Interview de M. Philippe de Villiers, député UDF, à France 2 le 17 octobre 1993, sur les négociations du GATT, le libéralisme, la politique gouvernementale, l'Europe et les élections européennes.

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Média : France 2

Texte intégral

Notre invité d'aujourd'hui est un des députés les mieux élus de la Majorité. Il s'est présenté en mars dernier sous l'étiquette UDF, UDF plus quelque chose peut-être, et il a obtenu près de 67 % des voix des électeurs de sa circonscription de Vendée.

Mais, aujourd'hui, il n'est pas d'accord avec monsieur Balladur et il le dit ouvertement. Pas d'accord sur la Cohabitation. Pas d'accord sur la façon de lutter contre le chômage. Pas d'accord sur la politique européenne de la France.

Monsieur le ministre, bonjour. Vous incarnez une sorte d'Opposition de Droite à l'intérieur de la majorité.

Philippe de Villiers : Non, non, je ne crois pas. Je suis un opposant à François Mitterrand, mais pas un opposant à Monsieur Balladur.

François-Henri de Virieu : Oui. Ça vous aimez jouer sur les mots.

Philippe de Villiers : Non, ce n'est pas du tout la même chose.

François-Henri de Virieu : Vous avez joué sur les mots et dans votre livre d'ailleurs "Avant qu'il ne soit trop tard". Vous jouez sur les mots en disant : "Je ne fais pas acte d'opposition mais de proposition".

Philippe de Villiers : Oui.

François-Henri de Virieu : Mais, enfin, bon, les faits sont là. Vous n'acceptez pas le postulat de monsieur Balladur, selon lequel la France n'aurait pas d'autre choix que de se rallier à la politique qu'il pratique depuis six mois. Ça vous le refusez, vous êtes d'accord ? 

Philippe de Villiers : On va en reparler.

François-Henri de Virieu : On va en reparler. Vous dites, vous, monsieur de Villiers, qu'une autre politique est possible. Il y a actuellement deux camps dans la majorité, vous le savez. Il y a d'un côté ceux qui disent, comme monsieur Balladur, que l'alternance est derrière nous et qu'elle s'est produite avec les élections législatives de mars dernier. Et puis il y a ceux qui professent, avec monsieur Chirac, que la vraie alternance, c'est pour demain, c'est pour 1995, avec l'élection présidentielle, avec le changement de fond qui aura lieu, à ce moment-là, seulement, en 1995. Alors, vous vous situez clairement, vous, sur le terrain de l'analyse, bien sûr, du côté de monsieur Chirac. Alors, on va diviser cette émission en trois parties : Catherine Nay, éditorialiste à Europe 1, va d'abord vous interroger sur la politique intérieure. Le rôle des différents acteurs et la comparaison que vous faites entre la cohabitation actuelle et celle de 1986 que vous avez vécue, je le rappelle, de l'intérieur, comme Secrétaire d'État à la Culture, auprès de monsieur Léotard. Puis Alain Duhamel vous entraînera sur le terrain international. Les négociations du GATT. Les conséquences du libre échange commercial. Le Traité de Maastricht qui va entrer en vigueur dans très exactement deux semaines. Quelle Europe voulez-vous ? Et enfin, vous expliquerez votre projet de société à Albert du Roy. C'est quoi le redressement moral de la France que préconise votre mouvement "Combat pour les Valeurs" ? Alors, on commence tout de suite avec Catherine Nay.

Catherine Nay : Bonjour monsieur de Villiers

Philippe de Villiers : Bonjour Catherine Nay.

Catherine Nay : Monsieur de Villiers, vous descendez d'une famille de noblesse d'épée, dont tous vous aïeuls, vos aïeux sont morts sur le champ de bataille ou ont été blessés. Donc je pense qu'il y a un atavisme chez vous qui explique pourquoi vous aimez tant le combat. Or, contrairement à ce que dit François-Henri de Virieu, autant on vous a beaucoup entendu avant les élections législatives, se rallier contre le pouvoir, l'affairisme, Maastricht, mais moi là, au contraire, je trouve que depuis six mois, à moins qu'on ne m'ait donné un mauvais dossier, je vous trouve assez silencieux. Alors je voulais savoir pourquoi est-ce que vous êtes généreux en tournure, parce qu'après tout c'est votre camp qui est au pouvoir, ou alors finalement c'est parce que vous jugez que depuis six mois et demi l'action du Gouvernement ce n'est pas si mal que ça ?

Philippe de Villiers : D'abord je voudrais vous dire que, effectivement, j'appartiens à une famille qui a vécu l'histoire de France de l'intérieur, et qui s'est toujours battue pour la France, et moi j'aime mon pays profondément. Et je cherche à faire prévaloir, plutôt que les sondages, les opportunités du moment, l'intérêt supérieur de mon pays. Alors la France elle va pas bien, nous sommes aujourd'hui au bord d'une implosion économique, sociale, morale, nationale. Et c'est sans doute le moment d'opérer un véritable redressement. Or ce redressement, pour l'instant, il n'a pas lieu. On redresse les comptes, on tente de redresser les comptes, mais il faut aller beaucoup plus loin que cela. Et pourquoi il n'a pas lieu, parce que la période que nous vivons, la période de cohabitation, est une période vécue comme une période de transition.

Catherine Nay : On va revenir sur la cohabitation.

Philippe de Villiers : Monsieur Balladur, qui est un homme respectable, courageux, intelligent, d'ailleurs les Français ne s'y trompent pas, s'est lesté lui-même de deux boulets qui entravent sa marche : la cohabitation au pied gauche, Maastricht au pied droit. Plus l'héritage, un sac de cent kilos sur le dos, si vous permettez l'expression, l'héritage socialiste sur le dos. Et ça ne lui permet pas de faire les grandes réformes que les Français attendent, que la France attend. Bien sûr les sondages sont bons, mais la France s'enfonce.

Catherine Nay : Néanmoins, depuis six mois et demi que le Gouvernement est au pouvoir, il n'y a pas un peu de mieux ? Quel bilan faites-vous de l'action de monsieur Balladur, même s'il est entravé par toutes les choses que vous venez d'énumérer ?

Philippe de Villiers : D'abord, je crois qu'il ne serait pas responsable pour quelqu'un qui est dans la majorité, comme c'est mon cas, et qui demande qu'on applique la plate-forme commune de la majorité. Un Referendum de l'initiative populaire, on avait promis. Une grande Loi sur l'éducation, une grande loi sur la famille. Il ne serait pas responsable de se comporter en franc-tireur, c'est pourquoi j'ai été relativement silencieux. Mais ce qui me paraît clair aujourd'hui, ce que je demande, moi, c'est un choc salvateur. C'est-à-dire que l'Europe soit dirigée à partir d'Europe et non pas à partir des États-Unis, et que la France soit gouvernée…

Catherine Nay ; Ça le GATT on ne peut pas en parler parce que sur la feuille de route que nous a donné François-Henri de Virieu, moi je ne peux vous interroger que sur la politique intérieure. Le reste avec Alain Duhamel.

Philippe de Villiers : Alors justement, alors parlons de la France.

Catherine Nay : Oui.

Philippe de Villiers : Moi, je…

Catherine Nay : Qu'est-ce qui va mieux, quand même depuis six mois et demi ?

Philippe de Villiers : Ah bien écoutez…

Catherine Nay : Pour que les Français soient si contents et plébiscitent Monsieur Balladur, c'est bien que quelque chose va mieux.

Philippe de Villiers : Monsieur Balladur a fait un certain nombre de réformes nécessaires, difficiles le problème des retraites, le lancement d'un grand débat sur l'aménagement du territoire, que nous expliquons que c'était pour 2015, mais enfin, il a lancé, il a ouvert des chantiers. Mais ce que je demande, moi, c'est un choc psychologique, un choc salvateur. Qu'est-ce que ça veut dire ? Que la France soit gouvernée en France, c'est-à-dire, non plus à Bruxelles pour les lois qui régissent notre vie quotidienne, et non plus à Francfort pour les taux d'intérêts qui asphyxient nos entreprises, et non plus à Schengen pour nos frontières qui sont devenues des passoires, et non plus par monsieur Brittan auquel je dénie toute légitimité pour défendre notre industries, notre cinéma, notre agriculture, et que la France, j'ajoute, et ça, ça me paraît plus important encore, la France soit gouvernée autrement que par les experts. Les experts qui n'ont pas vu que le monde allait changer. Les experts qui font la même politique, les experts qui croient encore, et nous font croire aussi, que le traditionnel de la reprise et de la crise, alors que nous sommes dans un monde complétement nouveau…

François-Henri de Virieu : Et que donc on ne peut pas…

Philippe de Villiers : Non.

