Interviews de M. Roland Leroy, membre du bureau politique du PCF et directeur de "L'Humanité", dans "L'Humanité" des 5 et 23 juin 1993, sur l'aide de l'État à la presse écrite, sur le journal "L'Humanité", les NMPP et le statut du syndicat du livre.

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Média : L'Humanité

Texte intégral

Aides à la presse : "l'Humanité" répond aux critères d'attribution

Dans l'interview ci-dessous, Roland Leroy, directeur de "l'Humanité" et de "l'Humanité Dimanche", commente les mesures d'aides exceptionnelles à la presse quotidienne nationale en soulignant qu'elles doivent prioritairement aller aux journaux indépendants des groupes et en développant. C'est le cas de "l'Humanité".

L'Humanité : Peu de temps après son installation, le gouvernement a annoncé une aide de 200 millions à la presse écrite. C'est important ?

Roland Leroy : En effet, le ministre de la communication a réuni les représentants de la presse écrite et a déclaré son intention de combattre la crise qui l'atteint. Il a d'abord annoncé la constitution d'un fonds de 200 millions pour les journaux en difficulté et la mise à l'étude de mesures plus générales et plus fondamentales. Puis, récemment, il a précisé que l'aide prévue était ramenée à 50 millions, les 150 millions restant seront répartis entre tous les journaux existants, comme une légère réduction de la TVA.

L'Humanité : "L'Humanité" bénéficiera-t-elle de l'aide exceptionnelle ?

Roland Leroy : À plusieurs reprises, lors de sa première rencontre avec la presse, puis devant le bureau du syndicat de la presse parisienne, le ministre a précisé que cette subvention irait aux quotidiens nationaux en plus grande difficulté. Il a cité explicitement "l'Humanité", "La Croix", "le Quotidien de Paris". Devant l'Assemblée nationale, il n'a mentionné que "le Quotidien de Paris". Et tout récemment, il a été question de plusieurs autres titres.

Il est évident que nous allons faire valeur nos droits.

L'Humanité : Quels sont les critères d'attribution ?

Roland Leroy : Le ministre a donné jeudi publiquement quelques indications sans toutefois définir clairement les critères d'attribution.

Pour ce qui nous concerne, nous avons communiqué nos comptes et faire valoir deux arguments importants justifiant pour "l'Humanité" plus que pour aucun autre journal l'attribution de cette aide :

1. Notre journal est réellement totalement indépendant financièrement. "L'Humanité" et "l'Humanité Dimanche" n'appartiennent pas à l'un de ces groupes de presse dont certains sont puissants ou même tentaculaires. Ainsi, nous avons entendu citer "France Soir" comme un titre pouvant prétendre à l'aide aux journaux en difficulté !

2. Nous avons gagné depuis le début de l'année un nombre de lecteurs, plus de 5 000, alors que tous les autres quotidiens en perdent. Les efforts des militants communistes, des lecteurs et amis du journal se poursuivent et se développent. Le gouvernement a proclamé qu'il ne veut pas aider les "canards boiteux", mais soutenir les entreprises qui se développent. Conformément à cette "doctrine", l'aide devrait d'abord aller à notre journal comme un soutien à des efforts déjà engagés et à des résultats déjà obtenus.

L'Humanité : Alain Carignon a évoqué devant Édouard Balladur la possibilité d'une réduction à 0 % du taux de la TVA applicable à la presse, qui est actuellement de 2,1 %.

Roland Leroy : Cela existe déjà dans la majorité des pays européens. Je l'avais proposé en octobre 1991 à Montpelier devant le Congrès de la Fédération nationale de la presse française et je l'ai rappelé récemment dans une lettre adressée au ministre de la Communication. "Je reste convaincu, lui disais-je, comme j'ai eu l'occasion de vous le préciser, que la fixation de la TVA au taux 0 pour la presse est nécessaire. Une décision sur ce sujet peut intervenir rapidement. Il est regrettable que le Jo fonds d'aide exceptionnelle soit amputé de ses trois quarts par la compensation partielle et, par définition provisoire, de cette absence de décision."

L'Humanité : On entend beaucoup parler d'adaptation nécessaire de la presse écrite à notre époque. Qu'en penses-tu ?

Roland Leroy : Oui. Une modernisation est nécessaire. Nous avons été le premier quotidien national à l'engager dans les techniques de composition et d'impression. Nous la poursuivons aussi dans notre conception de la rédaction.

