Déclaration de Mme Simone Veil, ministre des affaires sociales de la santé et de la ville, sur l'action en faveur de l'insertion professionnelle des jeunes, Paris le 20 novembre 1993.

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Intervenant(s) : 
  • Simone Veil - Ministre des affaires sociales, de la santé et de la ville

Circonstance : Assemblée générale de l'UNAF (Union nationale des associations familiales) à Paris le 20 novembre 1993 sur le thème : "chômage et emploi des jeunes dans les villes"

Texte intégral

Monsieur le président,
Mesdames et Messieurs,

Je vous remercie de m'avoir invitée à votre assemblée générale que vous avez décidé de consacrer aux problèmes du chômage et de l'emploi des jeunes.

Je vous parlerai, comme nous en étions convenus, de la situation dans les cités et les quartiers en grandes difficultés, laissant à mon collègue Michel Giraud le soin de vous parler du thème général que vous avez choisi.

Mais auparavant, je voudrais répondre en quelques mots à votre allocution d'accueil.

C'est bien vrai que nous nous connaissons depuis longtemps, vous et moi, je dirais aussi l'UNAF et moi ; nous avons fait, comme vous le dites, de "longs bouts de chemins" ensemble et j'ai été sensible à l'évocation de ce que nous avons naguère réalisé avec l'UNAF pour les familles ; vous savez bien que si le terme famille ne figure pas expressément dans l'intitulé de mon portefeuille ministériel, déjà beaucoup trop long pour l'usage courant dans la vie politique et administrative – ministère des Affaires sociales, de la Santé et de la Ville – la famille est bien au centre de mes préoccupations et de celles du Premier ministre, qui a tenu à en confier la charge au premier de ses ministres d'État dans la liste protocolaire du Gouvernement : la présence aujourd'hui à votre congrès de deux membres du Gouvernement, l'annonce de la préparation d'une loi sur la famille en sont, s'il en était besoin, des témoignages concrets. Dans le même esprit, j'ai été heureuse de pouvoir régler dans de bonnes conditions, le premier dossier que vous m'avez soumis, c'est-à-dire l'épineuse question du personnel, gestionnaire de vos services de tutelle ; je vous remercie d'y avoir fait allusion ; j'avais bien compris l'importance qu'il présentait pour vous.

J'ai bien entendu les observations et les vœux que vous venez d'exprimer au nom de l'UNAF. Sur beaucoup de points, il s'agit de questions que nous aurons à examiner ensemble à l'occasion de la préparation de la loi famille ; je pense tout spécialement à ce que vous venez de dire et à ce que vous avez écrit dans le dernier bulletin de l'UNAF sur le "libre choix parental".

Dossier lourd par les véritables choix de société qu'il implique, mais aussi par les masses financières considérables qu'il met en jeu en une période où la situation des comptes sociaux est celle que vous savez. En tout cas, je peux vous dire ma détermination à veiller à ce que, sous couvert de libre choix, ne soient pas mis en place des mécanismes qui pourraient écarter les femmes du marché du travail, en allant à l'encontre de ce qu'elles souhaitent.

Je pense aussi au lien que vous établissez, avec beaucoup d'autres, entre formation et emploi, entre la mauvaise orientation des jeunes et le chômage qui les attend trop souvent. Vous savez comme moi les efforts engagés par M. Bayrou pour développer la formation en alternance et la grande réforme de la formation professionnelle qui a été soumise au Parlement dans la loi quinquennale sur l'emploi. Le Gouvernement partage sur ce point vos analyses.

Je pense enfin, et je retrouve ici mes responsabilités directes, aux situations d'extrême précarité, de marginalisation qui se multiplient actuellement sous nos yeux. Problème dramatique dont vous imaginez à quel point il peut être lourd à porter pour le ministre responsable et auquel nous nous efforçons d'apporter trois sortes de réponses : d'abord des solutions d'urgence, notamment en cas de période de grands froids, par le plan "pauvreté précarité" dont j'ai annoncé la mise en place dans chaque département et qui a pour objet de fournir à chacun au moins un toit pour la nuit ; ensuite des capacités permanentes d'hébergement dans des logements appropriés à ces populations marginales par un plan de 10 000 places supplémentaires qui est actuellement mis en œuvre par le ministre du Logement ; enfin et surtout le réseau d'accueil et d'insertion de nos centres d'hébergement, au nombre de 700 pour 33 000 places d'accueil.

Comme vous m'y avez invitée et comme nous en étions convenus, monsieur le Président, j'en viens maintenant à l'objet essentiel de mon intervention qui concerne la politique de la ville et auquel vous avez souhaité réfléchir avec moi. Comment aider les jeunes des quartiers en difficulté à sortir de la spirale du chômage et à ne pas devenir, comme c'est déjà le cas dans certains pays, la deuxième génération de sans emploi dans une famille, avec tout ce que cela pèse en termes de marginalisation et de désocialisation ?