François-Henri de Virieu : Pour répondre à la question précise de Catherine…

Catherine Nay : À laquelle vous n'avez toujours pas répondu.

François-Henri de Virieu : Ça ne va pas mieux en France, aujourd'hui qu'avant, c'est ça, contrairement à ce qu'elle voudrait bien vous faire dire d'ailleurs.

Philippe de Villiers : Non, je crois qu'on ne peut pas dire ça. Je crois que monsieur Balladur est entravé dans son action par le système de la cohabitation, mais il fait tout ce qu'il peut, et il le fait avec beaucoup de courage et intelligence.

Catherine Nay : Pour reprendre les choses autrement…

Philippe de Villiers : Et puis comme il est très intelligent, et Balladur un et Balladur deux.

François-Henri de Virieu : Et beaucoup d'efficacité ?

Philippe de Villiers : Il y a beaucoup de commissions, il y a beaucoup de compromis. Si vous voulez, la cohabitation s'est trois types de mesures : il y a les mesures qu'on prend de connivence…

Catherine Nay : Attendez…

Philippe de Villiers : …Il y a la politique étrangère de François Mitterrand…

Catherine Nay : Vous partez un peu dans tous les sens, je vous ai posé une question : qu'est-ce qui va mieux depuis six mois et demi ? Qu'est-ce qui a changé, par exemple, je vais vous poser puisque vous étiez l'homme qui défendiez la morale. Est-ce que moralement, la France se porte mieux ?

Philippe de Villiers : Non. Le redressement de la France, c'est le redressement financier, c'est le redressement des comptes, il faut que les prélèvements obligatoires baissent, c'est le redressement économique, nous vivons une hémorragie de nos emplois avec le libre-échangisme mondial, puis c'est le redressement moral. Et puisque François-Henri de Virieu en a parlé tout à l'heure, commençons par là, moi je demande une grande loi quand même sur la famille.

Catherine Nay : Ça vous l'avez déjà dit.

Philippe de Villiers : Le salaire parental. Ça libérerait beaucoup d'emplois. Il y a une femme sur deux qui est obligée de travailler et qui préférerait par exemple élever ses enfants. On libérerait des emplois et en même temps, on redécouvrirait, tout simplement, que s'il y a moins de consommation c'est parce qu'il y a moins de consommateurs. La France vit un véritable collapsus démographique. Une grande loi sur l'éducation, non pas…

François-Henri de Virieu : C'est toujours pas la réponse à la question Catherine.

Philippe de Villiers : Écoutez, je réponds à la question en disant que le redressement moral, aujourd'hui, il n'a pas lieu parce que, sur les choses essentielles, l'éducation, la famille, le problème de la drogue par exemple, ou même le problème de la justice…

Catherine Nay :  Et sur le chapitre de l'honnêteté ?

Philippe de Villiers : Il manque les mesures symboliques que la France attend.

Catherine Nay :  Et sur le chapitre de l'honnêteté est-ce que vous croyez que la France est dans une meilleure voie aujourd'hui ? que les Français… moi je vais vous poser la question autrement, quand vous vous promenez, dans votre Vendée, que vous disent vos électeurs? Est-ce qu'ils vous disent: "Là ça va mieux". Cette popularité d'Édouard Balladur, elle s'explique bien par quelque chose ?

Philippe de Villiers : Les électeurs y voient deux choses : ils voient que monsieur Balladur est un homme honnête, et ils lui font confiance. Et ça c'est très important.

Catherine Nay : Qu'est-ce qu'il leur a plu, à vos électeurs ?

Philippe de Villiers : En revanche, quand ils voient le Président du Conseil Supérieur de la Magistrature, monsieur François Mitterrand qui, par exemple, reçoit monsieur Emmanuelli au moment où ii est sous le coup d'une deuxième mise en examen, ou qu'il protège monsieur Bernard Tapie, et bien les électeurs ils ne sont pas contents. Et ils voient bien que le Chef d'État et tiré à hue et à dia par un homme honnête à côté, monsieur Édouard Balladur, très courageux, et qui fait ce qu'il peut, pour le redressement moral de notre pays, et puis, monsieur François Mitterrand, le grand corrupteur de la société française. Voilà.

François-Henri de Virieu : C'est grave ce que vous dites.

Catherine Nay : Oui, j'allais dire, on le met entre guillemets, c'est vous qui le dites.

Philippe de Villiers : Et bien c'est la raison pour laquelle moi je n'aurais jamais accepté d'aller m'asseoir à la table de quelqu'un qui a couvert de son autorité morale les plus grands scandales de la République.

Catherine Nay : Vous parliez à l'instant de Bernard Tapie. Est-ce que, au nom de la morale, vous souhaitez que l'Assemblée nationale vote, comme on le lui demande, la levée de l'immunité parlementaire de Bernard Tapie ?

Philippe de Villiers : Alors, écoutez, moi, je ne me prononce pas tant je n'ai pas vu le dossier. Je crois, en plus, que c'est une décision personnelle et qui est soumise à la plus grande réserve. Ce n'est pas une chasse à l'homme, la demande de levée d'immunité. Donc, moi, je ne dis rien là-dessus. Je laisse faire la justice et puis, ceux qui siégeront dans la fameuse Commission des Quinze qui auront à se prononcer le feront en leur âme et conscience. Mais, en revanche, ce que je voudrais dire sur Bernard Tapie, c'est qu'il a été un de ces hommes, il est un de ces hommes qui ont introduit le doute dans la Société française. Aujourd'hui, on doute de son médecin, on doute des magistrats, on doute des hommes politiques, on doute de n'importe quel match de foot. Moi, par exemple, je suis allé voir un match avec mes fils qui sont footballeurs Nantes/Marseille hier.

Catherine Nay : Vous leur avez demandé si on leur avait donné des commissions ?

Philippe de Villiers : Non, mais à la mi-temps, on a vu que Vulic était sorti. Alors, on s'est dit : Tiens, c'est curieux, Vulic est sorti, quel dommage, c'était la pièce maîtresse. Vous connaissez bien le football.

François-Henri de Virieu : Il faut rappeler que Vulic, c'est le défenseur, une pièce centrale du jeu nantais.

Philippe de Villiers : C'est ça. C'était.

François-Henri de Virieu : C'était parce qu'il a quitté Nantes.

Philippe de Villiers : Et alors, mes fils étaient déçus et puis Nantes a perdu. Et puis après, on a découvert, il y a quelques mois, que Vulic serait sorti dans des conditions qui n'étaient pas tout à fait correctes, parce qu'il aurait reçu une prime. Eh bien, tout ça, ça ne va pas. Je veux dire, il y a un moment donné où il y a une espèce de sentiment de dégoût. Quand vous parlez de redressement moral, quand je parle de redressement moral, je veux dire, c'est toute une ambiance, ce sont des symboles. Je vais vous donner un exemple : j'ai invité à cette émission Antoine Gaudino. C'est l'inspecteur de police qui a mis à jour, découvert le premier, les réseaux de fausses factures des Partis Politiques. Il a demandé sa réintégration au mois d'avril dernier. Il ne l'a pas obtenue. Charles Pasqua y était favorable. C'est François Mitterrand qui s'y est opposé, Catherine Nay, François Mitterrand. Et au moment même où François Mitterrand s'opposait à la réintégration d'Antoine Gaudino, eh bien, on réintégrait au Conseil d'État monsieur Jacques Attali, qui, par son passage désastreux à la Banque de Londres, qui devait aider les Pays de l'Est, a déshonoré l'image de la France. Des symboles, Catherine Nay, des symboles, ça compte.

Catherine Nay : Nous allons parler de la cohabitation. Est-ce que vous estimez, pour avoir vécu la première et regardé en observateur la seconde, que cette fois, Édouard Balladur, malgré tout, est moins entravé que ne l'était Jacques Chirac, ne serait-ce que parce que monsieur Mitterrand n'est plus candidat ?

Philippe de Villiers : On jugera aux résultats, c'est un petit peu tôt pour juger. Moi, ce que je constate, c'est ce que je commençais à dire tout à l'heure, il y a les décisions qu'on prend "de connivence". C'est-à-dire la politique européenne, la politique monétaire, c'est la même. C'est celle de François Mitterrand, c'est celle de monsieur Balladur, c'est la même. La politique du Franc fort, le Franc fort qui est fort à Francfort, mais qui est finalement faible et qui plonge pendant que nos taux d'intérêts asphyxient littéralement nos entreprises. Ça, ce sont les décisions "de connivence". Ensuite, il y a les décisions de "compromis". Qui sont graves, parfois. On a par exemple rejeté le débat sur la Loi Falloux à propos de l'Enseignement Libre. Les essais nucléaires, on arrive à une espèce de communiqué boiteux, qui dit le contraire de ce qu'il dit, et qui repousse finalement le problème. C'est grave, c'est la politique de la Défense. Et puis, il y a les décisions, c'est la plupart des décisions, celles qu'on ne prend pas. Et on nous explique, on explique aux Français…

Catherine Nay : Lesquelles ? Par exemple ?