Dans les structures de la presse, une telle modernisation doit être engagée qui tienne compte de la spécificité nationale ; en France, la presse écrite est et doit être une presse d'opinion.

L'Humanité : Cela concerne-t-il la distribution ?

Roland Leroy : Oui. En conservant les NMPP (Nouvelles Messageries de la presse parisienne), fondées à la Libération, et en consolidant leurs principes coopératifs. Il importe, par exemple, de mieux définir les produits de presse et d'améliorer les moyens d'information et d'intervention de chaque journal sur sa propre distribution.

L'Humanité : Et le "monopole du syndicat du livre", dont on entend beaucoup parler ?

Roland Leroy : J'ai eu l'occasion d'exprimer notre opinion sur cette question. Tout d'abord, il faut tenir compte du fait que le statut particulier du Syndicat du livre date de la même époque et part des mêmes soucis que le ordonnances du général de Gaulle sur la presse. Ensuite, s'il faut évidemment tenir compte des changements intervenus, cela ne peut résulter que des négociations, de discussions avec tous les intéressés et non des mesures arbitraires.

L'Humanité : Nos journaux peuvent donc être sauvés ?

Roland Leroy : Nous continuerons de lutter pour que l'État fasse son devoir, mais le seul moyen de sauver nos journaux, c'est d'en augmenter la diffusion. C'est possible, comme Georges Marchais l'a montré dans son article du 6 mai 1993, et c'est indispensable pour l'existence même du Parti communiste moderne dont nous avons besoin.

Propos recueillis par Claude Marchand


23 juin 1993
L'Humanité

Nous devons approfondir les changements

L'Humanité : La presse est en crise. Le gouvernement a décidé de lui allouer 200 millions. Qu'en pensez-vous ?

Roland Leroy : Ces mesures sont nécessaires. Mais elles sont à la fois la peau de chagrin et l'Arlésienne, car on entend toujours parler mais on ne les voit pas appliquées. Les 200 millions sont d'abord devenus 150. On dit maintenant 50. Surtout, elles perdent leur signification car elles avaient été annoncées comme des mesures exceptionnelles destinées à aider les journaux en difficulté. Or on apprend maintenant que les trois quarts des sommes débloquées seraient destinées à atténuer les effets de la TVA sur l'ensemble de la presse. C'est-à-dire qu'on remplacerait l'aide à des journaux en difficulté par le saupoudrage de toute la presse. C'est une mesure qui risquerait d'aboutir à rien.

L'Humanité : Est-ce que la presse doit toujours se tourner vers l'État ?

Roland Leroy : La presse écrite est un élément fondamental de la démocratie française. Je crois que la France est le seul pays du monde où des gens sont morts sur les barricades pour défendre la liberté de la presse. Ce n'est pas une aide, une subvention à des journaux en difficulté qu'il faut demander, c'est l'accomplissement d'un devoir démocratique de l'État ; préserver la démocratie en France, c'est faire vivre la presse. Ce n'est pas notre seule opinion.

L'Humanité : C'est dans ce contexte que se situent les difficultés de "l'Humanité" ?

Roland Leroy : Nous continuons de lutter pour obtenir que l'État remplisse ses devoirs, nous mènerons cette bataille, mais je ne me fais aucune illusion. La presse en France est pour l'essentiel soumise à la loi de l'argent et à la loi du pouvoir. La seule certitude d'assurer l'existence de "l'Humanité" et de "l'Humanité Dimanche", de l'ensemble de la presse communiste, est un effort de diffusion pour assurer leur existence. C'est pourquoi le Comité central, en décembre dernier, a décidé d'élire une délégation composée d'une vingtaine de ses membres qui suit le développement de la campagne. Nous nous sommes fixé l'objectif nécessaire de gagner 15 000 lecteurs à "l'Humanité" quotidienne, 10 000 lecteurs à "l'Humanité Dimanche". Actuellement, nous avons gagné à peu près 6 000 lecteurs à "l'Humanité" et nous avons stabilisé la diffusion de "l'Humanité Dimanche". C'est un résultat remarquable parce qu'il brise la tendance qui était au recul de la diffusion. C'est un résultat remarquable parce qu'il fait exception dans le tableau de la presse française.

