaque établissement, et ses conditions de mise en œuvre doivent être rigoureusement contrôlées. Un bilan devra être tiré de ces expériences après un délai convenable d'application.

Le Point : À vos yeux, la suppression du SMIC est-elle une réponse au chômage ? Et quel avenir faut-il réserver au RMI ?

Je suis favorable au SMIC, qui doit évoluer normalement. De même, j'ai toujours été partisan d'un revenu minimum, dont j'avais rendu le principe lors de la campagne pour l'élection présidentielle de 1988. J'avais alors mis l'accent sur la réinsertion, sans laquelle le revenu minimum n'est que le salaire de la pauvreté. Beaucoup reste à faire !

Le Point : Et que pensez-vous du SMIC-Jeune ?

Jacques Chirac : Je ne suis pas favorable à la création d'un SMIC spécifique pour les jeunes, qui serait nécessairement un « sous-SMIC », pour plusieurs raisons. Une telle mesure aurait pour premier effet d'exclure davantage les salariés les moins qualifiés et les plus âgés du marché du travail. Ceux-ci risqueraient pour les uns de perdre leur emploi, pour les autres de rester au chômage, les chefs d'entreprise donnant la priorité à la main-d'œuvre la moins coûteuse. Tout aussi grave est le risque de voir l'ensemble des rémunérations accordées aux plus jeunes, y compris les plus qualifiés, tirées vers le bas. Or, aujourd'hui, alors que nous entrons dans une société du savoir, tout ce qui peut dévaloriser la formation initiale et les qualifications professionnelles est en soi discutable. J'ajoute qu'en rapprochant, par hypothèse, le SMIC-Jeune du RMI se développerait la tentation de ne plus travailler. Nombreux sont ceux qui considéreraient alors le RMI, assorti d'un peu de travail au noir, comme la solution de facilité. Ce serait la « culture du chômage » qui s'installerait. Voilà pourquoi je suis contre l'institution d'un SMIC-Jeune. En revanche, je suis favorable à l'abaissement significatif des cotisations sociales versées par les entreprises pour l'embauche des jeunes de moins de 25 ans.

Le Point : Les chefs d'entreprise se plaignent beaucoup du poids des charges sociales. Leur réduction est-elle un impératif pour l'emploi ?

Jacques Chirac : Qui, et nous n'y insisterons jamais assez. Quand un salarié touche le SMIC, c'est-à-dire 4 700 francs net par mois, l'entreprise supporte une charge totale de 8 200 francs. La différence, ce sont les prélèvements sociaux, dont la part supportée par les entreprises représente 14,7 % du PIB en France, contre 8,4 en Allemagne et 5,6 aux États-Unis. Je pense donc que nous n'échapperons pas à une réflexion en profondeur sur le mode de financement de notre protection sociale. Celui-ci ne peut plus reposer uniquement, ou presque, sur les salaires, sauf à pénaliser lourdement l'emploi. Un changement d'assiette, sans doute partiel, et en tout cas progressif, s'impose.

Le Point : Cette situation éclaire la menace des délocalisations ?

Jacques Chirac : J'ai étudié ce dossier de très près. Les emplois perdus au titre des délocalisations sont estimés à 200 000 environ. Il faut y être attentif, et cela d'autant plus que le phénomène tend à s'accélérer. Mais il ne faut pas pour autant perdre de vue les conséquences des dévaluations compétitives décidées ces derniers mois par un certain nombre de pays européens – je pense à l'Espagne, à l'Italie, à la Grande-Bretagne – qui sont beaucoup plus préjudiciables pour nos entreprises, et donc pour l'emploi. L'industrie française du bois s'effondre actuellement en raison de la dépréciation des monnaies nordiques. Je pourrais multiplier les exemples. C'est pourquoi, au-delà des négociations actuelles au sein du GATT, l'essentiel est de parvenir à une nouvelle organisation du commerce mondial reposant sur l'honnêteté de la concurrence, la réciprocité commerciale et la stabilité monétaire. 

Le Point : La croissance seule peut-elle permettre de résorber le chômage ?

Jacques Chirac : La croissance est absolument nécessaire à la reconquête de l'emploi, contrairement à ce que certains esprits malthusiens laissent aujourd'hui entendre. Elle est d'autant plus indispensable que notre population active continue d'augmenter d'environ 120 000 personnes tous les ans, hors flux migratoires. C'est l'effet du baby- boom de l'après-guerre, qui restera sensible jusqu'au début du siècle prochain, moment où le nombre des sorties du marché du travail deviendra supérieur à celui des entrées.

Par ailleurs, notre taux de fécondité vient de connaître, depuis 1990, une très sensible détérioration. Il y a de moins en moins d'enfants, et la consommation diminue. Nous cumulons donc les inconvénients, et les conséquences pour l'emploi sont évidentes. C'est aussi pour cela que j'estime nécessaire de mettre en place une nouvelle politique familiale, plus ambitieuse, comprenant notamment la création d'une « allocation de libre choix » permettant de mieux concilier vie professionnelle et vie familiale, et de donner une nouvelle impulsion à la natalité française. N'oublions pas qu'une politique familiale dynamique est un élément important de soutien de la croissance et de développement de l'emploi. J'ajoute, car c'est essentiel, que la croissance française est insuffisamment créatrice d'emploi. Si, par point de croissance, il avait été créé autant d'emplois chez nous que chez nos principaux partenaires, nous disposerions de 700 000 à 800 000 emplois supplémentaires. Le taux de chômage serait aujourd'hui de 9 %, et non de 12 %.

Le Point : Comment expliquez-vous cette particularité française sur l'emploi ?