Philippe de Villiers : Eh bien, je les répète. Tout le problème de la Protection Sociale. Vous savez qu'il y a un milliard de déficit, enfin cent milliards de déficit de la Sécurité Sociale. Bon. C'est le problème. Si vous voulez, le problème des créateurs de familles sans lesquels il n'y a pas de survie de notre Société. Les créateurs d'écoles et les créateurs d'entreprises…

François-Henri de Virieu : Vous avez combien d'enfants ?

Philippe de Villiers : Sept. Mais, ce que je veux dire, François-Henri de Virieu, c'est que la famille, c'est le lieu commun de la Solidarité.

François-Henri de Virieu : J'avais très bien compris ce que vous voulez dire.

Philippe de Villiers : Et on n'aurait pas tant de problèmes, et je parle en tant que Président d'un Conseil Général, pas tant de problèmes d'entraide, de solidarité, aujourd'hui, de pauvreté. Il n'y a jamais eu autant de solidarité…

Catherine Nay : Vous croyez que c'est la cohabitation qui empêche la famille de bien se porter et l'entraide de se faire ?

Philippe de Villiers : Écoutez, je constate que les Gouvernants eux-mêmes nous le disent en privé et en public, les grandes réformes se feront en 1995. C'est d'ailleurs ce qu'a dit récemment Jacques Chirac.

François-Henri de Virieu : C'est ce que dit monsieur Chirac, mais ce n'est pas ce que dit monsieur Balladur.

Catherine Nay : C'est ce que j'allais dire.

François-Henri de Virieu : Monsieur Balladur dit : "j'ai déjà beaucoup commencé".

Philippe de Villiers : Oui, mais, moi, j'ai assisté à la présentation du débat sur l'Aménagement du Territoire à Nantes, et monsieur Balladur, dans un discours brillant, bien construit, intelligent, a dit : "Il faut que nous préparions ensemble la France de 2015." Eh bien, moi, je préférerais qu'on prépare la France de 1994. Pourquoi ? Parce que, là, on parle comme si on se trouvait dans une situation normale. Mais, c'est une France, aujourd'hui, qui est à la veille d'un grand craquement. On ne va pas pouvoir continuer avec 30 000 chômeurs supplémentaires par mois. Il faut faire quelque chose. Et alors, c'est extraordinaire, parce qu'on vit sur des dogmes. Par exemple, le dogme du Libre-Échangisme.

François-Henri de Virieu : On va y venir, on y reviendra avec Alain Duhamel

Catherine Nay : Ça, vous verrez ça avec Alain Duhamel.

Philippe de Villiers : Le dogme de la Monnaie Unique, est-ce qu'on ne peut pas le remettre en cause, un petit peu ? Il y a même des gens au Gouvernement, Alain Madelin, il suffit de l'écouter. C'est le bon sens, ce qu'il dit. Pourquoi on ne l'écoute pas ? Vous voyez, tout le monde n'est pas d'accord, là-dessus. Et puis, le dogme de l'abolition des contrôles aux frontières. On va réformer la Constitution pour abolir les contrées…

Catherine Nay : Ça, c'est avec Albert du Roy Je suis désolée.

François-Henri de Virieu : Oui, mais quand même, vous n'avez pas cité, parmi les décisions de connivence, vous n'avez pas cité la Réforme de la Constitution pour le Droit d'Asile, sur lequel le Président Mitterrand et monsieur Balladur ont trouvé un terrain d'entente. Est-ce que vous voterez, vous, Député, la Réforme de la Constitution, comme vous le demande monsieur Balladur ?

Philippe de Villiers : Non.

Catherine Nay : Et pourquoi ?

Philippe de Villiers : Je ne voterais pas, parce que, d'abord, si vous lisez bien le texte…

Catherine Nay : Je ne vous ai pas posé la question, parce que, normalement, Cher François, c'était Albert du Roy…

François-Henri de Virieu : Arrêtez, Catherine ! 

Catherine Nay : Écoutez, moi, je vous obéis.

Philippe de Villiers :  Catherine Nay, je ne voterais pas, je vais vous dire pourquoi. D'abord…

Catherine Nay : Vous pouvez me répondre à moi, alors ?

Philippe de Villiers : Je vous réponds, à vous. Premièrement, s'il y a vraiment une réforme à faire aujourd'hui, c'est le Referendum d'Initiative Populaire. À introduire dans la Constitution. D'ailleurs, on a dit qu'on le ferait, il faut le faire. Deuxièmement, on va réformer la Constitution pour appliquer les Accords de Schengen. C'est quoi, les Accords de Schengen? Ce sont des accords qui permettront de lever tous les contrôles internes aux frontières de la Communauté européenne. Enfin, des pays qui ont signé les Accords de Schengen. Pas tout à fait toute la Communauté. Mais, vous imaginez, alors qu'il y a aujourd'hui un semi-remorque de drogue qui arrive à Paris par semaine…

Catherine Nay : Il paraît que Alain Lamassoure a reporté son application.

Philippe de Villiers : Bien sûr. Mais, la chance que nous avons, c'est d'avoir un Gouvernement composé de gens intelligents et qui nous écoutent.

Catherine Nay : Vous n'avez pas envie de vous fâcher avec eux, hein ? Vous avez envie qu'ils vous écoutent et que…

François-Henri de Virieu : Il y a quelqu'un qui vous écoute, c'est monsieur Balladur, qui sera ce soir à 7/7, chez Anne Sinclair et qui vous répondra.

Philippe de Villiers : Je voudrais juste terminer, parce que sinon, Catherine Nay va me dire : Vous ne m'avez pas répondu ! Vous avez répondu ensuite à Albert du Roy ! Alors, donc, le problème de la drogue, le problème de l'immigration clandestine. Aujourd'hui, nous sommes dans un monde complétement nouveau, avec une pression d'immigration clandestine formidable. D'après un rapport du Sénat…

François-Henri de Virieu : Ce n'était pas ça, la question. La question, c'était : Pourquoi vous ne voterez pas la Réforme de la Constitution ?

Philippe de Villiers : Eh bien, justement. Mais pardonnez-moi cette explication…

François-Henri de Virieu : Vous répondrez à Albert du Roy.

Philippe de Villiers : Pardonnez-moi cette explication. Je ne voterai pas une réforme de la Constitution parce que cette Réforme consiste à appliquer les Accords de Schengen, qui sont, pour moi, inapplicables. Il serait dangereux, et même irresponsable, qu'on appliquât aujourd'hui les Accords de Schengen. Ça serait très dangereux pour la cause de la drogue, et à cause du problème de l'immigration clandestine. Alors, de grâce, si on veut vraiment appliquer un jour les Accords de Schengen, faisons en sorte qu'on résolve le problème des contrôles aux frontières, le problème de la même législation pour tout le monde pour la drogue, par exemple, les Pays-Bas, où la drogue est en vente libre, l'Espagne et l'Italie. Et puis, on rediscutera, François-Henri de Virieu, du problème de la Réforme de la Constitution.

Catherine Nay : Monsieur de Villiers, je vous remercie d'avoir répondu avec moi aux questions des autres, et j'espère qu'avec les autres, vous répondrez aux miennes.

Philippe de Villiers : J'espère qu'ils vont tous me poser vos questions.

François-Henri de Virieu : Merci, Catherine. On enchaîne avec Alain Duhamel.

Alain Duhamel :  Bonjour monsieur de Villiers.

Philippe de Villiers : Bonjour, Alain Duhamel.

Alain Duhamel : Il y a eu une question qui m'est venue à l'esprit en vous écoutant répondre à Catherine. Vous avez dit : "Moi, je ne me serais pas assis à la même table que François Mitterrand parce que c'est le grand corrupteur de la société." Or, entre 1986 et 1988, vous vous êtes assis à la même table que lui. Est-ce qu'il est devenu corrupteur sous son second septennat ?

Philippe de Villiers : Vous avez tout à fait raison. Mais je vais vous dire deux choses. Premièrement, "petit chat échaudé, craint l'eau froide".

Alain Duhamel : Même un grand chat.