L'Humanité : C'est un paradoxe…

Roland Leroy : C'est le mot que je voulais utiliser. La situation est paradoxale parce que nous pouvons cesser d'exister en progressant, en gagnant. C'est pourquoi, il est nécessaire de faire l'effort. Les lecteurs à gagner existent, les communistes connaissent les lecteurs qu'il faut gagner. Nous l'avons vu puisque nous avons diffusé exceptionnellement de journaux destinés à dénoncer le plan Balladur. Ce jour-là, des dizaines de milliers de lecteurs – plus de 60 000 – ont été gagnés, pour un jour.

Nous avons décidé qu'à la Fête de l'Humanité nous donnerons rendez-vous aux militant communistes, aux dirigeants du Parti, aux comités de diffusion de "l'Humanité". Georges Marchais et moi ferons, le premier jour de la Fête – le vendredi soir –, le bilan de la situation et nous appellerons à ce que la Fête soit un moment important pour le développement de nos journaux.

L'Humanité : Après votre récent Comité central et l'hypothèse ouverte de l'abandon du centralisme démocratique, peut-on imaginer une "Humanité" qui ne serait plus l'organe central du PCF ?

Roland Leroy : L'hypothèse est ouverte. Georges Marchais, dans son rapport – dont je rappelle qu'il était un rapport personnel –, s'est prononcé de façon claire, sans équivoque, pour l'abandon du centralisme démocratique. Pas pour des raisons de mode, pas pour des raisons que l'on caricature parfois sur le fonctionnement du centralisme démocratique, mais parce que le centralisme démocratique est une vision de la vie du Parti communiste qui coïncidait avec une conception de la révolution aujourd'hui dépassée, périmée. C'est donc au principe lui-même auquel il propose de renoncer. Il en dégage les conclusions quand il dit que cela signifie que le nom du Comité central n'est pas éternel et qu'il en va de même pour d'autres structures du Parti. Cela vaut pour "l'Humanité", organe central du Parti communiste, qui n'a pas toujours eu dans son histoire cette qualification.

Mais y a-t-il en France le besoin d'un journal communiste ? Oui. Y a-t-il en France besoin d'un journal qui exprime l'opinion du Parti communiste français ? Oui. C'est tout à fait évident.

L'Humanité : Comment vos journaux vont préparer le Congrès ?

Roland Leroy : Je partage tout à fait l'opinion qu'a donné Georges Marchais sur cette question en disant que la presse communiste peut jouer un rôle important dans la préparation du Congrès. Naturellement, ils accueilleront la tribune de discussion qui est le lieu où les communistes expriment leur opinion sur les questions qui sont mises en discussion. Mais ce n'est pas suffisant. Le Congrès qui se prépare agitera toutes les questions de la situation en France, dans le monde, du rôle des communistes, du rôle de leur Parti, du fonctionnement du Parti… Sous la responsabilité même des rédactions et des journalistes, je crois qu'il faut que "l'Humanité" et "l'Humanité Dimanche", en plus de la tribune de discussion, publient des reportages sur les discussions dans les organisations du Parti, des points de vues exprimés par des militants communistes, la confrontation de certains points de vue. Il faudra aussi la contribution de gens qui ne sont pas communistes mais qui portent intérêt sur ce que font les communistes, sur ce qu'ils décident.

L'Humanité : Vous parlez d'opinion, il y a des opinions différentes dans le Parti communiste, on l'a constaté …

Roland Leroy : C'est bien connu, ce n'est pas un mal, c'est plutôt une force pour le Parti communiste.

L'Humanité : Récemment, deux membres du Comité central ont démissionné. D'autres ont refusé de participer à des commissions que vous vouliez mettre en place…

Roland Leroy : Je regrette les démissions dont vous parlez. Je crois que ce n'est pas dans un moment où s'ouvre une discussion où chacun va précisément donner son avis et agir de façon personnelle et déterminante sur les décisions qui seront prises collectivement, de s'en aller sous prétexte qu'on est en désaccord avec d'autres de ses camarades. Au contraire. Leurs places dans ces commissions sont toujours à occuper et j'espère qu'ils les y occuperont.

L'Humanité : Quels changements pour le PCF envisagez-vous ?