D'abord évitons un malentendu : la politique de la ville dont j'ai la charge ne concerne pas toutes les agglomérations urbaines, toutes les villes au sens courant du terme : sur ce point aussi, Monsieur Le président, le titre de mon ministère peut donner lieu à un malentendu.

La politique de la ville s'applique à un champ territorial précis : les villes ou les quartiers qui sont confrontés à des difficultés encore plus grandes que celles auxquelles d'autres agglomérations ont à faire face.

Les critères que nous avons retenus pour choisir le champ de notre intervention sont simples : celui de la forte proportion de jeunes et de la diversité de leur origine, est l'un de ces critères.

Ce sont en effet les jeunes qui aujourd'hui cumulent les plus grosses difficultés. D'abord celles auxquelles sont confrontés leurs parents : chômage, précarité, solitude aussi : nombreuses sont les familles monoparentales, qui se font et se défont selon les relations entre le père et la mère.

Ensuite, pour de très nombreux jeunes d'origine étrangère, celles de l'intégration dans une société différente parfois très différente de celle de leurs parents. Les jeunes souffrent à la fois des discriminations qu'ils constatent à l'encontre de leurs parents et de celles dont ils sont eux-mêmes l'objet.

Ils souffrent aussi des contraintes que leurs parents peuvent leur imposer, entraînant également des discriminations. C'est plus particulièrement le cas pour l'obligation faite aux jeunes filles de porter le voile, ou de ne pas participer à certaines des activités scolaires.

En tout état de cause, il est clair que le problème de l'emploi de ces jeunes, c'est-à-dire de leur insertion dans la vie professionnelle, ne peut être traité indépendamment de celui de la famille, de l'école et de l'enclavement des quartiers.

I. – La famille

La famille devrait constituer le pivot naturel de l'insertion des jeunes et l'intégration des familles est donc primordiale. Toutes les actions qui tendent à l'insertion des familles dans notre société sont un puissant atout pour prévenir en amont, les problèmes de chômage des jeunes.

C'est dès le plus jeune âge des enfants qu'il faut songer à leur avenir : tout ce qui touche à la petite enfance, l'accueil dans les crèches et halte-garderie, les centres de protection maternelle et infantile, les centres sociaux est fondamental pour que l'enfant et sa famille puissent aborder l'école dans les meilleures conditions possibles et en tirer tous les profits.

Également, si au sein de la famille, l'enfant ne peut trouver la tendresse et le soutien nécessaire, alors naissent les révoltes qui se traduisent souvent par des retards scolaires, voire des phénomènes de violence à l'école et autour de l'école.

Tout ce qui permet aux parents de surmonter leurs difficultés et de maintenir le noyau familial autour de leurs enfants doit être l'objet de nos efforts pour que l'enfant profite de l'école. Tout ce qui permet aux enfants de se sentir mieux intégrés dans notre société doit être favorisé. C'est la raison pour laquelle j'ai soutenu les nouvelles dispositions relatives au code de la nationalité et aux regroupements familiaux qui viennent d'être adoptées au parlement.

Le choix offert aux jeunes d'être français dès l'âge de seize ans est à mes yeux un facteur puissant d'intégration. Je compte sur le relais de votre fédération pour que les jeunes, jeunes-gens et jeunes filles, soient informés de leurs nouveaux droits. Quant aux nouvelles conditions du regroupement familial, concernant les familles polygames, elles permettent d'éviter la venue en France des autres épouses avec leurs enfants afin de protéger l'intérêt des femmes et des enfants vivant déjà au foyer.

Les contrats de villes vont permettre de mettre en œuvre sur la durée toute une série d'actions associatives de proximité et de voisinage, de médiation sociale et familiale, et d'intégration. Une convention cadre avec le Fonds d'action sociale prévoit de contractualiser les actions de ce dernier dans le cadre du contrat de ville. Les conseils généraux sont également sollicités pour se joindre à l'effort engagé en commun.

II. – L'école

L'école est la matrice d'intégration sociale des jeunes, celle qui leur permet de retrouver une égalité des chances de promotion sociale et de développement individuel. Il n'est guère besoin, sans doutes, de souligner devant vous le rôle que traditionnellement l'école a joué comme facteur d'intégration et de promotion dans notre pays tant vis à vis des jeunes français de milieu social défavorisé, aussi bien en zone rurale qu'urbaine, que vis à vis des jeunes dont les parents sont fraîchement arrivés dans notre pays.