Philippe de Villiers : Petit chat. J'étais Secrétaire d'État à l'ombre portée du ministre de la Culture.

François-Henri de Virieu : Histoire de taille moyenne.

Philippe de Villiers : Ne soyez pas flatteur.

Alain Duhamel : Et deuxièmement…

Philippe de Villiers : Et la deuxième réponse c'est qu'à l'époque et bien Antoine Gaudino n'était pas là. C'est-à-dire qu'on ne savait pas. On ne savait pas, en tout cas, moi je ne savais pas. Les responsables des partis politiques, toutes tendances confondues, devaient bien savoir qu'il y avait des financements occultes. Et moi, je ne savais pas. Et vous non plus.

François-Henri de Virieu : Il y a l'avant Gaudino et l'après Gaudino.

Philippe de Villiers : Moi non plus d'ailleurs. C'est tellement vrai que quand je suis venu parler à l'Heure de Vérité pour la première fois, Alain Duhamel, de la corruption, j'ai utilisé ce mot-là. Vous m'avez dit : "Oh, attention, le mot est peut-être trop fort".

Alain Duhamel : Ah oui, ce n'était pas établi.

Philippe de Villiers : Et bien, effectivement, à l'époque, nous ne savions pas que dans le football,

Alain Duhamel : Là, dans le football je suis d'accord que je n'étais pas au courant !

Philippe de Villiers : que dans la politique, que dans d'autres domaines, il y avait de la corruption. Et ce que je ne savais pas, c'est ce qu'a montré Antoine Gaudino et ce que vient de montrer dans un livre retentissant Jean Montaldo, qui est un écrivain journaliste, enquêteur courageux, qui m'a fait l'amitié d'être là, aujourd'hui, ce matin, c'est que François Mitterrand, c'est grave ce que je vais dire, a été élu avec de l'argent sale. Alors, ça, je ne savais pas.

Alain Duhamel : Alors donc, vous en tirez quelle conséquence. Si vous adhérez à cette conclusion vous en tirez quelle conséquence pratique, puis ensuite on passe au GATT ?

Philippe de Villiers : J'en tire la conséquence que François Mitterrand aurait dû avoir, en 1993, devant le raz-de-marée de la victoire historique de ces opposants, aurait dû avoir la dignité et partir.

Alain Duhamel : Alors, est-ce que vous considérez que Édouard Balladur fait preuve de suffisamment de fermeté dans la négociation du GATT ?

Philippe de Villiers : En ce moment…

Alain Duhamel :  En ce moment.

Philippe de Villiers : Monsieur Balladur est ferme. Je souhaite que ça dure. Et en tout cas, moi, je ferai tout pour l'encourager et rien pour le gêner. Simplement, il y a eu, quand même, une erreur de fond et, peut-être, une erreur stratégique. L'erreur stratégique ça a été d'accepter, enfin, de ne pas tout de suite opposer notre veto, au mois d'avril dernier à Bruxelles. Il fallait tout de suite demander la réunion d'un conseil européen et de dire c'est niet cet accord de Blair-House, il n'existe pas.

François-Henri de Virieu : Donc vous pensez que là le Gouvernement a commis une erreur de manœuvre, disons.

Philippe de Villiers : Première erreur de stratégie. La deuxième erreur de stratégie c'est d'avoir, finalement, accepté le butoir américain.

Alain Duhamel : C'est-à-dire le 15 décembre.

Philippe de Villiers : Oui, accepté, le 20 septembre à 1 heure du matin. Alors, on ne le dit pas mais moi j'ai le texte là, et c'est très frappant. Là, le Conseil des ministres de Bruxelles a accepté de régler le problème du GATT, le 15 décembre. On n'accepte jamais le calendrier de son adversaire.

Alain Duhamel : Autrement dit…

Philippe de Villiers : Et puis, la troisième erreur…

Alain Duhamel : Vous avez dit deux. Vous en aviez annoncé deux, vous en avez trouvé trois ?

Philippe de Villiers : C'est juste une erreur de fond, c'est que le mémorandum français. Pour tout dire, la doctrine de monsieur Balladur qui a été exprimée, rédigée à travers un mémorandum porté par monsieur Longuet, monsieur Puech et monsieur Juppé. C'est un mémorandum qui accepte le principe général du GATT. Ce dont je voudrais parler…

Alain Duhamel : Ça tombe très bien. Ça tombe très bien parce que la question suivante que je voulais vous poser c'était vous avez parmi ceux que vous citez volontiers dans vos articles, dans votre lettre, dans vos discours, vous avez, en tout cas deux personnages intéressants, tout de même, comme Jimmy Goldschmidt, d'un côté, et Maurice Allais, d'autre part, le prix Nobel d'économie française, qui au fond, eux, récusent non pas la négociation du GATT, mais le principe même du GATT en disant : "c'est en soi une absurdité et pour ne pas se laisser avoir il faut repousser le principe même du GATT". Est-ce que vous, vous repoussez le principe du GATT ? 

Philippe de Villiers : Oui.

Alain Duhamel : C'est-à-dire de la libéralisation des échanges ?

Philippe de Villiers : Oui, alors dit comme ça, je comprends votre point de vue…

Alain Duhamel : Mais ce n'est pas mon point de vue, c'est ma question.

François-Henri de Virieu : Non, c'est-à-dire de la négociation sur les tarifs et pas sur la production.

Alain Duhamel : Non, non…

Philippe de Villiers : Bien, le GATT, dans sa forme actuelle, je dis bien, dans sa forme actuelle, est un contre-sens historique. Le principe du GATT s'énonce de la manière suivante : plus on abaisse les droits de douane, plus on crée de la croissance et de l'emploi. Ce principe était une application juste dans les années 60, 70, 80…

Alain Duhamel : Et aujourd'hui ?

Philippe de Villiers : Tant que le commerce se faisait entre des pays, notamment les pays occidentaux, à structures économiques et sociales comparables. Or, aujourd'hui, du fait notamment de la révolution des transports, tout a changé. Puisque le commerce se fait avec des pays qui sont en contact et qui sont très différents du point de vue de leurs normes sociales. Vous avez des pays avec des protections sociales et d'autres qui n'ont pas de protection sociale.

Alain Duhamel : Donc, la concurrence déloyale, inégale ?

Philippe de Villiers : Ce n'est pas de la concurrence déloyale.

Alain Duhamel :  Inégale…

Philippe de Villiers : C'est une concurrence complétement inégale. C'est comme si, Alain Duhamel, la Corée du Sud était à la place de la Belgique. Alors, vous avez d'un côté nos produits qui ont une protection sociale, un certain nombre d'exigences en matière d'environnement, de protection sanitaire. Par exemple, nous on interdit les anabolisants, et ces pays-là, eux, ne les interdisent pas.

Alain Duhamel : Donc, vous dites qu'il faut arrêter ça.

Philippe de Villiers : Alors je dis, si on veut maintenir notre protection sociale, notre niveau de protection sociale, notre standing, il faut un minimum de protection économique. Donc, le principe du GATT, vous voyez, c'est le contraire de ce qu'il faut faire. Le GATT abaisse les droits de douane. Et ce qu'il faudrait faire c'est dessiner des zones, de préférence régionales, comme le font les Américains avec l'ALENA.

Alain Duhamel : C'est-à-dire le Canada et le Mexique.

Philippe de Villiers : … et le Mexique. Oui. Le faire pour l'Europe. Ouvrir quand ça nous arrange et puis…

Alain Duhamel : … fermer quand ça nous arrange pas.

Philippe de Villiers : Oui, oui…

Alain Duhamel : Alors, excusez-moi…

Philippe de Villiers : D'ailleurs ça existait dans le Traité de Rome, c'était le Tarif Extérieur Douanier Commun. Ça n'existe plus et c'est une faute majeure.

Alain Duhamel : Il se trouve qu'en ce moment on est dans une période de stagnation absolue de la croissance et que le seul domaine dans lequel il y ait encore une augmentation de croissance, parce que, ailleurs, il y a une diminution de croissance, c'est celui des exportations. Il y a, en France, un salarié sur quatre qui travaille pour les exportations. Si on met en l'air le GATT, par hypothèse, il y aura des mesures de rétorsion contre la France. Donc, ça mettra forcément en cause leurs emplois.

Philippe de Villiers : Dans une première approche, qui est très séduisante, vous avez raison. Mais, quand on regarde bien, c'est ce que j'ai fait, encore cette semaine…

Alain Duhamel : C'est la supériorité des hommes politiques sur les journalistes.

Philippe de Villiers : Mais vous, vous étiez très bien capable de le faire vous-même.