Roland Leroy : Il doit se modifier et il se modifie. Nous ne vivons pas le communisme aujourd'hui comme nous l'avons vécu. Le Parti communiste français a engagé des changements extrêmement profonds. Il entend les poursuivre et, si vous voulez une précision, il entend les accélérer, les approfondir encore, leur donner toute leur plénitude, toute leur signification. Que sont ces changements ? J'ai sous la main une phrase de Jaurès extrêmement intéressante. Il l‘avait écrite avant d'avoir fondé "l'Humanité". Il disait : "Certes, sans contredire nos principes et sans manquer à la lutte des classes, nous pouvons dans le combat révolutionnaire garder des entrailles humaines. Nous ne sommes pas tenus pour reste dans le socialisme de nous enfuir hors de l'humanité." C'est une très belle pensée et il y a quelque chose comme cela qui se passe avec le Parti communiste français.

L'Humanité : Un mot de l'actualité, du chômage et des mesures gouvernementales.

Roland Leroy : Les dernières élections législatives ont marqué la volonté des Français de se débarrasser d'une politique dont ils ne voulaient plus. Ils n'en voulaient plus parce qu'ils avaient espéré une politique de gauche et qu'on faisait une politique qui n'avait rien à voir avec une politique de gauche. Or le paradoxe est que les forces qui se sont installées au pouvoir l'ont été car elles ont gagné les élections par défaut. Aujourd'hui, la politique qui est faite est une politique qui aggrave. On le voit bien, les mesures prises par Balladur. Face à cela, nous avons des propositions. Elles reposent sur le fait qu'il y a des moyens de faire une autre politique. C'est ce que nous exposerons à la Fête de l'Huma qui a lieu les 10, 11 et 12 septembre. Elle sera une Fête importante. La première occasion d'un grand rassemblement national contre ces mesures. L'occasion aussi de discuter avec les communistes de poser des questions, d'entendre et puis, pour les communistes, de faire progresser leurs propres réflexions dans la période où commence la préparation active de leur prochain congrès. Cette Fête sera un évènement important.

Compte rendu Bruno Peuchamiel


Presse

Deux questions à Roland Leroy (23 juin 1993)

L'Humanité : Deux questions d'actualité se posent, avec acuité dans la presse : la situation des Nouvelles Messageries de la presse parisienne (NMPP) et le statut du syndicat du Livre. Ne donnez-vous pas l'impression que vous vous refusez à toute modernisation ?

Roland Leroy : Absolument pas. Je suis partisan de la modernisation. D'ailleurs, "l'Humanité" a été le premier quotidien national à moderniser ses moyens d'impression.

En ce qui concerne les NMPP, coopérative d'expédition et de vente de journaux, autant il faut maintenir ce principe qui assure l'égalité entre tous les titres, autant il est indispensable d'en moderniser l'application. Encore faut-il définir exactement ce qu'est un produit de presse, car, à mon avis, certaines publications pornographiques ou uniquement publicitaires ne peuvent revendiquer ce titre. Je pense qu'il faut étendre les points de diffusion de la presse nationale, utiliser les moyens informatiques des NMPP pour que chaque journal connaisse mieux son lectorat. Il faut aussi préserver la gestion démocratique et une direction représentative des journaux eux-mêmes pour les NMPP.

L'Humanité : Et le statut du syndicat du Livre ? N'est-il par archaïque ?

Roland Leroy : Il s'agit d'un statut particulier, hérité des traditions de la profession. Le label syndical a pris connaissance aux USA vers la fin du XIXe siècle et s'est implanté en France dans les débuts du XXe siècle. Mais surtout, il faut rappeler que ce statut a été élaboré à Paris, en août 1944, pendant la Libération, au cours d'une réunion de la presse clandestine présidée par Francisque Gay, qui deviendra ministre d'État du général de Gaulle. Il sera mis en application par Jean Guignebert, ministre de l'Information du gouvernement de la Libération.

Le droit d'embauche conféré au syndicat a permis, d'une part, aux entreprises de presse une grande souplesse dans l'utilisation d'effectifs en fonction de l'évolution des tirages et, d'autre part, l'acquisition et la mise à niveau d'une qualification professionnelle élevée dans un métier en pleine mutation, et personne ne peut mettre en doute les efforts de ce personnel pour s'y adapter.

Certes, ce statut date de cinquante ans et il faut désormais le changer. Le syndicat du Livre s'est prononcé pour la modernisation, et les patrons de presse qui ont participé aux négociations peuvent témoigner que si elles furent parfois difficiles, elles ont cependant abouti à des accords. C'est dans cet esprit qu'il faut poursuivre. De nouveaux changements sont nécessaires ; Ils n'iront pas sans une indispensable négociation avec tous ceux qui sont concernés.

Propos recueillis par Claude Lecomte