C'est le lieu où filles et garçons sont traités à pied d'égalité, ont les mêmes droits et les mêmes devoirs, quelles que soient leurs origines sociales ou géographiques. Dans le domaine de l'école, le gouvernement a décidé trois mesures importantes.

La première consiste à mieux valoriser les postes de chefs d'établissements et d'enseignants dans les établissements sensibles, de façon à y attirer les personnels les plus expérimentés et les plus motivés, dès la rentrée 1993.

La deuxième mesure a consisté à renforcer la présence des adultes dans les écoles grâce à l'affectation de 1 000 appelés supplémentaires du contingent. Ces jeunes gens, tous volontaires, ont depuis quelques années largement fait la preuve de leur capacité de dialogue et d'encadrement vis à vis des jeunes, souvent du même âge, dont ils comprennent les problèmes.

Enfin, pour lutter contre la violence dans les établissements, un groupe permanent de chefs d'établissements ayant prouvé leur capacité à faire face à ces situations a été créé au ministère de l'éducation nationale.

Pour agir contre l'échec scolaire, nous avons plusieurs mesures actuellement à l'étude qui devront être mises en œuvre prochainement.

Évaluer les motifs de l'absentéisme scolaire, développer des actions d'accompagnement scolaire, en liaison avec les collectivités locales, créer des dispositifs de médiation entre l'école et les familles tels sont les objectifs que nous nous sommes fixés.

III. – La lutte contre la délinquance

La marginalisation des quartiers est souvent propice au développement de phénomènes d'insécurité et de délinquance. Même si les phénomènes de bandes sont loin d'être ceux que l'on rencontre aux États-Unis, leurs prémices existent bien dans nos villes et banlieues.

Nous avons pris deux sortes d'incitations à ce sujet :

La première concerne les mineurs délinquants récidivistes pour lesquels il n'y avait pas de réponses adaptées. Le garde des sceaux a confié à un groupe parlementaire le soin de réfléchir sur les solutions adéquates. Rien n'est pire que de laisser impunis certains actes, de laisser impuissants ceux qui sont les gardiens de la sécurité, de laisser pour compte ceux qui en sont les victimes.

Rien n'est pire aussi que de laisser des enfants s'enfoncer dans la spirale de la délinquance et de la marginalisation.

De nouvelles prises en charge de ces enfants doivent être étudiées pour permettre, le cas échéant, de les éloigner de leur environnement naturel ou familial incapable de les protéger contre les risques qui les menacent.

La drogue et le trafic de drogue étant un puissant vecteur de la délinquance des jeunes, la seconde mesure que nous avons décidée concerne la lutte contre les trafiquants : le dispositif de répression sera amélioré par la création d'un délit spécifique sanctionnant le trafiquant qui utilise le service de mineurs ou qui ne peut justifier de son train de vie. Des familles entières sont en effet en train de basculer dans une véritable économie souterraine, dans les cités. Il nous fallait réagir sans délais.

Mais il faut encore davantage renforcer toutes nos actions de prévention, que ce soit dans le cadre des contrats de villes ou dans le cadre de conventions pluriannuelles particulières.

Il s'agit maintenant, de passer des expériences et des actions ponctuelles du passé, à un dispositif d'ensemble, bien structuré et coordonné. Deux situations pourront se présenter.

Dans les 185 agglomérations prioritaires, retenues pour les contrats de villes, le volet prévention de la délinquance aura pour vocation d'intégrer, sur une durée de cinq ans, toutes les actions concernant par exemple, la sécurité dans les écoles, la politique de prévention locale de la toxicomanie, les projets locaux de sécurité urbaine.

Les réponses aux phénomènes de délinquance, complexes et multiformes imposent également de prévoir dans les contrats de ville, les équipements nécessaires au bon fonctionnement des services publics ou privés, qui agissent dans le domaine de la prévention notamment de l'échec scolaire et de la toxicomanie.

Dans les villes, qui ne bénéficieront pas d'un contrat de ville mais où des problèmes de délinquance surgissent, un contrat d'action de prévention reprendra également, de manière cohérente, toutes les actions existantes ou nécessaires menées conjointement entre la ville, l'État, et les autres partenaires. Ce contrat pourra être conclu pour une durée de 3 à 5 ans.

IV. – L'emploi et la formation

La quatrième difficulté à laquelle se trouvent confrontés les jeunes est celle de l'incapacité pour notre société de les insérer tous dans le monde du travail.

Déjà, avant la crise économique qui nous touche comme tous nos voisins européens, notre pays rencontrait des difficultés à préparer les jeunes aux emplois offerts.