François-Henri de Virieu : Alors, alors. Je crois qu'on va arrêter les compliments.

Philippe de Villiers : Je vais vous faire changer d'avis.

Alain Duhamel : Ne le rendez pas jaloux, écoutez.

Philippe de Villiers : Ce qu'il faut regarder c'est la balance des emplois. Nous, qu'est-ce qui se passe. Le libre-échange au sens des grands esprits Ricardo, etc. ça fonctionne. Ça fonctionne mais je vais vous dire comment. Chacun se spécialise et prend son avantage comparatif. Nous, la France par exemple. Nous exportons avec des entreprises de plus en plus grandes des produits qui ont de moins en moins de main d'œuvre. Et nous importons, depuis les pays asiatiques, notamment, les pays à bas salaires, des produits qui ont de plus en plus de main d'œuvre et qui sont de moins en moins chers…

Alain Duhamel : Excusez-moi…

Philippe de Villiers : Et c'est là que se fait le déséquilibre complet. Alors on croit, au départ, que c'est les industries de main d'œuvre. Je voudrais juste terminer ça parce que c'est important, parce que l'on croit que ce sont les industries de main d'œuvre, la chaussure, le textile. Mais c'est, aujourd'hui, l'électronique. C'est le four micro-onde, même les champignons de paris, vous savez, je vais vous dire, viennent de Taïwan.

François-Henri de Virieu : Pour parler de tout ça. Voilà, pour ceux qui veulent en savoir plus, vous lisez "Avant qu'il ne soit trop tard" chez Albin Michel – Philippe de Villiers.

Alain Duhamel : Mais, François-Henri…

Philippe de Villiers : Ça devient d'ailleurs un lieu commun, parce que regardez, il y a un livre remarquable de Jimmy Goldsmith, qui s'appelle "Le piège" …

François-Henri de Virieu : Remarquable, mais un peu court…

Alain Duhamel : Non, mais "avant qu'il ne soit trop tard", moi, il ne me reste que sept minutes…

Philippe de Villiers : Vous savez, on peut avoir raison en peu de mots.

Alain Duhamel : Monsieur de Villiers, "Avant qu'il ne soit trop tard", il me reste sept minutes et il faut que l'on parle de l'Europe de votre liste, etc. Alors, il y a au moins, en tout cas, une question qu'il faut vous poser et à laquelle je souhaite pouvoir entendre votre réponse c'est ce qui concerne l'exception culturelle européenne. Sur ce point, il y a un accord entre le Gouvernement et François Mitterrand, sur ce point. Sur ce point on a obtenu, depuis trois jours, deux apaisements, en théorie, l'un du Directeur Général du GATT qui a dit, "il n'y aura pas de dérégulation", donc ce qui est prévu sur le Plan européen avec l'autorisation de subventionner d'une part, et de mettre des quotas d'autre part, ne sera pas remis en cause, et puis…

François-Henri de Virieu : Dites-nous de quoi il s'agit, Alain Duhamel, vous parlez en code là, vous parlez en code.

Alain Duhamel : Eh bien ça tombe bien il s'agit aussi de télévision. Et puis, à l'île Maurice…

Philippe de Villiers : Faut pas vous fâcher, là.

Alain Duhamel : …Et puis, à l'Île Maurice dans le cadre de la Francophonie, on a eu de la part des francophones, une manifestation de solidarité vis-à-vis de la France. Alors en ce qui concerne l'exception culturelle, donc ce qui touche notamment l'audio-visuel à la télévision, au cinéma, etc. Est-ce que vous êtes apaisé ou est-ce que vous êtes toujours aussi inquiet ?

François-Henri de Virieu : Voilà. Vous donnez la réponse et dans la réponse vous dites de quoi il s'agit quand même hein.

Philippe de Villiers : Eh bien, moi je souhaite que nous gardions notre cinéma, les images c'est le pouvoir, c'est un certain pouvoir, c'est notre identité culturelle, je souhaite qu'on garde aussi notre audio-visuels, notre création, notre culture, et alors vraiment quand je vois le dialogue entre le champion Brittan et le champion Mickey, alors que nous les parlementaires français – qui sont très nombreux ce matin ici à l'Heure de Vérité – on est les coupeurs de citron de cet espèce de match médiatique, alors on prend la télévision, la radio, et puis on nous explique, alors, exception, spécificité, en fait on ne comprend rien, nous-mêmes on ne comprend rien et il y a une chose qui est extraordinaire, stupéfiante, c'est que Monsieur Balladur, dans le train qui l'a amené à Nantes pour discuter de la majorité, vous savez ce qu'il a dit aux journalistes ? Il a dit : "L'accord de Blair House ? Je viens de le découvrir dans le journal Libération".

Alain Duhamel : Alors, Blair House, c'est dans le domaine agricole…

François-Henri de Virieu : Celui publié jeudi matin.

Philippe de Villiers : Alors je réponds à votre question.

Alain Duhamel : Oui.

Philippe de Villiers : Sinon vous allez me dire comme Catherine Nay : "mais vous n'avez pas répondu à ma question". Les biens culturels, pour moi, ne sont pas des biens comme les autres. Ce ne sont pas des produits comme les autres, ce sont des biens qui portent notre identité culturelle. Les biens agricoles ne sont pas des biens comme les autres. Ce sont des biens qui contiennent notre identité territoriale. Ce sont des intérêts vitaux et sur ces intérêts vitaux, quand bien même nous serions seuls, il ne faut lâcher à aucun prix et à aucun moment.

Alain Duhamel : Très bien, alors il nous reste 4 minutes. Est-ce que vous allez faire une liste européenne ?

Philippe de Villiers : Oui.

Alain Duhamel : Bon, cette liste européenne, vous allez la faire avec qui ?

Philippe de Villiers : Avec des personnalités plus ou moins connues.

Alain Duhamel : Est-ce que par exemple tous ceux qui sont là, c'est votre ? Parce que vous disiez à l'instant, il y a beaucoup de parlementaires, alors est-ce que c'est votre liste ? Est-ce que votre liste est là ?

François-Henri de Virieu : Non, il en faut 80 quand même.

Alain Duhamel : Non, non non, mais enfin, François-Henri de Virieu, quel que soit le rayonnement incontestable de Philippe de Villiers, il ne fera pas élire 80.

François-Henri de Virieu : Non, ça c'est vrai.

Alain Duhamel : Il y aura quelques autres qui seront élus.

François-Henri de Virieu : Surtout quand on voit le nombre de gens qui se sont déclarés à cette même table prêts à conduire des listes.

Philippe de Villiers : Alors, il y a des gens très connus, ici, vous devriez les inviter.

Alain Duhamel : Non, non, répondez, répondez, vous.

Philippe de Villiers : Ah, je ne me permettrais pas de répondre à leur place, pour l'instant on en est pas là.

Alain Duhamel : Est-ce que vous souhaiteriez que ceux qui sont ici dans cette salle figurent sur votre liste ?

Philippe de Villiers : Je souhaite, si vous voulez tout savoir, que ma liste soit la première. Ça n'est pas d'ailleurs ma liste, c'est la liste de tous ceux qui se sont battus au moment du referendum de Maastricht…

Alain Duhamel : Vous pensez par exemple à Philippe Séguin ?

Philippe de Villiers : C'est la liste… eh bien écoutez, nous avons mené ensemble un vrai combat…

Alain Duhamel : Oui, justement. Et là, il est avec vous là ?

Philippe de Villiers : Et n'oubliez pas Charles Pasqua aussi.

Alain Duhamel : Eh oui. Est-ce qu'ils seront avec vous alors ?

Philippe de Villiers : Et donc je pense qu'il est indispensable qu'ils participent à ce grand débat.

Alain Duhamel : Est-ce qu'ils seront, avec vous, sur votre liste ?

Philippe de Villiers : L'absence de leur voix manquerait beaucoup à ce débat.

Alain Duhamel : Est-ce qu'ils seront sur votre liste ? Est-ce que vous souhaitez qu'ils y soient ?

Philippe de Villiers : invités Philippe Séguin, posez-lui la question, moi je ne pas répondre à sa place.

Alain Duhamel : Non, mais je suis tout à fait d'accord, je ne vous demande pas : "est-ce qu'il vous répondra ?", je vous demande est-ce que vous, vous, Philippe de Villiers, ici présent, notre invité, vous souhaitez que Philippe Séguin soit sur votre liste ?

Philippe de Villiers : Pourquoi pas.

Alain Duhamel : Non, mais je vous le demande.