Jacques Chirac : Il est probable que nous supprimons trop d'emplois dans l'industrie. Il est certain que nous n'en créons pas assez dans le secteur des services. Je m'en tiens aux chiffres sur les dix dernières années, alors que l'emploi industriel et agricole s'est réduit, la croissance de l'emploi dans le secteur tertiaire n'a été que de 1,6 % en France, contre 2,2 % dans la Communauté et 2,8 % aux États-Unis. Peut-être avons-nous poussé trop loin la logique de la productivité, donnant systématiquement la priorité à l'automatisation des procédures et à l'informatisation.

Ce qui est incontestable, en revanche, c'est que nous n'avons pas su développer comme ils le méritent les services à la personne, qui sont, par nature, les plus créateurs d'emplois. Ils répondent pourtant à des besoins manifestes. Il suffit de songer aux personnes âgées dépendantes qui doivent être accompagnées dans leur vieillesse, aux jeunes enfants qu'il faut garder parce que leurs parents travaillent, aux nouveaux métiers liés à la protection de l'environnement ou à toutes ces activités de services, notamment dans le domaine du commerce, qui constituent un formidable gisement d'emplois. La demande existe. Il nous faut désormais la rendre solvable, comme il faut encourager toutes les initiatives, qu'elles émanent de particuliers, d'artisans ou d'associations, visant à offrir des services aux personnes.

Le Point : Vous avez évoqué la croissance, le développement des services, la flexibilité, la réduction du coût du travail. Avez-vous d'autres propositions ?

Jacques Chirac : Oui, de façon plus générale, je constate qu'on dépense puis à indemniser les chômeurs qu'à créer des emplois ou à favoriser l'insertion. Il est capital de sortir progressivement de cette logique et de redéployer les dépenses consacrées à la lutte contre le chômage : il s'agit en quelque sorte de donner la priorité aux dépenses « actives » d'insertion. J'évoquais la nécessité de relancer les services à la personne : l'heure est venue de redéfinir le statut fiscal du chef de famille afin de lui permettre de déduire de son revenu imposable les salaires et charges sociales qu'il acquitte pour les personnes qu'il emploie à son domicile. C'est un exemple parmi d'autres qui montre qu'avec un peu d'imagination et d'audace il est possible d'offrir des perspectives sérieuses de réinsertion à des dizaines de milliers de chômeurs.

Nous devons aussi nous projeter dans l'avenir, et anticiper les nouvelles activités qui, demain, composeront notre économie. Songez que le télétravail, qui ne concerne aujourd'hui que 20 000 personnes, permettra de créer entre 300 000 et 500 000 emplois dans les dix prochaines années. Sans parler de ce que l'on appelle les téléservices, qui offrent des perspectives au moins équivalentes. Il faut absolument combattre l'idée selon laquelle notre économie ne serait plus capable de créer d'emplois et que le développement de la concurrence internationale et le progrès technologique nous condamnent au chômage. Les solutions existent. Il nous appartient de les mettre en œuvre. 

Le Point : Fondamentalement, pensez-vous que le tissu français puisse se déchirer sous le poids du chômage ?

Jacques Chirac : J'ai une inquiétude. Je redoute que n'apparaissent en France quatre catégories de citoyens, ceux qui ont le privilège statutaire d'avoir un emploi garanti ; ceux qui ont la chance, d'avoir un emploi ; ceux qui sont au chômage avec la perspective d'en sortir ; ceux, enfin, de plus en plus nombreux, qui ont perdu tout espoir et se trouvent exclus de la société. Prenons garde de ne pas laisser s'installer en France un système moralement inacceptable, qui menacerait l'unité et la cohésion nationales.

Le Point : La loi quinquennale débattue au Parlement est-elle assez audacieuse ?

Jacques Chirac : J'approuve ce projet, car il ouvre de nouvelles perspectives à la poli- tique de lutte contre le chômage en se situant dans la durée. Je me reconnais dans les objectifs généraux qu'il poursuit et suis particulièrement intéressé par certaines de ses orientations. Je pense notamment à l'annualisation du temps de travail, à la simplification de notre droit du travail, ou encore à la volonté de mieux associer les partenaires sociaux à la recherche de solutions au problème de l'emploi. Ce projet de loi s'engage dans des voies qui permettront de mieux répondre aux besoins d'une société en pleine mutation.

Le Point : Prendriez-vous le risque politique de dire que la France, à l'horizon 2000, peut revenir au plein emploi ? 

Jacques Chirac : Le problème du chômage est complexe, et nous devons tous l'aborder avec résolution, certes, mais aussi avec modestie. Il n'y a pas de solutions magiques et de réponses toutes faites. L'essentiel est d'engager toute une série de réformes pour rendre notre croissance plus riche en emplois, notre organisation du travail plus flexible, et mettre en place de nouvelles activités. Pour relever ce défi, il faut l'engagement de tous : de l'État, bien sûr, à qui revient la responsabilité de créer les conditions des réformes que je viens d'esquisser. Des salariés, qui doivent accepter une certaine flexibilité, et de ceux qui, privés d'emploi, doivent consentir les efforts nécessaires pour se réinsérer. Des entreprises, enfin, sans lesquelles rien n'est possible : elles lesquelles rien n'est possible : elles ne sont évidemment pas responsables du chômage, qui est en partie la rançon de nos conservatismes et de nos rigidités passées. Pour autant, elles doivent passer d'une attitude défensive à une attitude plus offensive dans le domaine de l'emploi. Elles doivent redevenir des acteurs à part entière de la vie économique et sociale. En clair, l'entreprise doit devenir citoyenne. J'ai la conviction que, tous ensemble, nous pouvons non seule- ment stabiliser le niveau du chômage, mais aussi, et surtout, reconquérir durablement l'emploi dans une société rénovée, je l'ai déjà dit, plus libre et plus responsable.