Avec la crise, ce sont trop de jeunes qui sont laissés au bord du chemin. Même les jeunes diplômés attendent parfois une année avant de trouver leur premier emploi. Cela provoque des dégâts considérables parmi les jeunes dès lors que la réussite scolaire ne se traduit plus par une certaine forme de promotion sociale.

Pour ceux qui n'ont aucune qualification à la sortie parfois prématurée du système scolaire, il n'y a guère d'autre perspective que celle d'attendre l'âge du RMI. Dans certains quartiers, plus de 50 % des jeunes de moins de vingt-cinq ans sont sans emploi.

Nous avons décidé de développer nos actions dans trois directions.

1. La première consiste à créer un environnement favorable au développement économique des quartiers.

L'objectif est de valoriser l'ensemble des ressources humaines, matérielles et financières locales qui peuvent déboucher sur la création d'activités génératrices d'emplois.

Les contrats de ville doivent créer la meilleure articulation possible entre les intervenants institutionnels de l'emploi et de la formation professionnelle et les représentants de l'économie et des entreprises.

Au sein des treize départements les plus urbanisés, une commission de prévention et de traitement des difficultés économiques et financières des entreprises commerciales et artisanales a été créée afin de rechercher toutes les mesures sociales, fiscales et financières susceptibles de contribuer au redressement au maintien et au développement des entreprises commerciales et artisanales.

2. Le deuxième axe consiste à développer le lien entre les jeunes et les entreprises.

Le quartier est l'échelle privilégiée pour évaluer les besoins d'insertion des jeunes et bâtir une offre adaptée, qui ne se limite pas au champ du quartier mais s'étend sur l'ensemble de l'agglomération couverte par le contrat de ville.

L'information sur les métiers et les entreprises est essentielle pour des jeunes qui n'ont pu recevoir de leurs parents la culture du travail, où qui n'en ont reçu en héritage qu'une image négative, celle des plans sociaux, des retraites anticipées ou du chômage.

Les nouveaux métiers, ceux de l'électronique, de la domotique et de l'informatique, ceux des services urbains, sont presque totalement inconnus des jeunes.

À contrario les emplois à utilité sociale, les chantiers écoles, les régies de quartiers sont autant d'atouts pour aider les jeunes à sorti de leur huis clos et leur donner l'occasion de démontrer qu'eux aussi peuvent donner aux autres et leur être utiles.

3. Le troisième axe est le plus novateur.

Il repose sur un noyau central, celui de la participation des grandes entreprises à l'insertion des jeunes sans qualification.

Nous travaillons actuellement à une charte de l'emploi dans les villes avec les entreprises du bâtiment et des travaux publics pour que les crédits très importants du plan de relance gouvernemental et des contrats de plans soient également créateurs d'insertion et d'emploi pour les jeunes des quartiers.

En amont, nous étudions de quelle manière nous pouvons mieux associer les établissements scolaires et les missions locales pour l'emploi des jeunes à la préparation des jeunes en difficultés scolaires, dès l'âge de quatorze ans, à l'entrée dans la vie active sur des emplois précis.

En aval, les emplois de débouchés, à l'issue des chantiers doivent être prévus afin que la formation initiale à l'école et continue sur le chantier les préparent à occuper ces emplois. Toute une série de nouveaux métiers de services dans la ville sont en train de voir le jour : l'entretien des bâtiments et des espaces extérieurs, les services urbains, les technologies urbaines ouvrent de nouvelles perspectives aux jeunes.

Le domaine d'intervention de la politique de la ville nous offre la possibilité d'imaginer et d'innover, tout en ayant les moyens de concrétiser la mise en œuvre de dispositifs nouveaux d'emplois des jeunes.

En effet, tous les marchés de travaux importants réalisés grâce aux crédits d'intervention de la politique de la ville devront comporter une clause d'insertion obligeant les entreprises concernées à fournir du travail à un certain nombre d'habitants du quartier.

Je préfère, pour ma part, mobiliser tous les moyens et toutes les énergies pour créer des perspectives et des débouchés pour tous ces jeunes que de leur allouer un revenu minimum qui les mettrait à l'aube de leur vie d'adultes dans une situation passive d'assistance.

C'est en redonnant espoir à notre jeunesse que nous l'aiderons à mieux maîtriser son destin. C'est ainsi que nous pourrons maintenir dans notre pays la paix et la cohésion sociale dont il a tant besoin. Cet effort, cette volonté, je sais qu'ils sont par vous tous et toutes, partagés. Au-delà des mots, au-delà des actions que nous engageons, il y a, je crois, chez nous, tous l'idée simple qu'en construisant l'avenir de nos enfants, c'est celui de la France que nous dessinons, une France solidaire et fraternelle, dans laquelle la jeunesse puisse vivre et accomplir son ambition. Je vous remercie.