Philippe de Villiers : Pourquoi pas. Si jamais Philippe Séguin…

François-Henri de Virieu : S'il présente une liste, qu'est-ce que vous faites ?

Philippe de Villiers : Écoutez, monsieur Séguin suit son chemin, je suis le mien et se sont des chemins parallèles, c'est-à-dire…

Alain Duhamel : Vous parlez ou vous ne parlez pas avec lui ?

Philippe de Villiers : C'est-à-dire que sur les convictions fondamentales.

Alain Duhamel : Ce sont des chemins. C'est-à-dire que le propre des parallèles, c'est que ça ne se rencontre jamais.

Philippe de Villiers : Oui, sauf que la politique c'est pas la géométrie euclidienne.

François-Henri de Virieu : Oui.

Alain Duhamel ; Vous avez remarqué ça aussi !

Philippe de Villiers : Et simplement ce que je voudrais vous dire à propos de la liste, c'est les grands objectifs, les grands objectifs, moi je voudrais une Europe qui soit démocratique.

Alain Duhamel : Et ce qui impliquerait quoi ?

Philippe de Villiers : Ça veut dire que ce soit l'Europe des peuples, l'Europe des Nations, l'Europe des États, et non pas l'Europe des commissionnaires de Bruxelles.

Alain Duhamel : Alors concrètement ? Concrètement ça voudrait dire quoi ?

Philippe de Villiers : Ça veut dire que, un conseil renforcé, une commission qui ne soit plus exécutive mais exécutant…

Alain Duhamel : Et un parlement ?

Philippe de Villiers : Une Cour de justice comme l'a demandé la Cour suprême de Karlsruhe qui soit à sa place. En tout cas, il n'y a certainement pas l'Europe de Maastricht.

Alain Duhamel: Et le parlement ?

Philippe de Villiers : Et le parlement, qui ne soit pas en contradiction avec le Parlement national. Pour moi la prééminence doit être donnée, comme le dirait Pierre Mazeaud au Parlement national.

Alain Duhamel : Une Europe sociale ?

Philippe de Villiers : Bien sûr, une Europe sociale.

Alain Duhamel : En quoi ?

Philippe de Villiers ; Une Europe sociale qui… en quoi ? Qui soit protégée, avec la préférence communautaire, ça veut pas dire une forteresse. Ça veut dire simplement pas une passoire. Ça veut dire la préférence agricole, la préférence industrielle, la préférence culturelle, la préférence sanitaire. 

Alain Duhamel : Et si…

Philippe de Villiers : Le Professeur Israël me disait hier : "Dans dix ans le cancer ne sera plus un problème, à une condition: qu'on fasse très attention à l'alimentation". C'est-à-dire par exemple que dans l'accord de Blair House on va faire rentrer en France et en Europe des produits d'hormones anabolisants sur certaines viandes argentines qui sont des produits dangereux pour la santé. Une Europe protégée, une Europe démocratique…

Alain Duhamel : Si nos partenaires européens actuels, s'ils refusent, qu'est-ce qu'on fait ?

Philippe de Villiers : Alors je crois que le problème est différent pour l'Angleterre et pour l'Allemagne. Si moi je souhaite mener ce grand débat avec d'autres qui sont ici et d'autres qui seront là demain, avec nous, c'est précisément pour qu'au Parlement Européen, ce soit le débat central, le problème de la préférence communautaire. Si jamais l'Europe continue à s'offrir comme une passoire, comme un caravansérail au monde entier, l'Europe mourra dans les têtes et dans les cœurs.

Alain Duhamel : Et où sont vos alliés en Europe ? C'était ma dernière question, François-Henri. Où sont vos alliés en Europe ?

Philippe de Villiers : Tous ceux qui croient que Schengen c'est un contre-sens historique, que Maastricht c'est un contre-sens historique, que le GATT c'est un contre-sens historique…

Alain Duhamel : Quels Gouvernements européens ?

Philippe de Villiers : Et les alliés sont les peuples. Alain Duhamel, Si on faisait voter aujourd'hui les Anglais, les Allemands, les Français, sur Maastricht, qu'est-ce qui se passerait ?

Alain Duhamel : Et si l'on faisait voter les Anglais, par exemple, sur l'Europe, qu'est-ce qui se passerait ?

Philippe de Villiers : Vous avez lu… Comment ?

Alain Duhamel : Si on faisait voter les Anglais sur l'Europe, qu'est-ce qui se passerait ?

Philippe de Villiers : Eh bien écoutez, les Anglais…

Alain Duhamel : Pas sur Maastricht, hein, sur l'Europe.

Philippe de Villiers : Les Anglais, eux, de toute façon, ils ont obtenu un autre traité que le traité de Maastricht. Il y a quelque chose qui m'a beaucoup surpris dans ces deux derniers jours: personne n'a lu le jugement de la Cour Suprême de Karlsruhe. Vous savez ce qu'elle dit la Cour Suprême de Karlsruhe. Elle dit qu'elle ne veut pas d'un État européen mais d'une union d'États. Elle dit qu'il n'y a pas de peuple européen…

Alain Duhamel : Elle dit qu'il faut une confédération.

Philippe de Villiers : Et elle dit même que pour la troisième étape de la monnaie unique…

Alain Duhamel : Il faudra la revoir.

Philippe de Villiers : Donc Maastricht est complétement dépassé. Maastricht est complétement dépassé. Blair House a bien montré qu'il faut un droit de veto. Qu'est-ce que c'est le droit de veto ?

Alain Duhamel : Mais on l'a le droit de veto !

Philippe de Villiers : C'est la souveraineté nationale, bien heureusement que Maastricht n'est pas encore appliquée Alain Duhamel, sinon le droit de veto on ne l'aurait plus.

François-Henri de Virieu : Merci Alain Duhamel. Albert du Roy. On finit l'émission avec Albert du Roy.

Albert du Roy : Bonjour monsieur de Villiers.

Philippe de Villiers : Bonjour, Albert du Roy.

Albert du Roy : Est-ce que, oui ou non, vous êtes un adversaire de l'ambiguïté ou de l'hypocrisie ?

Philippe de Villiers : J'espère.

Albert du Roy : Bon.

Philippe de Villiers : Vous allez me le dire.

Albert du Roy : Non, non. Pas du tout. Ce n'est pas à moi de me prononcer. Depuis le début de l'émission, j'ai noté votre jugement sur la politique actuelle du Gouvernement : sur les comptes, ça ne va pas très fort. Sur l'économie, on étouffe les entreprises. Sur la morale, ça n'a pas progressé. Sur l'éducation, la famille, la drogue, la défense, ça ne va pas bien. Il y a des décisions qu'on ne prend pas, le GATT, je n'en parle pas, etc. Or, vous avez commencé cette émission en disant que vous faisiez partie de la Majorité. Est-ce qu'il n'y a pas là ambiguïté au mieux, et hypocrisie, peut-être ?

Philippe de Villiers : Alors, je vais vous répondre. Si être de la Majorité, ça veut dire : premièrement, demander qu'on applique intégralement le Programme de la Majorité, c'est-à-dire la Plate-forme de l'Union Pour la France, pour laquelle je me suis battu – moi, j'ai fait 30 meetings, et j'ai contribué à la victoire de la Majorité –, et si deuxièmement, c'est être contre le GATT, contre le Libre-Échangisme mondial, contre l'Europe de Maastricht qui tue l'idée d'Europe, et à l'occasion, contre François Mitterrand parce qu'il fait perdre du temps à la France, si c'est ça, être dans la Majorité, je suis dans la Majorité. Alors, le problème, c'est que, de temps en temps, quand j'ai le sentiment qu'Édouard Balladur et François Mitterrand font la même politique, on est en angle mort, là. Et là, effectivement, je ne sais plus trop quoi penser. Alors, j'ai le sentiment aujourd'hui, qu'on ménage beaucoup trop François Mitterrand et qu'Édouard Balladur, ce que je l'incite à faire, devrait aller beaucoup plus loin dans le domaine du redressement économique, du redressement moral, et du redressement politique.

Albert du Roy : En gros, vous êtes parti de la majorité, vous vous posez des questions, et vous allez vers l'Opposition ?

Philippe de Villiers : Ah, non ! Je ne crois pas. Je crois que, moi, je vais… Attendez, Albert du Roy…

Albert du Roy : Depuis le début de l'émission, personne ne peut trouver un point sur lequel vous ayez dit, en dehors de l'intelligence de monsieur Balladur, sur lequel vous ayez dit…

Philippe de Villiers : C'est déjà beaucoup…

Albert du Roy : …sur lequel vous ayez dit : Ce Gouvernement-là, il a fait quelque chose de bien.

Philippe de Villiers : Attendez, je vais le dire.

Albert du Roy : D'accord.

Philippe de Villiers : Parce que c'était laconique. Je pense que la réforme des retraites a été une très bonne chose. Le lancement du débat de l'aménagement du Territoire…

Albert du Roy : On va en parler…

Philippe de Villiers : …a été une très bonne chose. Le redressement des comptes ou la tentative de redresser les comptes a été une très bonne chose. La Loi quinquennale sur l'Emploi, on a dit qu'elle était insuffisante, mais c'est quand même un début…

Albert du Roy : On va en parler…

Philippe de Villiers : Bon, et puis surtout, j'allais oublier, tout ce qu'a fait Charles Pasqua, qui est un homme d'État, et qui a pris le problème à bras-le-corps, le problème de l'immigration. Simplement, ce que je dis, par exemple, pour le problème de l'immigration, c'est qu'il ne faudrait pas qu'avec les Accords Schengen, l'Europe défasse d'un côté ce que Charles Pasqua a fait de l'autre.

Albert du Roy : Eh bien, ça tombe très bien, mon intention était de vous faire parler justement de ce que…

Philippe de Villiers : À propos de la majorité, est-ce que vous avez vu la résolution qui a été prise, cette semaine, le 8 octobre, à l'immense majorité des Députés rejetant le GATT ?  Comment voulez-vous que je sois dans l'opposition? Je suis au cœur de cette Majorité-là. Croyez-moi, on s'est battus. Il n'y a que les communistes qui n'ont pas voté cette suggestion. Les Français sont aujourd'hui majoritaires contre le GATT.

Albert du Roy : Monsieur Balladur fait demain à l'Assemblée nationale une déclaration de Politique Générale et il demande la confiance des Députés : vous votez Oui/Non ?

Philippe de Villiers : Quand monsieur Balladur a demandé la confiance.

Albert du Roy : Il y a six mois, mais au bout de six mois ?

Philippe de Villiers : …J'ai jugé en conscience que je n'avais pas à entraver sa marche.

Albert du Roy : Et aujourd'hui, même chose, même position ?

Philippe de Villiers : Écoutez, il a son boulet gauche, son boulet droit, le sac sur les épaules…

François-Henri de Virieu : Autrement dit, vous ne répondez pas.

Philippe de Villiers : Non, ma réponse, c'est les Élections européennes. Il y a un grand st qui va enrichir la Majorité, parce que c'est un mode de scrutin qui permet d'enrichir la majorité sans diviser finalement.

Albert du Roy : Alors, autre retour rapide…

Philippe de Villiers : C'est un débat au scrutin proportionnel, donc, la majorité prendrait un grand risque s'il y avait une liste unique, par exemple, la liste du OUI à Schengen, à Maastricht et au GATT. Là, il y aura la liste du OUI à Maastricht, à Schengen et au GATT, et puis, il y aura une autre liste.

Albert du Roy : Qui sera la liste du NON ?

Philippe de Villiers : Qui sera la liste du NON.

Albert du Roy : Attendez, on peut faire cohabiter dans un Gouvernement de Pays des gens qui se prononcent radicalement différemment sur des sujets essentiels ?

Philippe de Villiers : Ah, ça, ça me paraît difficile.

Albert du Roy : Bon. Donc, la majorité actuelle va se scinder en deux ?

Philippe de Villiers : Ce n'est pas impossible. Eh bien, oui.

Albert du Roy : Très bien.

Philippe de Villiers : Ce n'est pas ambigu, comme réponse ?

Albert du Roy : Non, non, pas du tout. Mais, ça veut dire que, dans cette majorité d'aujourd'hui, il y a une future opposition. Là, une des deux.

Philippe de Villiers : Je vais vous dire ce que serait l'hypocrisie. L'hypocrisie, ça serait de mettre le manteau de Noé, la couverture chauffante, là, par-dessus le problème de Maastricht, Schengen, le GATT, sur l'Europe en disant : Il ne faut pas se diviser, il faut faire comme s'il n'y avait pas de différences. On voit bien que, dans la majorité, vous êtes un esprit trop avisé pour ne pas l'avoir vu, il y a deux conceptions de l'Europe. Il y a ceux qui sont plutôt pour l'Europe Fédérale, ceux qui sont plutôt pour l'Europe confédérale, ceux qui sont plutôt pour la préférence communautaire, et ceux qui sont plutôt pour le Libre-Échangisme. J'ai dit, la préférence Communautaire, je n'ai pas dit le Protectionnisme. Parce que le Protectionnisme, c'est une erreur symétrique au Libre-Échangisme.

Albert du Roy : Justement, monsieur de Villiers, je voulais vous interroger là-dessus. On peut avoir le sentiment que ceux qu'on appelait il y a quelque mois, ou quelques années à peine, les "libéraux", sans faire le partage, "les libre-échangistes", parce que le Libéralisme, le fondement du Libéralisme, c'est la concurrence, c'est le Libre-Échange. On a l'impression que les Libéraux, parmi lesquels vous vous classiez, commencent à découvrir les effets pervers du Libéralisme. Et, d'une certaine façon, le Libéralisme a perdu aux yeux des libéraux un certain nombre de vertus, comme le Socialisme a perdu, aux yeux des Socialistes, un certain nombre de vertus.

Philippe de Villiers : Je crois que vous avez raison dans le sens suivant : le Libre-Échange est une excellente chose, la concurrence, l'économie de marché, le droit de la propriété. La preuve, tout le monde y vient. Mais…

Albert du Roy : Oui, mais avec quels tourments !

Philippe de Villiers : Oui, mais dans des zones protégées. Avec des écluses. Quand vous avez des mondes tout à fait différents et qu'ils s'entrechoquent, vous ne pouvez pas les mettre en même temps les uns avec les autres. Quand vous avez, par exemple, le grand bagne chinois, où on fait travailler les prisonniers, où les enfants au Vietnam ou en Thaïlande, ces pays qui n'ont pas de protection sociale, si nous voulons garder la nôtre, il faut une protection, une écluse. Ça ne veut pas dire un mur, mais simplement une membrane qui permette de laisser passer ce qu'on veut laisser passer.

Albert du Roy : Vous êtes en train d'expliquer que le Libéralisme n'est valable que dans un monde où tous les pays et toutes les économies respectent les mêmes règles.

Philippe de Villiers : Je voudrais dire deux choses. La première, c'est que le Libéralisme ne marche bien que dans des zones socialement et économiquement homogènes, dans un premier temps…

Albert du Roy : Donc, faisons l'Europe le plus vite possible.

Philippe de Villiers : Donc, faisons une Europe qui soit une Europe de la Préférence Communautaire, en donnant la préférence à nos emplois, à notre cinéma, à notre image etc. Naturellement, moi, je suis un Européen convaincu, mais c'est sur la manière de faire l'Europe que je ne suis pas d'accord avec monsieur Delors et avec monsieur Mitterrand. Et puis, la deuxième chose que je voudrais vous dire…

Albert du Roy : Ok. Et avec monsieur Balladur.  

Philippe de Villiers : Quand monsieur Balladur fait la même politique que monsieur Mitterrand. Bon. Mais, enfin, je ne désespère pas. À mon avis, il changera assez vite, à cause des réalités. Mais, la deuxième chose que je voudrais vous dire sur le Libéralisme, pour moi, le Libéralisme, ce n'est pas une fin en soi. Quand on fait de la liberté un absolu, la liberté détruit le reste, et notamment un certain nombre de valeurs fondamentales, et moi, ce que je voudrais, c'est qu'on remette en exergue, à l'honneur, les valeurs morales fondamentales. Quand on voit que, cette semaine, on a trouvé des fœtus de six mois dans les poubelles à Montauban à l'hôpital…

François-Henri de Virieu : Considérés comme des déchets post-hospitaliers…

Philippe de Villiers : Comme des déchets. Quand on voit Benetton, qui affiche des malades du SIDA avec un tampon encreur, comme si c'était du bétail à l'abattoir. Quand on voit que sur France 2, il y a deux jours, un reportage – d'ailleurs très bien fait – qui dit : Voilà, l'ordre règne dans les lycées. Il y a maintenant 1 200 soldats qui assurent l'ordre. Mais où est-on ?

Albert du Roy : Monsieur de Villiers, les valeurs morales fondamentales appliquées à l'économie, aux entreprises, ça veut dire concrètement quoi ?

Philippe de Villiers : Ça veut dire que l'entreprise, elle a comme premier objectif d'avoir une clientèle, d'élargir sa clientèle et de satisfaire son marché, sinon elle meurt. Mais qu'elle ne peut pas, se faisant, utiliser les hommes comme s'ils étaient des machines. Sinon, elle perdrait le combat.

Albert du Roy : Alors, restons dans le concret. Parce que c'est trop facile, les idées générales. Si une entreprise, pour satisfaire sa clientèle, estime que la première chose à faire, c'est de baisser les prix, et que, pour baisser les prix, il faut aller faire fabriquer ses produits en Extrême-Orient, on lui interdit ou pas ? Au nom de la préférence communautaire ?

Philippe de Villiers : Eh bien, là, vous êtes tout à fait devant le dilemme d'une entreprise sur deux de mon Département.

Albert du Roy : Alors, qu'est-ce qu'on fait ?

Philippe de Villiers : Ma réponse est qu'il faut évidemment tout faire pour éviter les délocalisations.

Albert du Roy : Tout faire, c'est quoi ? Interdire par la réglementation, par la Loi ?

Philippe de Villiers : Non. Alors, merci de me donner l'occasion de dire ce que j'ai proposé, ce que Maurice Laurais vient de proposer il y a quelques jours, dans le Quotidien de Paris, ce que propose Jimmy Goldsmith, ce que propose depuis plusieurs mois Marie-France Garaud… Qu'est-ce que nous proposons ? Nous proposons des droits compensateurs, qui compensent les différences de coûts sociaux entre les produits à bas prix de ces pays qui exploitent leurs populations et les produits de chez nous. Par exemple, votre chemise, j'espère qu'elle vient d'une entreprise française ?

Albert du Roy: Je n'en sais rien.

Philippe de Villiers : La mienne aussi supposons que son coût de fabrication soit de 400 francs. Vous avez la même chemise qui va arriver demain, dans un magasin tout prêt de chez vous, au pied de votre immeuble, à 50 francs.

Albert du Roy : Donc, vous me payez 350 francs pour que j'achète la chemise à 400 francs ?

Philippe de Villiers : Non, ce que je dis, c'est que ça, ça désorganise complétement le marché.

Albert du Roy : Vous êtes en train de plaider pour une économie assistée, en réalité, ce que vous reprochiez aux Socialistes ?

Philippe de Villiers : Non, pas du tout. Écoutez, si vous appelez "économie assistée" le Traité de Rome, je suis en train de plaider pour un tarif extérieur commun sous forme de droits compensateurs, c'est-à-dire que, la chemise qui arrive à 50 francs, pourquoi elle arrive à 50 francs ? Parce qu'il n'y a aucune protection sociale, aucune norme d'environnement, aucune norme sanitaire etc. Et donc, il faut que, quand la chemise à 50 francs arrive à la frontière de la Communauté, je ne dis pas à la frontière française…

Albert du Roy : Il faut qu'elle monte à 400 ?

Philippe de Villiers : Il faut qu'il y ait un droit compensateur, qui d'ailleurs, pourrait être…

François-Henri de Virieu : Comme sur les produits agricoles ?

Philippe de Villiers : Exactement, comme sur les produits agricoles et qui, ensuite, d'ailleurs, pourrait être reversé en grande partie sous la forme d'un Plan Marshall pour les Pays de l'Est, ou sous la forme d'un autre Plan Marshall pour l'Afrique, parce qu'on ne sera pas riches tout seuls longtemps.

Albert du Roy : Mais, premièrement…

Philippe de Villiers : Mais en tous cas à ce moment-là…

Albert du Roy : Le consommateur français, il trouve son compte là, le consommateur, il trouve son compte ?

Philippe de Villiers : Alors, écoutez le consommateur. Alors, on va prendre l'exemple du consommateur. Vous, par exemple, vous achetez la chemise à 50 francs. En tant que consommateur, vous revenez chez vous puis vous dites à votre femme : "Ah, dis donc, j'ai trouvé une chemise à 50 F". Et votre femme, elle est contente. Et puis, six mois après, vous recevez vos impôts et, à ce moment, votre femme, elle vous tape sur l'épaule et elle vous dit : "Eh, dis donc, les impôts, ils ont augmenté sacrément". Ah oui, pourquoi ils ont augmenté ? Parce que le contribuable aura tôt fait de rattraper le consommateur. Pourquoi ? Parce que ce que vous ne paierez pas comme consommateur, immédiatement, vous le paierez ensuite comme contribuable parce que le chômage aura augmenté.

Albert du Roy : Je ne sais pas si la Corée du Sud fabrique des chemises, mais c'est pas impossible.

Philippe de Villiers : Ah tout à fait. Je peux vous le dire parce que le nombre…

Albert du Roy : Attendez, si nous taxons à ce point des chemises venant de Corée du Sud, croyez-vous que la Corée du Sud achètera le TGV ?

Philippe de Villiers : Vous prenez un très bon exemple, Albert du Roy. Vous savez ce que la Corée du Sud a exigé pour acheter le TGV ? Que le TGV soit fabriqué sur place pour la plupart de ses éléments et qu'on leur fournisse, complétement, la technologie pour que eux, puissent la revendre ensuite.

Albert du Roy : Qui, à un moment où tous les experts pensent que, les experts que vous n'aimez pas, pensent que le TGV sera dépassé.

Philippe de Villiers : Écoutez, les experts, moi, je suis comme Pierre Dac, quand ils prédisent l'avenir, ils se trompent.

Albert du Roy : Donc, ceux qui ont négocié, y compris les industriels, la vente du TGV en Corée, sont des mauvais chefs d'entreprise ?

Philippe de Villiers : Non, je ne dis pas ça. Je dis simplement…

Albert du Roy : S'ils ont accepté un accord…

Philippe de Villiers : Attendez, je dis que ce n'est pas parce qu'un pays se protège qu'il va cesser d'exporter. Regardez les États-Unis, regardez le Japon. Qu'est-ce qu'ils font les Américains, les Japonais, ils protègent leur agriculture, beaucoup plus que nous. Ils protègent leur industrie, beaucoup plus que nous. Ils protègent leur cinéma. Alain Delon qui est, quand même, un producteur français et un des seuls acteurs, un des grands acteurs reconnus dans le monde entier, que ce soit au Japon, aux États-Unis, me disait, tout à l'heure, 80 %, qui m'a fait l'amitié d'être là, ce matin…

Albert du Roy : Et qui sera, peut-être sur votre liste…

Philippe de Villiers : …et qui se bat sur le problème du GATT…

Albert du Roy : Et il vous disait quoi ?

Philippe de Villiers : Il me disait : "80 % de nos écrans, en confondant tous, écrans audio-visuels, écrans cinématographiques, c'est des produits qui viennent de l'extérieur. 1 % des écrans américains, c'est des produits européens, c'est-à-dire des films européens". Donc, là, il y a un déséquilibre incroyable. En fait, le libre-échange, tel qu'il est pratiqué, aujourd'hui, par les Américains et les Japonais, est un produit d'exportation. On nous impose à nous le libre-échange mais eux, ils ne se l'imposent pas eux-mêmes.

François-Henri de Virieu : Merci, Albert du Roy. Juste une question. Est-ce que vous participerez, tout à l'heure, à la journée mondiale du refus de la misère et au grand rassemblement qui aura lieu à moins de 500 mètres d'ici, au Trocadéro.

Philippe de Villiers : Non parce que j'ai, tout à l'heure, en fin d'après-midi, une réunion sur ce sujet avec des militants d'associations caritatives, en Vendée, pour essayer de voir ce que l'on peut faire, de notre côté, dans mon département, 500 000 habitants, où il y a aussi beaucoup de misère, parce que l'on a inventé une mission pour le siècle suivant : "le solidaire solitaire". Et ce que je voudrais dire pour terminer, moi, très simplement, c'est que la France n'est pas une idée morte en son intérieur et que même si nous avons, aujourd'hui, le sentiment d'être isolés dans l'affaire du GATT, dans l'affaire de Maastricht, dans l'affaire de Schengen, la France vaut la peine, ne lâchons pas cette idée. Il faut redresser les comptes, mais aussi redresser les têtes et redonner le goût de la France. Je dis ça pour les générations qui suivent. Redonner le goût de la France.

François-Henri de Virieu : C'était donc L'heure de vérité de monsieur Philippe de Villiers, Président du mouvement "Combat pour les Valeurs", député de la Vendée. Prochain invité de l'Heure de Vérité, monsieur Valéry Giscard d'Estaing. Bon dimanche à ceux qui nous ont suivis en direct et bonne nuit ou bonne semaine à ceux qui nous rejoignent pour les différentes rediffusions sur TV5 Europe et sur France 2. Voilà, merci, à dimanche.